Jalon - Le fait religieux aujourd'hui

Religions et conflits

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Introduction

Depuis la fin de la Guerre froide, les conflits armés ont profondément changé de nature. Là où les tensions opposaient autrefois des blocs idéologiques, on observe désormais une montée en puissance des guerres où la religion occupe une place centrale dans les discours, les mobilisations et les identités des belligérants. Des attentats du 11 septembre 2001 aux guerres civiles en Syrie et en Irak, en passant par les violences intercommunautaires en Inde ou en Centrafrique, le fait religieux semble indissociable de nombreux foyers de tension contemporains. Pourtant, cette lecture doit être nuancée : la religion est-elle vraiment la cause des conflits, ou bien sert-elle de prétexte à des rivalités politiques, économiques et identitaires plus profondes ? PROBLÉMATIQUE : Dans quelle mesure la religion constitue-t-elle une cause autonome des conflits contemporains, et comment distinguer l'instrumentalisation politique du religieux d'une véritable conflictualité d'ordre théologique ou spirituel ?

1. La religion, facteur de mobilisation dans les conflits armés

La religion peut devenir un puissant vecteur de mobilisation collective dans les conflits armés, en fournissant un cadre symbolique, une légitimité morale et une identité partagée aux combattants. L'exemple le plus marquant est celui du djihad tel qu'il est revendiqué par des organisations comme Al-Qaïda ou Daech (État islamique). Constitué progressivement à partir de la nébuleuse Al-Qaïda en Irak, l'organisation se proclame « État islamique en Irak et au Levant » (EIIL) en avril 2013, avant de proclamer un califat en juin 2014, mobilisant des dizaines de milliers de combattants venus du monde entier au nom d'une interprétation radicale de l'islam sunnite. Cette organisation a justifié des exécutions massives, l'esclavage des femmes yézidies et des attentats en Europe (Paris en novembre 2015, Nice en juillet 2016) par une rhétorique religieuse apocalyptique. Mais ce phénomène n'est pas propre à l'islam. En Irlande du Nord, le conflit dit « des Troubles » (1968-1998) a opposé des unionistes majoritairement protestants à des républicains majoritairement catholiques, même si les enjeux politiques (appartenance au Royaume-Uni ou réunification avec l'Irlande) étaient au cœur des tensions. De même, en Birmanie, des moines bouddhistes du mouvement Ma Ba Tha ont activement participé aux discours de haine contre la minorité musulmane rohingya, contribuant au contexte des violences de 2017, qualifiées de génocide par des enquêteurs indépendants mandatés par le Conseil des droits de l'homme de l'ONU. Dans ces exemples, la religion structure les identités collectives et légitime la violence, même si elle n'en est pas toujours la cause première.

Le djihad armé comme cas d'étude

L'organisation État islamique (Daech) illustre comment un groupe peut utiliser un référentiel religieux pour recruter, financer et légitimer une stratégie militaire et terroriste à l'échelle mondiale. La notion de « djihad » est ici détournée de son sens originel (effort spirituel intérieur) pour en faire un appel à la guerre sainte offensive. Ce détournement sémantique est lui-même un outil politique.

2. L'instrumentalisation politique de la religion dans les conflits

Il serait réducteur de voir dans les conflits à coloration religieuse une simple guerre de dieux. Dans la très grande majorité des cas, les acteurs politiques instrumentalisent la religion pour mobiliser des partisans, légitimer un pouvoir ou discréditer un ennemi. Le sociologue Max Weber avait déjà montré au début du XXe siècle comment la religion pouvait être un instrument de domination et de légitimation du pouvoir. Le conflit en ex-Yougoslavie (1991-1995) en est un exemple paradigmatique. Slobodan Milošević, leader serbe, et Franjo Tuđman, leader croate, ont tous deux utilisé les identités religieuses orthodoxe et catholique pour construire des nationalismes ethniques, alors même que ces sociétés étaient largement sécularisées depuis des décennies de communisme. La religion a servi de marqueur identitaire dans une guerre qui relevait avant tout de rivalités territoriales et de manipulations électorales. De même, en Arabie saoudite, le régime des Al-Saoud s'est allié historiquement avec le wahhabisme (courant sunnite très conservateur) pour asseoir sa légitimité intérieure et son influence régionale. Cette alliance, née au XVIIIe siècle avec Muhammad ibn Abd al-Wahhab, explique en partie le financement de madrasas radicales au Pakistan et en Afrique subsaharienne, contribuant à la diffusion d'un islam rigoriste qui a pu alimenter des tensions locales. Dans ce cas, la religion est un outil de politique étrangère autant qu'un vecteur spirituel.

