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Géopolitique des religions : enjeux mondiaux et reconfigurations du pouvoir religieux

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Introduction

Depuis la fin de la guerre froide, les religions ne sont plus seulement des affaires privées ou des pratiques spirituelles : elles sont devenues des acteurs à part entière de la scène internationale. Longtemps, les théories des relations internationales ont ignoré le fait religieux, persuadées que la modernité conduirait inexorablement à la sécularisation du monde. Or, le réveil de l'islam politique dans les années 1970-1980, la chute du communisme en 1989-1991, et les attentats du 11 septembre 2001 ont bouleversé cette lecture. Aujourd'hui, les grandes religions mondiales — christianisme, islam, judaïsme, hindouisme, bouddhisme — structurent des identités collectives, légitiment des États, mobilisent des diasporas et servent parfois de vecteurs d'influence géopolitique. La mondialisation amplifie ces dynamiques en accélérant la circulation des croyances, des militants et des financements. PROBLÉMATIQUE : Dans quelle mesure les religions constituent-elles désormais des puissances géopolitiques à part entière, capables de remodeler les équilibres internationaux ?

1. Les religions comme acteurs géopolitiques : définitions et cadre d'analyse

La géopolitique des religions étudie la façon dont les croyances, les institutions et les identités religieuses influencent les rapports de force entre États, peuples et organisations. Le politologue américain Samuel Huntington a popularisé l'idée de « choc des civilisations » dans son ouvrage de 1996, affirmant que les conflits post-guerre froide se structureraient selon des lignes de fractures culturelles et religieuses — entre l'Occident chrétien, l'islam, la Chine confucéenne, etc. Cette thèse est contestée, mais elle a eu une influence considérable sur les décideurs politiques occidentaux après le 11 septembre 2001. Plus nuancé, le politologue et arabisant Gilles Kepel analyse le « retour du religieux » sur la scène mondiale depuis les années 1970, marqué par la révolution islamique iranienne de 1979, la montée de l'évangélisme aux États-Unis et le renouveau des nationalismes hindous en Inde. Pour analyser les religions en géopolitique, il faut distinguer plusieurs niveaux : l'État confessionnel (Iran, Arabie saoudite, Israël, Vatican), les mouvements transnationaux (Frères musulmans, réseaux pentecôtistes), et les diasporas religieuses qui maintiennent des liens entre pays d'accueil et pays d'origine. Ces acteurs interagissent, s'affrontent ou coopèrent avec les États souverains, compliquant la lecture classique des relations internationales fondée sur la seule puissance militaire et économique.

Le « retour du religieux » : mythe ou réalité ?

La sécularisation prédite par les sociologues du XIXe siècle — de Auguste Comte à Max Weber, qui théorisait le « désenchantement du monde » — ne s'est pas produite uniformément. Les États-Unis restent une société très pratiquante ; l'Afrique subsaharienne et l'Asie du Sud connaissent une explosion des conversions et des pratiques religieuses. En Europe occidentale, la sécularisation est avancée, mais des poches de revitalisation religieuse existent (évangélisme chez les immigrés, islam de la deuxième génération). Ce « retour du religieux » n'est donc pas universel, mais il est suffisamment puissant pour remodeler la géopolitique mondiale.

2. L'islam, acteur central de la géopolitique mondiale contemporaine

Avec près de 1,9 milliard de fidèles en 2023 répartis sur tous les continents, l'islam est la religion dont le poids géopolitique est le plus visible dans l'actualité récente. La révolution islamique iranienne de 1979, conduite par l'ayatollah Khomeini, marque un tournant : pour la première fois, un État moderne adopte officiellement la théocratie chiite et exporte son modèle révolutionnaire au Liban (via le Hezbollah, fondé en 1982) et dans la région. En face, l'Arabie saoudite finance depuis les années 1970 la diffusion du wahhabisme, version ultra-conservatrice de l'islam sunnite, à travers des milliers de mosquées et d'écoles coraniques de l'Afrique au Pakistan. Cette rivalité saoudo-iranienne se superpose à la fracture sunnite/chiite et structure des conflits par procuration au Yémen, en Syrie et en Irak. Le groupe État islamique (Daech), qui proclame son « califat » en 2014, franchit un nouveau seuil : il rejette les frontières étatiques héritées des accords Sykes-Picot (1916) et prétend gouverner un territoire transnational. Sa défaite militaire en 2019 ne signifie pas la disparition de l'islam politique radical, qui se diffuse en Afrique sahélienne (Boko Haram au Nigeria, JNIM au Mali). À l'inverse, des mouvements islamistes participent au jeu démocratique : le parti AKP de Recep Tayyip Erdogan en Turquie, au pouvoir depuis 2002, illustre un islam politique modéré qui revendique aussi un leadership sur le monde musulman. La géopolitique de l'islam n'est donc pas monolithique : elle est traversée par des divisions doctrinales, nationales et sociales profondes.

