Jalon - Religion et mondialisation

Les nouveaux mouvements religieux — Religion et mondialisation (HGGSP Première)

45 min
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Introduction

Depuis les années 1960-1970, le paysage religieux mondial a été profondément reconfiguré par l'émergence de centaines de nouvelles organisations spirituelles, souvent désignées sous le terme de « nouveaux mouvements religieux » (NMR). Ces groupes se distinguent des grandes religions institutionnelles par leur caractère récent, leur organisation souvent centrée sur un leader charismatique, et leur capacité à mobiliser des fidèles à travers les frontières nationales, notamment grâce aux outils de la mondialisation (médias, internet, migrations). Entre promesse de sens dans des sociétés sécularisées, ruptures avec les traditions établies et tensions avec les États, les NMR illustrent la complexité des rapports contemporains entre fait religieux, individu et puissance publique. Leur expansion soulève des questions sur les libertés fondamentales, la régulation par les États et les dérives sectaires. PROBLÉMATIQUE : Dans quelle mesure les nouveaux mouvements religieux, portés par la mondialisation, remettent-ils en cause les équilibres entre liberté religieuse et ordre public qu'ont construits les États modernes ?

1. Définir les nouveaux mouvements religieux : origines et diversité

La sociologue britannique Eileen Barker popularise dans les années 1980 l'expression « nouveaux mouvements religieux » pour décrire des groupes spirituels apparus majoritairement après 1945, en rupture partielle ou totale avec les grandes traditions monothéistes ou polythéistes héritées. Cette définition large recouvre une réalité très hétérogène. On y trouve des groupes d'origine syncrétique ou autonome, sans racine dans les grandes traditions instituées (comme l'Église de Scientologie, officiellement incorporée à Los Angeles en 1954 par L. Ron Hubbard sur la base de la Dianétique — un système inspiré de la psychologie populaire, de la science-fiction et du courant New Thought — et qui ne présente aucune filiation avec le protestantisme ou l'évangélisme), des syncrétismes mêlant christianisme, bouddhisme et ésotérisme (Nouvel Âge), des mouvements néo-orientaux diffusés en Occident via les migrations et la contre-culture des années 1960 (Hare Krishna, fondé à New York en 1966 par A.C. Bhaktivedanta Swami Prabhupada sous le nom d'International Society for Krishna Consciousness, ISKCON), ou encore des courants millénaristes. Le terme « secte » est souvent utilisé dans le débat public, mais il porte une connotation péjorative que les sciences sociales cherchent à dépasser. En France, la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (MIVILUDES), créée en 2002, recense des mouvements sur la base de critères comportementaux (emprise mentale, rupture familiale, exploitation financière), non sur le contenu doctrinal. Cette distinction entre mouvement religieux légitime et dérive sectaire est au cœur des débats politiques et juridiques dans de nombreux États.

2. La mondialisation comme vecteur d'expansion des NMR

La mondialisation des échanges, des mobilités humaines et des technologies de communication a joué un rôle décisif dans l'expansion rapide des nouveaux mouvements religieux. L'Église de Scientologie, implantée dans plus de 165 pays selon ses propres déclarations, illustre parfaitement ce phénomène : elle utilise depuis les années 1990 des sites internet multilingues, des chaînes télévisées (Scientology Network, lancée le 12 mars 2018) et des centres d'accueil dans les grandes métropoles mondiales pour recruter de nouveaux adeptes. Le mouvement évangélique et pentecôtiste constitue l'un des exemples les plus frappants de cette mondialisation religieuse : parti des États-Unis au début du XXe siècle (réveil d'Azusa Street, Los Angeles, 1906), il compte aujourd'hui plus de 584 millions de fidèles pentecôtistes et charismatiques dans le monde selon le Pew Research Center (2011), avec une progression spectaculaire en Amérique latine, en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud-Est. Internet joue un rôle croissant : des gourous ou prédicateurs diffusent leurs enseignements en direct sur YouTube ou Instagram, constituant des communautés virtuelles transnationales sans ancrage territorial fixe. Cette déterritorialisation du fait religieux complique la régulation par les États, qui peinent à appliquer leurs législations nationales à des organisations dont les flux financiers, les leaders et les fidèles sont dispersés à l'échelle planétaire.