Le conflit israélo-palestinien : religion ou politique ?

Le conflit israélo-palestinien est souvent présenté comme une guerre de religion entre juifs et musulmans. Or ses origines (fin XIXe siècle) sont profondément laïques : le sionisme fondé par Theodor Herzl en 1897 est d'abord un mouvement nationaliste influencé par les nationalismes européens. La dimension religieuse s'est progressivement accentuée avec la montée du Hamas (islamiste, fondé en 1987) et des colons israéliens religieux, sans pour autant effacer les enjeux territoriaux, économiques et géopolitiques centraux.

3. Les violences intercommunautaires : quand le religieux et l'ethnique se confondent

Dans de nombreux conflits, la frontière entre appartenance religieuse et appartenance ethnique est floue, les deux dimensions se renforçant mutuellement. On parle alors de conflits ethno-religieux. La Centrafrique en est un exemple tragique : depuis 2013, le pays est déchiré par des affrontements entre les milices Séléka (à majorité musulmane) et les anti-Balaka (à majorité chrétienne et animiste). Si ces violences ont des causes religieuses apparentes, elles s'expliquent également par des rivalités entre groupes ethniques, des inégalités économiques entre le nord et le sud du pays, et une faiblesse de l'État central incapable d'assurer la sécurité des populations. En Inde, les violences intercommunautaires entre hindous et musulmans remontent à la partition de 1947, qui a causé entre 200 000 et 2 millions de morts selon les estimations et a déplacé près de 14 millions de personnes. Ces tensions persistent aujourd'hui : les émeutes de Muzaffarnagar en 2013 (Uttar Pradesh) ont fait plus de 60 morts et déplacé 50 000 personnes. La montée du BJP (Bharatiya Janata Party) et de l'idéologie hindouiste nationaliste (Hindutva) sous Narendra Modi (Premier ministre depuis 2014) a relancé des tensions avec la minorité musulmane (200 millions de personnes, soit environ 14 % de la population). Ces exemples montrent que la religion cristallise des tensions préexistantes sans en être la cause unique. Elle offre un langage commun, des symboles mobilisateurs et des frontières identitaires facilement activables par des entrepreneurs politiques du conflit.

4. Les tentatives de résolution des conflits à dimension religieuse

Face aux conflits à dimension religieuse, des acteurs internationaux, religieux et civils ont développé des stratégies de médiation et de réconciliation qui prennent en compte la dimension spirituelle du conflit. La religion n'est pas seulement un facteur de guerre : elle peut aussi être une ressource pour la paix. L'Accord du Vendredi saint (10 avril 1998) en Irlande du Nord est un exemple remarquable de résolution d'un conflit ethno-religieux. Il a mis fin à trente ans de violences (plus de 3 500 morts) grâce à un processus de négociation impliquant les gouvernements britannique et irlandais, les partis unionistes et républicains, et le soutien actif des Églises. Des figures comme le pasteur méthodiste Harold Good (protestant) et le prêtre rédemptoriste Alec Reid (catholique) ont joué un rôle de témoins lors du désarmement effectif de l'IRA, achevé en septembre 2005. L'ONU et ses agences, notamment l'UNESCO, ont développé le concept de « dialogue interreligieux » comme outil de prévention des conflits. Le Programme mondial d'éducation pour la paix inclut des modules sur la compréhension entre religions. Des ONG comme Sant'Egidio (communauté catholique de laïcs) ont joué un rôle de médiateur dans plusieurs conflits africains, notamment au Mozambique (Accords de Rome, 1992) et au Soudan du Sud. Cependant, ces initiatives se heurtent à des limites : la volonté politique des États prime souvent sur les appels religieux à la paix, et les extrémistes rejettent par définition tout compromis. La résolution des conflits à dimension religieuse nécessite donc une approche globale, combinant dialogue interreligieux, réformes politiques et développement économique.

