Jalon - Le fait religieux aujourd'hui

Religion et identité

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Introduction

La religion occupe une place centrale dans la construction des identités individuelles et collectives à travers le monde. Pour des milliards de personnes, appartenir à une confession religieuse, c'est partager des valeurs, des rites, une mémoire commune et un sentiment d'appartenance à une communauté qui transcende les frontières nationales. Au XXIe siècle, loin de disparaître comme le prédisaient les théories de la sécularisation du XXe siècle, le fait religieux connaît un regain de visibilité dans l'espace public : recompositions identitaires en Europe, montée des nationalismes religieux en Inde ou en Russie, mobilisations politiques au nom de l'islam ou du christianisme évangélique. La religion devient ainsi un marqueur identitaire fort, parfois revendiqué face à la mondialisation perçue comme une menace culturelle. Cette articulation entre religion et identité soulève des tensions profondes dans les sociétés pluralistes. PROBLÉMATIQUE : En quoi la religion constitue-t-elle un puissant facteur de construction identitaire, et comment cette fonction identitaire peut-elle être source à la fois de cohésion sociale et de tensions politiques dans le monde contemporain ?

1. La religion comme fondement de l'identité individuelle et collective

La religion structure l'identité à deux niveaux complémentaires. Au niveau individuel, elle offre un système de sens : elle répond aux questions existentielles (la mort, la souffrance, le but de la vie), fournit des repères moraux et accompagne les grandes étapes de la vie (naissance, mariage, mort) à travers des rites de passage. L'individu qui se dit catholique, musulman ou juif adopte un récit de soi ancré dans une tradition multiséculaire. Au niveau collectif, la religion forge une mémoire partagée et des symboles communs. En Pologne, l'Église catholique a joué un rôle central dans la résistance à l'occupation nazie puis au régime communiste soviétique : le syndicat Solidarność, fondé en 1980 à Gdańsk par Lech Wałęsa, s'est appuyé explicitement sur les valeurs chrétiennes et sur le soutien de Jean-Paul II (Karol Wojtyła, pape polonais élu en 1978) pour fédérer la nation face au pouvoir. La religion catholique était alors indissociable de l'identité nationale polonaise. De même, en Israël, le judaïsme est à la fois religion et culture nationale, fondement de la légitimité de l'État créé en 1948. La notion hébraïque de 'am Israel (« peuple d'Israël ») mêle dimension ethnique, religieuse et nationale de façon indissociable. Le sociologue Émile Durkheim, dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912), avait montré que la religion est avant tout un phénomène social : elle crée du lien, distingue le sacré du profane, et soude une communauté autour de croyances et de pratiques partagées. Cette fonction sociale de la religion reste pleinement d'actualité.

2. Les recompositions religieuses contemporaines et la question identitaire

Le XXe siècle avait vu triompher la thèse de la sécularisation : selon des sociologues comme Max Weber ou Peter Berger, la modernité devait inévitablement marginaliser la religion dans l'espace public. Or, depuis les années 1970-1980, on observe un « retour du religieux » global qui remet en cause ce schéma. Premier phénomène majeur : la montée du christianisme évangélique dans le monde, notamment en Amérique latine et en Afrique subsaharienne. Au Brésil, la part des évangéliques est passée d'environ 9 % de la population en 1991 à plus de 22 % en 2010, puis environ 31 % en 2022, selon l'IBGE (Institut brésilien de géographie et de statistiques — le recensement prévu en 2020 ayant été repoussé en raison de la pandémie). Cette conversion massive répond à une quête identitaire : les assemblées évangéliques offrent un sentiment d'appartenance fort, une morale stricte et une communauté solidaire dans des sociétés urbaines marquées par la précarité. Deuxième phénomène : la visibilité accrue de l'islam en Europe occidentale, dans un contexte de migrations postcoloniales. Pour les enfants et petits-enfants d'immigrés maghrébins en France ou turcs en Allemagne, l'islam devient parfois un marqueur identitaire revendiqué face aux discriminations perçues. Le sociologue Olivier Roy parle d'« islam des jeunes » : une religiosité individualisée, déterritorialisée, coupée des traditions culturelles du pays d'origine, mais porteuse d'une forte affirmation identitaire. Troisième phénomène : le renouveau des identités religieuses nationales. En Russie, Vladimir Poutine a fait de l'orthodoxie chrétienne un pilier de l'identité nationale depuis les années 2000, et plus encore depuis 2009 en étroite collaboration avec le patriarche Kirill (patriarche de Moscou depuis le 1er février 2009, successeur d'Alexis II décédé en décembre 2008), chef de l'Église orthodoxe russe. La « civilisation russe » se définit désormais en partie par ses valeurs orthodoxes, présentées comme une alternative aux « valeurs occidentales » jugées décadentes.