3. Les réponses des États : entre tolérance, surveillance et interdiction

Face à l'essor des NMR, les États adoptent des postures très différentes selon leur tradition politique et leur rapport institutionnel au fait religieux. La France, héritière d'une laïcité stricte issue de la loi de 1905, s'est dotée d'un arsenal législatif spécifique : la loi About-Picard de 2001 (loi n° 2001-504 du 12 juin 2001) crée le délit pénal de manipulation mentale (art. 223-15-2 CP), permettant de poursuivre pénalement toute personne abusant d'un état de sujétion psychologique ou physique, et prévoit la dissolution des personnes morales condamnées pour ces faits. L'Ordre du Temple Solaire (OTS), fondé en 1984 par Luc Jouret et Joseph Di Mambro, est l'exemple le plus dramatique de dérive sectaire impliquant des citoyens français, suisses et canadiens : entre 1994 et 1997, 74 membres trouvent la mort dans des meurtres-suicides collectifs, révélant la dangerosité potentielle de l'emprise sectaire. En Allemagne, l'Église de Scientologie est placée sous surveillance par les offices de protection de la Constitution (Verfassungsschutz, au niveau fédéral et des Länder) depuis 1997, à la suite d'une décision de la Conférence des ministres de l'Intérieur, qui la soupçonne de poursuivre des objectifs anticonstitutionnels. À l'inverse, aux États-Unis, le Premier Amendement garantit une liberté religieuse très étendue : la Scientologie y bénéficie du statut d'organisation religieuse exonérée d'impôts depuis 1993, à la suite d'un accord avec l'IRS. Cette diversité de traitements révèle l'absence de consensus international sur la définition même de la liberté religieuse et de ses limites.

4. Enjeux contemporains : entre recomposition du croire et tensions géopolitiques

Les nouveaux mouvements religieux s'inscrivent dans une recomposition plus large du paysage religieux mondial que la sociologue Danièle Hervieu-Léger a analysée notamment à travers le concept de « religion en miettes » (ouvrage éponyme, 2001) : dans des sociétés sécularisées où l'appartenance confessionnelle héréditaire s'érode, les individus construisent leur spiritualité à la carte, empruntant à plusieurs traditions. Les chercheurs en sociologie des religions parlent à cet égard de « bricolage spirituel » — expression dont la métaphore originelle est empruntée à l'anthropologue Claude Lévi-Strauss (*La Pensée sauvage*, 1962) et qui a été développée et appliquée à la religion contemporaine par des sociologues comme Danièle Hervieu-Léger et Grace Davie — pour désigner cette recomposition individualiste du croire dans les sociétés contemporaines. Robert Bellah, pour sa part, avait capté dès 1985 ce même phénomène aux États-Unis à travers la figure de la « Sheilaism » dans *Habits of the Heart*, montrant qu'un individu peut construire une religion personnelle entièrement détachée des institutions. Les NMR répondent à cette demande de sens personnalisé. Le mouvement Falun Gong, fondé en Chine en 1992 par Li Hongzhi, illustre aussi la dimension géopolitique des tensions entre États et NMR : en avril 1999, un rassemblement d'environ 10 000 pratiquants devant Zhongnanhai (siège de la direction du PCC à Pékin) est perçu comme une menace politique par le gouvernement ; dès juillet 1999, le mouvement est officiellement interdit et une répression massive est engagée. Ce cas montre que la frontière entre régulation légitime et persécution religieuse est l'objet de conflits diplomatiques entre États, notamment dans les rapports entre la Chine et les démocraties occidentales qui défendent la liberté de religion comme droit universel (Déclaration universelle des droits de l'homme, article 18, 1948). Enfin, le développement des NMR soulève des questions éducatives et familiales : la scolarisation des enfants en milieu sectaire, le refus de soins médicaux (Témoins de Jéhovah et transfusions sanguines) sont autant de points de friction avec l'autorité des États.

Conclusion

Les nouveaux mouvements religieux constituent un observatoire particulièrement révélateur des tensions qui traversent les sociétés contemporaines : entre aspiration individuelle à la spiritualité et protection collective contre les dérives, entre liberté de conscience garantie par les textes internationaux et légitimité des États à réguler des organisations susceptibles de nuire à leurs membres. Portés par la mondialisation des échanges et des technologies numériques, ils défient les cadres législatifs nationaux et révèlent l'hétérogénéité des modèles de régulation du religieux à l'échelle mondiale. L'étude des NMR invite ainsi à ne pas réduire le fait religieux contemporain à la seule question de l'islamisme ou des religions historiques, mais à prendre en compte la pluralisation et la fluidité croissantes du croire, qui sont elles-mêmes des produits de la mondialisation culturelle.

Points cles a retenir

  • 1Les nouveaux mouvements religieux (NMR) sont des groupes spirituels apparus majoritairement après 1945, caractérisés par leur rupture avec les grandes traditions instituées et leur organisation souvent centrée sur un leader charismatique.
  • 2La mondialisation (migrations, internet, médias transnationaux) est un vecteur décisif de l'expansion rapide des NMR à l'échelle planétaire, notamment pour le pentecôtisme et le mouvement charismatique (~584 millions de fidèles selon le Pew Research Center, 2011) et la Scientologie (présente dans 165 pays).
  • 3Les États répondent de manière très diverse aux NMR : la France a adopté la loi About-Picard (loi n° 2001-504 du 12 juin 2001) qui crée le délit pénal de manipulation mentale (art. 223-15-2 CP) et prévoit la dissolution des personnes morales condamnées pour ces faits ; l'Allemagne surveille la Scientologie via les offices de protection de la Constitution (Verfassungsschutz, au niveau fédéral et des Länder) depuis 1997 ; les États-Unis lui accordent un statut d'organisation religieuse exonérée d'impôts depuis 1993.
  • 4Le cas de l'Ordre du Temple Solaire (74 morts entre 1994 et 1997) et celui du Falun Gong (interdit en Chine à partir de juillet 1999 après le rassemblement d'avril 1999 devant Zhongnanhai) illustrent la diversité des formes de violence et de répression associées aux tensions entre NMR et États.
  • 5La question des NMR s'inscrit dans une recomposition globale du religieux analysée notamment par Danièle Hervieu-Léger à travers le concept de « religion en miettes » (2001) et le « bricolage spirituel » — métaphore empruntée à Lévi-Strauss (*La Pensée sauvage*, 1962) et appliquée à la religion contemporaine par les sociologues des religions.
  • 6L'article 18 de la Déclaration universelle des droits de l'homme (1948) protège la liberté de religion, mais son interprétation varie considérablement selon les États, générant des tensions diplomatiques (cas Chine / démocraties occidentales sur le Falun Gong).