Le rôle de la communauté internationale

L'ONU a institutionnalisé l'« Alliance des civilisations », initiative lancée en 2005 à l'instigation des gouvernements espagnol et turc, visant à réduire les tensions entre monde occidental et monde musulman après les attentats du 11 septembre 2001. Son premier plan d'action a été adopté en 2007, et plusieurs forums internationaux ont suivi (Madrid 2008, Istanbul 2009, Rio 2010). Ces initiatives multilatérales témoignent de la reconnaissance internationale du fait que les conflits à dimension religieuse nécessitent des réponses spécifiques allant au-delà de la seule gestion militaire.

Conclusion

Les conflits contemporains à dimension religieuse révèlent une réalité complexe que les analyses simplistes peinent à saisir. La religion n'est pas en elle-même une cause de guerre : elle est un outil, un langage, un marqueur identitaire que des acteurs politiques, militaires ou idéologiques mobilisent pour leurs propres fins. Comprendre cette distinction est fondamental pour tout citoyen du XXIe siècle, car elle conditionne les réponses à apporter : combattre le terrorisme ne suffit pas si l'on ne s'attaque pas aux inégalités, aux frustrations identitaires et aux instrumentalisations politiques qui lui donnent naissance.\n\nLes enjeux actuels sont immenses. La montée des populismes nationaux-religieux (Hindutva en Inde, théocratie iranienne, influence du Vatican sur la politique en Amérique latine, influence évangélique aux États-Unis) pose la question du rapport entre religion et démocratie libérale. La question de la liberté religieuse, du blasphème, du port de signes religieux dans l'espace public restent des terrains de conflits politiques majeurs, y compris en France avec les débats sur la laïcité. Enfin, le développement des réseaux sociaux et la viralité des discours de haine religieux posent de nouveaux défis à la régulation démocratique des sociétés plurielles.

Points cles a retenir

  • 1La religion peut constituer un facteur de mobilisation dans les conflits armés en fournissant une identité collective, une légitimité morale et un cadre symbolique aux belligérants.
  • 2Dans la majorité des conflits à coloration religieuse, la religion est instrumentalisée par des acteurs politiques pour masquer des rivalités territoriales, économiques ou ethniques.
  • 3Les conflits ethno-religieux (Centrafrique, Inde, ex-Yougoslavie) montrent l'imbrication entre appartenance religieuse et appartenance ethnique, deux dimensions qui se renforcent mutuellement.
  • 4La résolution des conflits à dimension religieuse nécessite une approche globale combinant dialogue interreligieux, médiation politique et développement économique.
  • 5La distinction entre terrorisme religieux et terrorisme politique instrumentalisant le religieux est cruciale pour comprendre les causes profondes et apporter des réponses efficaces.
  • 6La religion n'est pas seulement un facteur de guerre : elle peut aussi être une ressource pour la paix, comme le montrent les rôles de médiateurs religieux dans plusieurs processus de réconciliation.

Dates cles

1947Partition de l'Inde et du Pakistan : entre 200 000 et 2 millions de morts dans des violences intercommunautaires hindoues-musulmanes, 14 millions de déplacés.
1968-1998Les « Troubles » en Irlande du Nord opposent unionistes protestants et républicains catholiques, causant plus de 3 500 morts, jusqu'aux Accords du Vendredi saint.
1991-1995Guerres en ex-Yougoslavie : les identités religieuses orthodoxe, catholique et musulmane sont instrumentalisées dans des conflits d'abord nationalistes et territoriaux.
2001Attentats du 11 septembre aux États-Unis par Al-Qaïda : 2 977 morts, tournant majeur dans la perception mondiale du lien entre islam radical et terrorisme.
2014Proclamation du califat de l'État islamique (Daech) en Irak et Syrie par Abou Bakr al-Baghdadi, mobilisant des combattants du monde entier au nom du djihad armé.
2017Violences contre les Rohingyas en Birmanie : l'armée birmane (Tatmadaw) mène des opérations qualifiées de génocide par des enquêteurs indépendants mandatés par le Conseil des droits de l'homme de l'ONU, dans un contexte de discours de haine bouddhiste nationaliste.