3. Nationalisme religieux : quand identité nationale et religion fusionnent

La fusion entre identité nationale et appartenance religieuse constitue l'une des dynamiques politiques les plus puissantes du monde contemporain. On parle de « nationalisme religieux » pour désigner les mouvements qui font de la religion un critère d'appartenance à la nation. Le cas indien est emblématique. Le mouvement Hindutva (« hindouité »), promu par le BJP (Bharatiya Janata Party) au pouvoir depuis 2014 sous Narendra Modi, défend l'idée que l'Inde est par essence une nation hindoue. Selon cette vision, les 200 millions de musulmans d'Inde (14 % de la population) seraient des citoyens de « seconde zone ». La loi sur la citoyenneté (CAA) adoptée en décembre 2019 a exclu explicitement les musulmans des pays voisins des procédures accélérées de naturalisation, suscitant des manifestations massives et des violences intercommunautaires à Delhi en février 2020 (53 morts). En Birmanie (Myanmar), le moine bouddhiste Ashin Wirathu a dirigé un mouvement nationaliste bouddhiste, le Ma Ba Tha, qui a attisé les violences contre la minorité musulmane rohingya. En 2017, l'armée birmane a mené des opérations que les enquêteurs de l'ONU ont qualifiées d'« actes de génocide » et de crimes contre l'humanité contre cette population, poussant plus de 700 000 Rohingyas à fuir vers le Bangladesh. Dans les deux cas, la religion sert à tracer une frontière entre le « vrai peuple » (hindous, bouddhistes) et des minorités présentées comme étrangères ou menaçantes. Ce processus d'exclusion identitaire par le religieux est au cœur des grands conflits contemporains. Il montre que la religion, loin d'être cantonnée au domaine privé, est un enjeu politique de premier plan.

4. Religion, identité et laïcité : le modèle français en débat

La France offre un cas particulièrement instructif pour analyser les tensions entre identité religieuse et identité nationale. La loi de séparation des Églises et de l'État du 9 décembre 1905 a institué la laïcité comme principe constitutif de la République : l'État ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. La religion est reléguée à la sphère privée, et l'identité nationale française se définit comme a-religieuse, fondée sur la citoyenneté et les valeurs républicaines. Ce modèle a été mis à l'épreuve depuis les années 1980. L'affaire du foulard islamique, dont le premier épisode marquant remonte à 1989 à Creil (Oise), a lancé un débat durable sur la compatibilité de certaines pratiques religieuses avec les règles de la vie collective. La loi du 15 mars 2004 a interdit le port de signes religieux ostensibles dans les écoles publiques, visant principalement le voile islamique, la kippa et les grandes croix. En 2010, la loi du 11 octobre a interdit la dissimulation du visage dans l'espace public. Ces lois reflètent une conception française de l'identité où l'appartenance religieuse doit rester invisible dans l'espace public. Mais pour une partie des musulmans de France, ces restrictions sont vécues comme une négation de leur identité. Le Haut Conseil à l'Intégration estimait en 2010 qu'environ 2 000 femmes portaient le niqab en France, un chiffre très minoritaire mais qui a cristallisé un débat identitaire national d'une intensité considérable. Le philosophe Charles Taylor, dans L'Âge séculier (2007, traduction française 2011), parle de « sécularisme de la neutralité bienveillante » pour désigner des modèles alternatifs à la laïcité française, comme au Canada, où les identités religieuses sont reconnues dans l'espace public à condition de ne pas entraver l'égalité des citoyens. Ce débat entre différentes conceptions de la laïcité illustre combien la gestion de la diversité religieuse est un enjeu politique central dans les démocraties pluralistes.

Conclusion

La relation entre religion et identité est l'une des clés de lecture essentielles du monde contemporain. Loin d'être un phénomène marginal ou régressif, le fait religieux comme structurant de l'identité s'est réaffirmé avec force au XXIe siècle, sous des formes multiples et parfois contradictoires : quête de sens individuelle, reconstruction communautaire face aux fractures sociales, levier de mobilisation politique, vecteur de nationalisme exclusif. Les débats actuels autour du port du voile, des lois anti-blasphème, des droits des minorités religieuses, ou encore de la place du religieux dans les constitutions (Hongrie en 2011, Égypte en 2012) montrent que la frontière entre sphère publique et sphère privée reste âprement disputée. L'enjeu pour les sociétés démocratiques est de trouver un équilibre entre la liberté de conscience — droit fondamental reconnu par l'article 18 de la Déclaration universelle des droits de l'Homme de 1948 — et la nécessité de garantir l'égalité et la cohésion civique dans des sociétés de plus en plus plurielles. La religion est ainsi un miroir dans lequel les sociétés contemporaines lisent leurs conflits, leurs peurs et leurs aspirations les plus profondes.