L'OCI : diplomatie islamique multilatérale

L'Organisation de la Coopération Islamique (OCI), fondée en 1969 après l'incendie de la mosquée Al-Aqsa à Jérusalem, regroupe 57 États membres. Elle constitue la plus grande organisation intergouvernementale à caractère religieux au monde. Son rôle est à la fois symbolique (défense des intérêts des musulmans dans le monde) et concret (médiations diplomatiques, aide humanitaire). Mais les divisions entre États membres — notamment la rivalité Arabie saoudite/Iran — limitent souvent son efficacité.

3. Vatican, protestantismes et orthodoxies : les christianismes dans le jeu des puissances

Le christianisme, avec 2,4 milliards de fidèles, est la religion la plus répandue au monde, mais elle est aussi la plus fragmentée géopolitiquement. Le Vatican est un acteur diplomatique unique : micro-État de 0,44 km² disposant de relations diplomatiques avec 183 pays, le Saint-Siège joue un rôle de médiateur et de prescripteur moral reconnu. Jean-Paul II (pontificat 1978-2005) illustre parfaitement ce pouvoir d'influence : son soutien au syndicat Solidarność en Pologne a contribué à affaiblir le régime communiste et accéléré la chute du Mur de Berlin en 1989. François, pape depuis 2013, a engagé une diplomatie active sur le climat (encyclique Laudato Si', 2015), la pauvreté et les migrants, positionnant l'Église catholique comme une voix du Sud global. Le protestantisme évangélique, notamment la mouvance pentecôtiste née aux États-Unis au début du XXe siècle, connaît une expansion spectaculaire en Amérique latine, en Afrique et en Asie. Au Brésil, les évangéliques représentent environ 30 % de la population en 2020 et ont joué un rôle clé dans l'élection de Jair Bolsonaro en 2018. Cette influence politique des évangéliques est également forte aux États-Unis, où la « droite chrétienne » pèse sur le Parti républicain depuis les années Reagan. L'Église orthodoxe russe, dirigée par le patriarche Kirill depuis 2009, constitue un autre acteur important : ayant rompu sa communion avec le Patriarcat de Constantinople dès 2018 — en réaction à l'autocéphalie accordée à l'Église orthodoxe d'Ukraine —, elle s'est imposée comme soutien idéologique du régime de Vladimir Poutine, légitimant la « civilisation russe » et apportant une caution religieuse à l'invasion de l'Ukraine en 2022.

Les Églises du Sud : un christianisme en mutation

Pour la première fois de son histoire, la majorité des chrétiens vit désormais dans l'hémisphère Sud (Afrique, Amérique latine, Asie). Cette « révolution silencieuse » modifie le centre de gravité du christianisme mondial. Les Églises africaines, comme l'Église anglicane du Nigeria (l'une des plus grandes communions anglicanes du monde en nombre de fidèles actifs, avec près de 18 à 20 millions de membres), défendent des positions conservatrices sur les questions de société qui entrent en conflit avec les Églises occidentales progressistes. Ce clivage Nord/Sud traverse toutes les dénominations chrétiennes.

