Jalon - Religion et mondialisation

Religions et médias : la mondialisation du fait religieux à l'ère numérique

45 min
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Introduction

Depuis plusieurs décennies, les religions ne se vivent plus seulement dans les lieux de culte : elles investissent les écrans, les ondes et les réseaux sociaux. La mondialisation a profondément transformé les modalités de transmission du fait religieux, en offrant aux institutions comme aux acteurs individuels des outils de communication d'une portée inédite. La télévision satellitaire, la radio, puis Internet et les plateformes numériques ont permis aux messages religieux de franchir les frontières nationales, culturelles et linguistiques en quelques secondes. Ce phénomène touche toutes les grandes religions monothéistes — christianisme, islam, judaïsme — mais aussi l'hindouisme et le bouddhisme. Il soulève des questions politiques, identitaires et géopolitiques majeures : qui contrôle le discours religieux ? Les médias contribuent-ils à l'unification ou à la fragmentation du champ religieux mondial ? PROBLÉMATIQUE : Dans quelle mesure les médias, en offrant aux religions une audience mondiale, transforment-ils les équilibres du pouvoir religieux et les rapports entre croyants, institutions et États ?

1. La révolution médiatique du fait religieux : de la radio à la télévision satellitaire

Les médias audiovisuels ont été les premiers vecteurs de la mondialisation religieuse. Dès les années 1920 aux États-Unis, des évangélistes protestants expérimentent la radio pour toucher un public dispersé : en 1921, la station KDKA de Pittsburgh diffuse l'un des premiers services religieux radiophoniques. Le phénomène prend une ampleur considérable avec la télévision. Dans les années 1970-1980, les téléévangélistes américains comme Pat Robertson, Jerry Falwell ou Jimmy Swaggart construisent de véritables empires médiatiques. Pat Robertson fonde en 1960 la Christian Broadcasting Network (CBN), dont la première diffusion télévisée a lieu en octobre 1961 ; la chaîne est aujourd'hui diffusée dans plus de 180 pays. Jerry Falwell Senior anime le programme « The Old Time Gospel Hour » depuis 1956 (diffusion nationale dans les années 1970), touchant des millions de foyers chaque semaine. Ce modèle du télévangélisme est propre au protestantisme évangélique américain, mais il influence d'autres traditions religieuses. Dans le monde arabe, la chaîne Iqraa TV, lancée en 1998, se spécialise dans les contenus religieux islamiques diffusés à l'échelle mondiale. Plus décisive encore, la chaîne Al-Jazeera, lancée au Qatar en 1996, donne une visibilité internationale à des débats théologiques et politiques liés à l'islam. La télévision satellitaire permet ainsi de contourner les monopoles étatiques sur l'information religieuse, ce qui a des effets politiques immédiats : en Iran, en Égypte ou en Turquie, des millions de foyers reçoivent des contenus religieux que leurs gouvernements ne maîtrisent plus totalement.

Le modèle américain du télévangélisme

Aux États-Unis, le télévangélisme s'appuie sur un modèle économique original : les dons des téléspectateurs financent les émissions. Des prédicateurs comme Jimmy Swaggart ou Kenneth Copeland atteignent des audiences de plusieurs millions de fidèles. Ce modèle sera exporté en Amérique latine, en Afrique subsaharienne et en Corée du Sud, contribuant à la diffusion mondiale du christianisme évangélique.

