Religions et médias : la mondialisation du fait religieux à l'ère numérique
Introduction
Depuis plusieurs décennies, les religions ne se vivent plus seulement dans les lieux de culte : elles investissent les écrans, les ondes et les réseaux sociaux. La mondialisation a profondément transformé les modalités de transmission du fait religieux, en offrant aux institutions comme aux acteurs individuels des outils de communication d'une portée inédite. La télévision satellitaire, la radio, puis Internet et les plateformes numériques ont permis aux messages religieux de franchir les frontières nationales, culturelles et linguistiques en quelques secondes. Ce phénomène touche toutes les grandes religions monothéistes — christianisme, islam, judaïsme — mais aussi l'hindouisme et le bouddhisme. Il soulève des questions politiques, identitaires et géopolitiques majeures : qui contrôle le discours religieux ? Les médias contribuent-ils à l'unification ou à la fragmentation du champ religieux mondial ? PROBLÉMATIQUE : Dans quelle mesure les médias, en offrant aux religions une audience mondiale, transforment-ils les équilibres du pouvoir religieux et les rapports entre croyants, institutions et États ?
1. La révolution médiatique du fait religieux : de la radio à la télévision satellitaire
Le modèle américain du télévangélisme
Aux États-Unis, le télévangélisme s'appuie sur un modèle économique original : les dons des téléspectateurs financent les émissions. Des prédicateurs comme Jimmy Swaggart ou Kenneth Copeland atteignent des audiences de plusieurs millions de fidèles. Ce modèle sera exporté en Amérique latine, en Afrique subsaharienne et en Corée du Sud, contribuant à la diffusion mondiale du christianisme évangélique.
2. Internet et les réseaux sociaux : la démocratisation du discours religieux
Le cas de la chaîne YouTube comme espace de prédication
En France, des prédicateurs comme Tariq Ramadan ont utilisé YouTube et les conférences filmées pour toucher une diaspora musulmane européenne peu reliée aux mosquées traditionnelles. Ce phénomène pose la question du contrôle des contenus par les États : le CSA (devenu Arcom) a engagé plusieurs procédures contre des chaînes à caractère religieux diffusant des contenus jugés contraires à la loi française. La modération religieuse sur les plateformes est un enjeu politique croissant.
3. Les États face aux médias religieux : entre contrôle, instrumentalisation et résistance
Le soft power religieux saoudien
Depuis le boom pétrolier de 1973, l'Arabie saoudite a investi des dizaines de milliards de dollars dans la diffusion du wahhabisme à l'étranger : construction de mosquées, financement d'écoles coraniques, subventions à des chaînes de télévision islamiques. Ce phénomène a été documenté par des chercheurs comme Gilles Kepel, notamment dans « Jihad. Expansion et déclin de l'islamisme » (2000), et contribue à une uniformisation doctrinale de l'islam mondial autour d'une lecture rigoriste du texte coranique.
4. Médias religieux et identités : entre recomposition communautaire et risques de radicalisation
Le Christchurch Call (2019) : quand la violence oblige les États à réguler les plateformes
Le 15 mars 2019, Brenton Tarrant diffuse en direct l'attentat de Christchurch sur Facebook. Cette diffusion, vue par des milliers de personnes avant d'être supprimée, force les gouvernements à agir. Le Christchurch Call, signé le 15 mai 2019 par dix-sept États (dont la France, la Nouvelle-Zélande, l'Allemagne, le Royaume-Uni, le Canada) et 8 entreprises technologiques (dont Facebook, Google, Twitter, Microsoft), est la première initiative multilatérale de régulation des contenus extrémistes en ligne. Il illustre l'articulation nouvelle entre religions, médias numériques et gouvernance mondiale.
Conclusion
Les relations entre religions et médias constituent un champ d'analyse en permanente recomposition. La révolution numérique a redistribué les cartes : les institutions religieuses traditionnelles — Église catholique, Al-Azhar en Égypte, grandes confédérations protestantes — doivent désormais composer avec des acteurs individuels qui disposent, grâce aux réseaux sociaux, d'une audience comparable à la leur. Les États, quant à eux, oscillent entre tentation de contrôle et impuissance face à des flux d'information mondialisés. Les grands débats actuels portent sur la régulation des contenus haineux et extrémistes en ligne (avec des législations comme le Digital Services Act européen, entré en vigueur en 2022 et pleinement applicable depuis 2024), sur l'influence des puissances étrangères via les médias religieux (question cruciale en Afrique subsaharienne), et sur les effets de l'intelligence artificielle sur la production de contenus religieux (sermons générés par IA, chatbots théologiques). La question centrale reste ouverte : les médias numériques sont-ils un facteur d'émancipation des croyants face aux institutions, ou un vecteur de nouvelles formes d'endoctrinement et de manipulation ?
Points cles a retenir
- 1Les médias audiovisuels (radio, télévision satellitaire) ont permis dès le XXe siècle une diffusion transnationale du fait religieux, notamment via le télévangélisme américain.
- 2Internet et les réseaux sociaux démocratisent la parole religieuse mais fragilisent l'autorité des institutions traditionnelles en multipliant les sources de discours doctrinaux.
- 3Certains États instrumentalisent les médias religieux comme outil de « soft power » (Arabie saoudite avec le wahhabisme, Turquie avec la Diyanet TV) pour exercer une influence diplomatique et culturelle.
- 4Les États autoritaires (Chine, Iran) tentent de bloquer les contenus religieux extérieurs perçus comme des menaces à leur contrôle politique et social.
- 5Les médias numériques peuvent favoriser la radicalisation religieuse, comme l'a montré la propagande de Daech entre 2013 et 2017 ou l'attentat de Christchurch diffusé en direct en 2019.
- 6La mondialisation médiatique du religieux contribue à la formation d'identités transnationales (la « néo-oumma » selon Olivier Roy) qui défient les frontières des États-nations.
Dates cles
Vocabulaire
Personnages cles
Télévangéliste américain fondateur de la Christian Broadcasting Network (CBN) en 1960, figure pionnière de l'utilisation des médias au service de la diffusion mondiale du christianisme évangélique. Son modèle économique (financement par les dons) a inspiré des centaines d'émissions religieuses à travers le monde.
Prédicateur islamique indien de tendance Ahl-e-Hadith, fondateur de la chaîne Peace TV (lancée en 2006, diffusée dans plus de 200 pays) et d'une chaîne YouTube suivie par des millions d'abonnés. Banni en Inde depuis 2016 pour incitation à la haine, il illustre la tension entre liberté de prédication numérique et régulation étatique.
Politologue français, directeur de recherche au CNRS et professeur à l'Institut universitaire européen de Florence, spécialiste de l'islam politique et de la mondialisation religieuse. Son ouvrage « L'Islam mondialisé » (2002) analyse comment Internet recompose les identités religieuses transnationales et développe le concept de « néo-oumma » pour désigner cette communauté musulmane transnationale reconfigurée par les médias.
Élu en 2013, il est le premier pape à utiliser massivement les réseaux sociaux (compte @Pontifex sur X/Twitter, Instagram, YouTube) pour toucher une audience mondiale de plusieurs dizaines de millions de fidèles, incarnant l'adaptation des institutions religieuses traditionnelles aux médias numériques.