4. Religions, nationalismes et conflits identitaires : de l'Inde au Proche-Orient

Le couplage entre religion et nationalisme est l'une des dynamiques géopolitiques les plus explosives du XXIe siècle. En Inde, le parti nationaliste hindou BJP (Bharatiya Janata Party), au pouvoir depuis 2014 avec Narendra Modi, promeut l'hindutva — l'idée que l'identité indienne est fondamentalement hindoue. Cette idéologie marginalise les quelque 200 millions de musulmans indiens et a alimenté des violences communautaires (pogroms à Gujarat en 2002, lorsque Modi était chef du gouvernement de cet État). La révocation de l'autonomie du Cachemire en 2019 et les lois sur la citoyenneté (CAA, 2019) excluant les migrants musulmans illustrent l'institutionnalisation de l'hindutva. Au Proche-Orient, le conflit israélo-palestinien est indissociable des dimensions religieuses : Jérusalem abrite des lieux saints pour le judaïsme (Mur des Lamentations), le christianisme (Saint-Sépulcre) et l'islam (esplanade des Mosquées/Mont du Temple), ce qui en fait l'un des espaces les plus disputés du monde. La montée des colons religieux juifs en Cisjordanie depuis les années 1980, soutenus par des organisations évangéliques américaines qui voient dans l'État d'Israël l'accomplissement d'une prophétie biblique, illustre comment les logiques religieuses transnationales s'articulent aux conflits territoriaux. En Birmanie, le bouddhisme theravada, présenté comme religion nationale, a servi d'instrument idéologique pour légitimer les persécutions contre la minorité musulmane rohingya, qualifiées de génocide par une mission d'enquête indépendante des Nations unies dès 2018 — qualification reprise officiellement par les États-Unis en mars 2022. Ces exemples montrent que la religiosité n'est pas en elle-même source de violence : c'est son instrumentalisation par des entrepreneurs politiques qui produit la conflictualité.

Soft power religieux : l'Arabie saoudite et l'Iran en compétition

L'Arabie saoudite a dépensé, selon certaines estimations, plus de 75 milliards de dollars depuis les années 1970 pour exporter le wahhabisme à travers le monde (mosquées, madrasas, bourses d'étude). L'Iran finance de son côté des milices chiites au Liban (Hezbollah), en Irak (Hachd al-Chaabi) et au Yémen (Houthis). Cette compétition pour le leadership du monde musulman se déroule dans l'espace religieux, mais ses enjeux sont éminemment politiques et stratégiques : contrôle des routes pétrolières, influence sur les gouvernements arabes, réponse à l'expansionnisme de l'autre.

Conclusion

La géopolitique des religions révèle que la foi n'est jamais seulement une affaire intérieure : elle structure des identités collectives, légitime des États, mobilise des diasporas et peut justifier aussi bien la paix que la guerre. La mondialisation a amplifié ces dynamiques en permettant la circulation instantanée des discours religieux, des financements et des militants à l'échelle planétaire. Les débats actuels portent sur plusieurs enjeux majeurs : la montée des populismes religieux (Inde, Pologne, États-Unis), la gestion des minorités religieuses dans des États qui se veulent laïcs ou neutres, et la question du djihadisme global. À l'horizon, la démographie joue un rôle crucial : l'islam sera selon les projections du Pew Research Center la religion la plus répandue au monde vers 2075, ce qui redessinera les équilibres géopolitiques. Pour les élèves citoyens, comprendre la géopolitique des religions, c'est se donner les outils pour décoder les conflits contemporains sans céder ni à l'islamophobie ni au relativisme aveugle : une démarche critique, documentée et laïque.

Points cles a retenir

  • 1Les religions sont devenues des acteurs géopolitiques à part entière depuis la fin de la guerre froide, mobilisant des États, des mouvements transnationaux et des diasporas.
  • 2La révolution islamique iranienne (1979) et la diffusion du wahhabisme saoudien structurent une rivalité sunnite/chiite qui sous-tend de nombreux conflits au Proche-Orient et en Afrique.
  • 3Le Vatican, les Églises évangéliques et l'Église orthodoxe russe illustrent la diversité des christianismes comme acteurs géopolitiques, aux intérêts souvent contradictoires.
  • 4Le couplage religion-nationalisme (hindutva en Inde, orthodoxie russe, sionisme religieux) produit des identités exclusives qui alimentent conflits internes et tensions internationales.
  • 5La mondialisation amplifie le poids géopolitique des religions en facilitant la circulation des discours, des financements et des militants à l'échelle planétaire.
  • 6Comprendre la géopolitique des religions nécessite de distinguer la croyance (dimension spirituelle) de son instrumentalisation politique par des acteurs qui en tirent des bénéfices de pouvoir.