Points cles a retenir

  • 1La religion remplit une double fonction identitaire : elle structure l'identité individuelle (sens, rites, morale) et l'identité collective (mémoire partagée, sentiment d'appartenance communautaire).
  • 2Contrairement aux prévisions des théories de la sécularisation, le fait religieux connaît un puissant retour dans l'espace public mondial depuis les années 1970-1980.
  • 3Le nationalisme religieux — qui fusionne appartenance nationale et appartenance confessionnelle — est l'une des dynamiques politiques les plus dangereuses du monde contemporain (Inde, Birmanie, Russie).
  • 4En France, le modèle laïc de séparation du religieux et du public est mis à l'épreuve par les revendications identitaires de minorités religieuses, notamment musulmanes.
  • 5La religion peut être à la fois un facteur de cohésion sociale (solidarité communautaire, résistance politique comme en Pologne) et un vecteur d'exclusion et de violence lorsqu'elle est instrumentalisée à des fins nationalistes.
  • 6Les différentes conceptions de la laïcité (modèle français strict vs modèle canadien de neutralité bienveillante) reflètent des visions opposées de la place de la religion dans la construction de l'identité nationale.

Dates cles

1905Loi de séparation des Églises et de l'État en France (9 décembre) : fondement juridique de la laïcité républicaine française.
1978Élection de Jean-Paul II, premier pape polonais : son pontificat soutient activement le mouvement Solidarność et la résistance au communisme en Pologne.
1989Première « affaire du foulard islamique » à Creil (Oise) : début d'un long débat national français sur la visibilité des signes religieux dans l'espace public.
2004Loi française du 15 mars interdisant le port de signes religieux ostensibles dans les écoles publiques (voile, kippa, grande croix).
2014Narendra Modi et le BJP remportent les élections législatives indiennes : montée en puissance du nationalisme hindou (Hindutva) dans la première démocratie mondiale.
2017Exode de plus de 700 000 Rohingyas (musulmans) de Birmanie vers le Bangladesh, suite à des opérations militaires que les enquêteurs de l'ONU ont qualifiées d'actes de génocide et de crimes contre l'humanité.

Vocabulaire

Identité religieuse
Ensemble des croyances, pratiques, valeurs et appartenances communautaires par lesquelles un individu ou un groupe se définit en référence à une tradition religieuse. Elle peut coexister avec d'autres identités (nationale, ethnique, sociale) ou entrer en tension avec elles.
Sécularisation
Processus historique par lequel la religion perd de son influence sur les institutions, les pratiques sociales et les croyances individuelles au profit d'une vision du monde fondée sur la raison et la science. Cette théorie, dominante au XXe siècle, a été remise en cause par le « retour du religieux ».
Nationalisme religieux
Idéologie politique qui fait de l'appartenance à une religion le critère principal ou central de l'appartenance à la nation, excluant ainsi les minorités religieuses de la communauté nationale. Exemples : l'Hindutva en Inde, le nationalisme orthodoxe en Russie.
Laïcité
Principe de séparation stricte entre les institutions publiques (État, école) et les organisations religieuses, garantissant la neutralité de l'État en matière de religion et la liberté de conscience des citoyens. En France, ce principe est fondé sur la loi de 1905 et inscrit dans la Constitution de 1958.
Communautarisme
Terme utilisé dans le débat public français (souvent de façon péjorative) pour désigner la tendance d'un groupe à s'organiser en communauté fermée sur la base d'une identité partagée (religieuse, ethnique) au détriment de l'intégration dans la communauté nationale républicaine.
Rite de passage
Cérémonie ou pratique religieuse marquant le passage d'un individu d'un statut social à un autre (naissance/baptême, puberté/bar-mitsva ou confirmation, mariage, mort/funérailles). Ces rites ancrent l'individu dans une tradition religieuse et renforcent l'identité communautaire.

Personnages cles

Émile Durkheim (1858-1917)

Sociologue français fondateur de la sociologie des religions. Dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912), il démontre que la religion est avant tout un phénomène social qui soude une communauté autour du sacré. Sa distinction sacré/profane et sa théorie du « lien social » religieux restent des références incontournables.

Olivier Roy (né en 1949)

Politologue français spécialiste de l'islam contemporain. Il a développé le concept d'« islam déterritorialisé » pour décrire la religiosité des jeunes musulmans occidentaux, coupés des cultures d'origine, qui construisent une identité islamique individualisée et universaliste. Auteur de L'Islam mondialisé (2002).

Jean-Paul II / Karol Wojtyła (1920-2005)

Pape de 1978 à 2005, premier pape polonais. Son soutien au syndicat Solidarność et ses visites en Pologne communiste ont joué un rôle décisif dans la résistance nationale polonaise et la chute du régime communiste en 1989, illustrant la puissance de la religion comme vecteur d'identité nationale.

Narendra Modi (né en 1950)

Premier ministre de l'Inde depuis 2014, issu du BJP (Bharatiya Janata Party). Sous son gouvernement, l'idéologie Hindutva — qui définit l'identité indienne par la civilisation hindoue — s'est imposée comme doctrine officieuse, avec des conséquences directes sur le statut des minorités musulmanes et chrétiennes en Inde.

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