Dates cles

1954Incorporation officielle de l'Église de Scientologie à Los Angeles (18 février 1954) par L. Ron Hubbard.
1966Fondation à New York de l'ISKCON (mouvement Hare Krishna) par A.C. Bhaktivedanta Swami Prabhupada.
1994-1997Meurtres-suicides collectifs de l'Ordre du Temple Solaire (74 morts en France, en Suisse et au Canada).
1999Interdiction du Falun Gong en Chine (juillet 1999), après le rassemblement pacifique d'environ 10 000 pratiquants devant Zhongnanhai en avril 1999.
2001Adoption en France de la loi About-Picard (loi n° 2001-504 du 12 juin 2001) créant le délit pénal de manipulation mentale (art. 223-15-2 CP) et prévoyant la dissolution des personnes morales condamnées pour ces faits.
2002Création en France de la MIVILUDES (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires).

Vocabulaire

Nouveau mouvement religieux (NMR)
Expression des sciences sociales désignant des groupes spirituels apparus après 1945, en rupture avec les grandes religions institutionnelles, caractérisés par une organisation souvent centrée sur un leader charismatique et une doctrine syncrétique ou originale.
Emprise mentale
Processus par lequel un individu ou un groupe obtient sur ses membres une influence psychologique suffisamment forte pour altérer leur libre arbitre, leur jugement critique et leur autonomie de décision ; critère central dans la définition des dérives sectaires en droit français.
Sécularisation
Processus historique par lequel les sociétés modernes réduisent l'influence des institutions et des croyances religieuses dans la vie publique et privée, notamment dans les domaines politique, juridique et éducatif.
Syncrétisme
Mélange et fusion d'éléments empruntés à plusieurs traditions religieuses ou philosophiques différentes, caractéristique de nombreux NMR et du mouvement Nouvel Âge.
MIVILUDES
Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, créée en France en 2002, chargée d'observer et d'analyser les mouvements à caractère sectaire et de coordonner la réponse des pouvoirs publics.
Pentecôtisme
Courant du protestantisme évangélique né aux États-Unis au début du XXe siècle (réveil d'Azusa Street, Los Angeles, 1906), insistant sur l'expérience directe du Saint-Esprit ; l'un des mouvements religieux à la croissance la plus rapide au monde. Avec le mouvement charismatique qui en est issu, il regroupe environ 584 millions de fidèles selon le Pew Research Center (2011).

Personnages cles

Eileen Barker

Sociologue britannique de la London School of Economics, fondatrice de l'organisation INFORM (Information Network Focus on Religious Movements, 1988), spécialiste des nouveaux mouvements religieux. Elle a popularisé le terme NMR pour remplacer le mot « secte » jugé trop connoté et a mené des recherches pionnières sur le processus de recrutement et d'endoctrinement au sein de ces groupes.

Danièle Hervieu-Léger

Sociologue française des religions (EHESS), auteure de « La Religion pour mémoire » (1993), « Le Pèlerin et le Converti » (1999) et « La Religion en miettes » (2001). Elle a analysé les recompositions religieuses contemporaines dans les sociétés sécularisées, notamment à travers les figures du pèlerin et du converti et le concept de « religion en miettes » désignant l'éclatement des appartenances confessionnelles traditionnelles.

Luc Jouret

Co-fondateur de l'Ordre du Temple Solaire avec Joseph Di Mambro en 1984. Médecin homéopathe belge présenté comme guide spirituel, il est l'une des figures centrales de la dérive sectaire la plus meurtrière impliquant des ressortissants français, suisses et canadiens dans les années 1990 (74 morts entre 1994 et 1997).

Li Hongzhi

Fondateur du mouvement Falun Gong en Chine en 1992, combinant exercices de qi gong et enseignements moraux d'inspiration bouddhiste et taoïste. Établi aux États-Unis depuis 1998, il est au centre des tensions diplomatiques entre Pékin et les démocraties occidentales sur la liberté religieuse depuis l'interdiction du mouvement en juillet 1999.

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