Vocabulaire

Djihad
Terme arabe signifiant « effort » ou « lutte ». Dans sa dimension spirituelle (le « grand djihad »), il désigne l'effort intérieur du croyant pour se rapprocher de Dieu. Le « petit djihad », la lutte armée défensive, a été détourné par les groupes djihadistes pour légitimer une guerre offensive. Ce détournement sémantique est au cœur des conflits contemporains impliquant des groupes islamistes radicaux.
Instrumentalisation de la religion
Utilisation de la religion par des acteurs politiques, militaires ou idéologiques non pas pour des motifs spirituels sincères, mais pour mobiliser des partisans, légitimer un pouvoir ou discréditer un ennemi. La religion devient alors un outil au service d'objectifs politiques, économiques ou nationalistes.
Conflit ethno-religieux
Conflit dans lequel l'appartenance religieuse et l'appartenance ethnique se confondent et se renforcent mutuellement pour structurer les identités des belligérants. Les exemples de la Centrafrique, de l'Inde ou de l'ex-Yougoslavie illustrent cette imbrication.
Fondamentalisme religieux
Courant au sein d'une religion qui préconise un retour strict et littéral aux textes fondateurs, rejetant toute interprétation moderniste ou libérale. Le fondamentalisme n'est pas synonyme de violence, mais il peut créer un terrain favorable à la radicalisation lorsqu'il est combiné à des frustrations politiques ou sociales.
Dialogue interreligieux
Processus de communication et d'échange entre représentants de différentes traditions religieuses, visant à mieux se comprendre mutuellement, à réduire les préjugés et, dans certains cas, à contribuer à la résolution de conflits. Promu par des organisations comme l'ONU, le Conseil oecuménique des Églises et des ONG comme Sant'Egidio.
Terrorisme djihadiste
Forme de terrorisme qui se réclame d'une interprétation radicale et violente de l'islam, visant à instaurer un ordre politique islamique par la terreur. Distingué par les chercheurs du terrorisme en général par sa dimension transnationale, son recrutement idéologique global et sa justification eschatologique (liée à la fin des temps).

Personnages cles

Abou Bakr al-Baghdadi (1971-2019)

Chef de l'organisation État islamique (Daech), il a proclamé le califat en juin 2014 et incarné la figure du « calife » théocratique moderne. Sa mort lors d'un raid américain dans la province d'Idlib (Syrie) en octobre 2019 a symbolisé le déclin militaire de Daech sans mettre fin à l'idéologie djihadiste.

Max Weber (1864-1920)

Sociologue et économiste allemand, auteur de L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme (1904-1905). Sa théorie de la légitimation du pouvoir par le religieux reste une référence fondamentale pour analyser les liens entre religion et politique, notamment la manière dont des acteurs utilisent la religion pour construire leur autorité.

Communauté de Sant'Egidio

Communauté catholique de laïcs fondée à Rome en 1968 par Andrea Riccardi, qui a joué un rôle de médiateur reconnu internationalement dans plusieurs conflits africains, notamment en facilitant les Accords de paix de Rome au Mozambique en 1992, mettant fin à quinze ans de guerre civile (1977-1992).

Narendra Modi (né en 1950)

Premier ministre indien depuis 2014, issu du BJP (Bharatiya Janata Party) et idéologiquement proche du RSS (organisation nationaliste hindoue). Son gouvernement est accusé par des organisations de défense des droits humains de favoriser l'idéologie Hindutva, qui place l'identité hindoue au cœur de l'identité nationale indienne, au détriment des minorités religieuses, notamment musulmane et chrétienne.

Atlas