2. Internet et les réseaux sociaux : la démocratisation du discours religieux

L'essor d'Internet à partir des années 1990, puis des réseaux sociaux dans les années 2000, transforme radicalement le paysage médiatique religieux. Désormais, n'importe quel individu peut diffuser un prêche, un commentaire théologique ou un appel à la prière à l'échelle mondiale, sans passer par une institution. YouTube, lancé en 2005, devient rapidement un espace majeur de diffusion religieuse : des prédicateurs comme Zakir Naik (Inde), de tendance Ahl-e-Hadith, accumulent des millions d'abonnés sur leur chaîne. La chaîne Peace TV de Zakir Naik, lancée en 2006, est diffusée dans plus de 200 pays. Ce phénomène bouleverse l'autorité des institutions religieuses traditionnelles. Dans l'islam sunnite, où il n'existe pas de clergé hiérarchisé, Internet démultiplie les voix qui prétendent à l'autorité religieuse, créant ce que certains chercheurs appellent une « crise de l'autorité islamique ». Des fatwas (avis juridiques islamiques) circulent sur les réseaux sans validation institutionnelle. Facebook, Twitter (devenu X en 2023) et TikTok sont aujourd'hui des espaces de prosélytisme actif. Le pape François, élu en 2013, utilise le compte Twitter officiel du Vatican (@Pontifex), lancé par Benoît XVI en décembre 2012, et compte plusieurs dizaines de millions d'abonnés. Le Dalaï-Lama XIV possède plus de 19 millions d'abonnés sur Twitter en 2023. Ces présences institutionnelles coexistent avec des milliers de comptes individuels aux discours parfois très éloignés des positions officielles. Les plateformes numériques deviennent aussi des espaces de radicalisation : la propagande de l'organisation État islamique (Daech) entre 2013 et 2017 s'appuie massivement sur Twitter, Telegram et des forums cryptés pour recruter et diffuser une idéologie djihadiste mondialisée.

Le cas de la chaîne YouTube comme espace de prédication

En France, des prédicateurs comme Tariq Ramadan ont utilisé YouTube et les conférences filmées pour toucher une diaspora musulmane européenne peu reliée aux mosquées traditionnelles. Ce phénomène pose la question du contrôle des contenus par les États : le CSA (devenu Arcom) a engagé plusieurs procédures contre des chaînes à caractère religieux diffusant des contenus jugés contraires à la loi française. La modération religieuse sur les plateformes est un enjeu politique croissant.

3. Les États face aux médias religieux : entre contrôle, instrumentalisation et résistance

La mondialisation médiatique du religieux crée une tension permanente avec les États, qui cherchent à contrôler les discours diffusés sur leur territoire. On peut distinguer plusieurs stratégies étatiques. Certains États autoritaires tentent de bloquer ou de filtrer les contenus religieux extérieurs. La Chine, via le « Grand Pare-feu », bloque l'accès à de nombreux sites religieux chrétiens ou bouddhistes tibétains. La pratique du Falun Gong est interdite depuis 1999, et ses adeptes contournent la censure via des VPN. L'Iran bloque régulièrement les applications utilisées par des communautés religieuses minoritaires (bahá'íes, chrétiens évangéliques). D'autres États instrumentalisent les médias religieux à des fins de « soft power ». L'Arabie saoudite finance depuis les années 1970 la diffusion mondiale du wahhabisme via des chaînes de télévision, des sites internet et des manuels scolaires exportés dans des pays à majorité musulmane. Cette stratégie vise à asseoir l'influence diplomatique et culturelle du royaume. La Turquie d'Erdogan utilise la chaîne Diyanet TV, gérée par la Direction des Affaires religieuses, pour diffuser une version officielle de l'islam sunnite hanafite auprès des diasporas turques en Europe. En France, la loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République (dite « loi séparatisme ») tente de réguler les financements étrangers des associations cultuelles, en partie pour limiter l'influence de certains États via des relais religieux médiatiques. L'enjeu est celui de la souveraineté : les États perdent progressivement le monopole sur la définition légitime du fait religieux sur leur territoire.

Le soft power religieux saoudien

Depuis le boom pétrolier de 1973, l'Arabie saoudite a investi des dizaines de milliards de dollars dans la diffusion du wahhabisme à l'étranger : construction de mosquées, financement d'écoles coraniques, subventions à des chaînes de télévision islamiques. Ce phénomène a été documenté par des chercheurs comme Gilles Kepel, notamment dans « Jihad. Expansion et déclin de l'islamisme » (2000), et contribue à une uniformisation doctrinale de l'islam mondial autour d'une lecture rigoriste du texte coranique.