Dates cles

1979Révolution islamique iranienne : l'ayatollah Khomeini instaure la République islamique d'Iran, premier État théocratique chiite moderne, modèle pour l'islam politique mondial.
1989Chute du Mur de Berlin : fin de la guerre froide, rôle reconnu de Jean-Paul II et de son soutien à Solidarność dans l'effondrement du bloc soviétique.
1996Publication du « Choc des civilisations » de Samuel Huntington, ouvrage qui influence durablement la lecture géopolitique du fait religieux international.
2001Attentats du 11 septembre aux États-Unis par Al-Qaïda : tournant majeur qui place la religion au cœur des relations internationales et déclenche les guerres en Afghanistan et en Irak.
2014Proclamation du « califat » par Daech (État islamique) en Irak et en Syrie : tentative inédite d'effacer les frontières étatiques au nom d'une utopie islamiste transnationale.
2022Le patriarche orthodoxe russe Kirill apporte une caution religieuse à l'invasion de l'Ukraine par la Russie ; la rupture avec le Patriarcat de Constantinople avait été consommée dès 2018, lors de l'octroi de l'autocéphalie à l'Église ukrainienne.

Vocabulaire

Théocratie
Régime politique dans lequel le pouvoir est exercé au nom de Dieu ou d'une loi divine ; les autorités religieuses détiennent ou contrôlent le pouvoir politique (exemple : Iran depuis 1979).
Soft power religieux
Capacité d'un État ou d'un acteur religieux à influencer d'autres pays non par la force militaire, mais par la diffusion de valeurs, de pratiques et d'institutions religieuses (exemple : financement de mosquées par l'Arabie saoudite).
Hindutva
Idéologie nationaliste hindoue qui affirme que l'identité indienne est fondamentalement hindoue, marginalisant les minorités religieuses ; promue par le BJP de Narendra Modi depuis 2014.
Confessionnalisme
Système politique qui répartit les postes et les droits selon l'appartenance religieuse des citoyens ; exemple emblématique : le Liban, où la constitution de 1926, complétée par le Pacte national de 1943, attribue les principales fonctions à des représentants des différentes communautés.
Diaspora religieuse
Communauté dispersée à travers le monde qui maintient une identité religieuse commune et entretient des liens économiques, politiques et symboliques avec un territoire d'origine ou un centre religieux (exemple : diaspora juive/Israël, diaspora chiite/Iran).
Islam politique (islamisme)
Courant qui considère que l'islam doit régir l'organisation de la société et de l'État ; il recouvre des réalités très diverses, du parti légaliste modéré (AKP turc) au groupe armé djihadiste (Daech).

Personnages cles

Samuel Huntington (1927-2008)

Politologue américain, auteur du « Choc des civilisations » (1996). Il a théorisé que les conflits post-guerre froide se structureraient selon des lignes de fractures civilisationnelles et religieuses, influençant profondément les débats géopolitiques même si sa thèse reste très contestée.

Jean-Paul II (Karol Wojtyła, 1920-2005)

Pape de 1978 à 2005, premier pape polonais. Son soutien au syndicat Solidarność en Pologne a contribué à ébranler le communisme. Il a transformé le Saint-Siège en acteur diplomatique de premier plan, illustrant le pouvoir géopolitique de l'Église catholique.

Ayatollah Khomeini (1902-1989)

Guide suprême de la Révolution islamique iranienne de 1979. Il a fondé la République islamique d'Iran, premier régime théocratique chiite moderne, et a exporté une idéologie révolutionnaire islamique qui a transformé la géopolitique du Proche-Orient.

Gilles Kepel (né en 1955)

Politologue et arabisant français, spécialiste de l'islam politique. Ses ouvrages « La Revanche de Dieu » (1991) et « Jihad » (2000) analysent le retour du religieux sur la scène mondiale et la montée des islamismes, faisant de lui une référence pour les élèves de spécialité HGGSP.

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