4. Médias religieux et identités : entre recomposition communautaire et risques de radicalisation

Les médias religieux ne se limitent pas à la transmission d'un message doctrinal : ils participent à la construction d'identités collectives transnationales. Le concept de « néo-oumma » (ou « néo-umma »), développé par Olivier Roy dans « L'Islam mondialisé » (2002), désigne cette communauté mondiale des croyants musulmans reliés non plus par un territoire mais par les médias — ce que l'on peut également appeler, dans une reformulation pédagogique, « umma médiatique ». Les fidèles de différents pays partagent les mêmes références, les mêmes prédicateurs, les mêmes images, créant une solidarité émotionnelle qui transcende les frontières nationales. Ce phénomène se retrouve dans d'autres traditions : les évangéliques d'Amérique latine, d'Afrique et d'Asie partagent une culture musicale (le gospel, le praise and worship) diffusée via YouTube et Spotify. Les catholiques du monde entier suivent les messes du Vatican en direct streaming. Le judaïsme orthodoxe dispose de ses propres chaînes (comme la chaîne israélienne Hidabroot, diffusée en France) qui renforcent les liens entre communautés dispersées. Cependant, cette mondialisation médiatique comporte des risques sérieux. La diffusion non régulée de discours religieux peut favoriser la haine intercommunautaire ou la radicalisation. En 2019, le manifeste du terroriste de Christchurch (Nouvelle-Zélande), qui a tué 51 personnes dans deux mosquées, a été diffusé en direct sur Facebook Live. Cet événement a conduit à la création du Christchurch Call, initiative diplomatique menée par la France et la Nouvelle-Zélande pour amener les plateformes à modérer les contenus extrémistes. La frontière entre liberté religieuse, liberté d'expression et discours de haine est un enjeu politique et juridique majeur dans les démocraties libérales.

Le Christchurch Call (2019) : quand la violence oblige les États à réguler les plateformes

Le 15 mars 2019, Brenton Tarrant diffuse en direct l'attentat de Christchurch sur Facebook. Cette diffusion, vue par des milliers de personnes avant d'être supprimée, force les gouvernements à agir. Le Christchurch Call, signé le 15 mai 2019 par dix-sept États (dont la France, la Nouvelle-Zélande, l'Allemagne, le Royaume-Uni, le Canada) et 8 entreprises technologiques (dont Facebook, Google, Twitter, Microsoft), est la première initiative multilatérale de régulation des contenus extrémistes en ligne. Il illustre l'articulation nouvelle entre religions, médias numériques et gouvernance mondiale.

Conclusion

Les relations entre religions et médias constituent un champ d'analyse en permanente recomposition. La révolution numérique a redistribué les cartes : les institutions religieuses traditionnelles — Église catholique, Al-Azhar en Égypte, grandes confédérations protestantes — doivent désormais composer avec des acteurs individuels qui disposent, grâce aux réseaux sociaux, d'une audience comparable à la leur. Les États, quant à eux, oscillent entre tentation de contrôle et impuissance face à des flux d'information mondialisés. Les grands débats actuels portent sur la régulation des contenus haineux et extrémistes en ligne (avec des législations comme le Digital Services Act européen, entré en vigueur en 2022 et pleinement applicable depuis 2024), sur l'influence des puissances étrangères via les médias religieux (question cruciale en Afrique subsaharienne), et sur les effets de l'intelligence artificielle sur la production de contenus religieux (sermons générés par IA, chatbots théologiques). La question centrale reste ouverte : les médias numériques sont-ils un facteur d'émancipation des croyants face aux institutions, ou un vecteur de nouvelles formes d'endoctrinement et de manipulation ?

Points cles a retenir

  • 1Les médias audiovisuels (radio, télévision satellitaire) ont permis dès le XXe siècle une diffusion transnationale du fait religieux, notamment via le télévangélisme américain.
  • 2Internet et les réseaux sociaux démocratisent la parole religieuse mais fragilisent l'autorité des institutions traditionnelles en multipliant les sources de discours doctrinaux.
  • 3Certains États instrumentalisent les médias religieux comme outil de « soft power » (Arabie saoudite avec le wahhabisme, Turquie avec la Diyanet TV) pour exercer une influence diplomatique et culturelle.
  • 4Les États autoritaires (Chine, Iran) tentent de bloquer les contenus religieux extérieurs perçus comme des menaces à leur contrôle politique et social.
  • 5Les médias numériques peuvent favoriser la radicalisation religieuse, comme l'a montré la propagande de Daech entre 2013 et 2017 ou l'attentat de Christchurch diffusé en direct en 2019.
  • 6La mondialisation médiatique du religieux contribue à la formation d'identités transnationales (la « néo-oumma » selon Olivier Roy) qui défient les frontières des États-nations.

Dates cles

1921Première diffusion radiophonique d'un service religieux aux États-Unis (station KDKA, Pittsburgh), acte fondateur du religieux médiatisé.
1960Pat Robertson fonde la Christian Broadcasting Network (CBN), premier empire médiatique évangélique mondial, dont la première diffusion télévisée a lieu en octobre 1961, et qui est aujourd'hui diffusée dans 180 pays.
1996Lancement de la chaîne Al-Jazeera au Qatar, qui donne une visibilité internationale aux débats politiques et religieux du monde arabe.
2012Lancement du compte Twitter officiel @Pontifex par Benoît XVI en décembre, inaugurant la présence institutionnelle de l'Église catholique sur les réseaux sociaux.
2019Attentat de Christchurch (15 mars) diffusé en direct sur Facebook Live : 51 morts, et création du Christchurch Call (15 mai) par dix-sept États pour réguler les contenus extrémistes en ligne.
2021La loi française « confortant le respect des principes de la République » (loi séparatisme, 24 août) tente de réguler les financements étrangers des associations cultuelles.

Vocabulaire

Télévangélisme
Pratique de prédication religieuse utilisant la télévision comme principal vecteur de diffusion, née aux États-Unis dans les années 1950-1960. Les télévangélistes financent leurs émissions par les dons des téléspectateurs et atteignent des audiences mondiales.
Soft power religieux
Capacité d'un État à exercer une influence internationale en finançant et diffusant un discours religieux particulier, sans recours à la force. Exemple : le financement saoudien du wahhabisme à l'échelle mondiale depuis les années 1970.
Néo-oumma (ou umma médiatique)
Concept développé par le chercheur Olivier Roy dans « L'Islam mondialisé » (2002) — il emploie le terme de « néo-oumma » — désignant la communauté mondiale des croyants musulmans reliés non plus par un territoire mais par les médias (télévision satellitaire, Internet), qui partagent les mêmes références religieuses par-delà les frontières.
Radicalisation en ligne
Processus par lequel un individu adopte progressivement des positions religieuses ou idéologiques extrêmes sous l'effet de contenus diffusés sur Internet (forums, réseaux sociaux, chaînes vidéo). Ce phénomène a été documenté dans les cas de recrutement par Daech entre 2013 et 2017.
Fatwa numérique
Avis juridique islamique (fatwa) diffusé via Internet ou les réseaux sociaux sans validation par une autorité religieuse reconnue. Ce phénomène fragilise l'autorité des institutions islamiques traditionnelles (Al-Azhar, Conseil théologique d'Arabie saoudite).
Prosélytisme numérique
Action de diffuser un message religieux en vue de convertir de nouveaux adeptes, en utilisant les outils numériques (réseaux sociaux, applications de messagerie, YouTube). Pratiqué par toutes les grandes religions, il soulève des questions juridiques dans les pays qui protègent la liberté de conscience.

Personnages cles

Pat Robertson (1930-2023)

Télévangéliste américain fondateur de la Christian Broadcasting Network (CBN) en 1960, figure pionnière de l'utilisation des médias au service de la diffusion mondiale du christianisme évangélique. Son modèle économique (financement par les dons) a inspiré des centaines d'émissions religieuses à travers le monde.

Zakir Naik (né en 1965)

Prédicateur islamique indien de tendance Ahl-e-Hadith, fondateur de la chaîne Peace TV (lancée en 2006, diffusée dans plus de 200 pays) et d'une chaîne YouTube suivie par des millions d'abonnés. Banni en Inde depuis 2016 pour incitation à la haine, il illustre la tension entre liberté de prédication numérique et régulation étatique.

Olivier Roy (né en 1949)

Politologue français, directeur de recherche au CNRS et professeur à l'Institut universitaire européen de Florence, spécialiste de l'islam politique et de la mondialisation religieuse. Son ouvrage « L'Islam mondialisé » (2002) analyse comment Internet recompose les identités religieuses transnationales et développe le concept de « néo-oumma » pour désigner cette communauté musulmane transnationale reconfigurée par les médias.

Pape François (Jorge Bergoglio, né en 1936)

Élu en 2013, il est le premier pape à utiliser massivement les réseaux sociaux (compte @Pontifex sur X/Twitter, Instagram, YouTube) pour toucher une audience mondiale de plusieurs dizaines de millions de fidèles, incarnant l'adaptation des institutions religieuses traditionnelles aux médias numériques.

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