Mondialisation et frontieres : entre ouverture et fermeture
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Introduction
La mondialisation, souvent presentee comme un processus d'integration planetaire, semble annoncer un monde sans frontieres. Depuis la fin de la Guerre froide, l'ideologie du libre-echange et la multiplication des accords commerciaux ont effectivement favorise une ouverture sans precedent des flux de capitaux, de biens et d'informations. Pourtant, ce recit d'un monde aplati se heurte a une realite paradoxale : la multiplication des murs et des barrieres physiques aux frontieres, ainsi qu'une gestion de plus en plus selective des circulations humaines. Ce paradoxe nous amene a nous interroger : comment expliquer que la mondialisation, qui promeut l'ouverture des frontieres economiques, s'accompagne simultanement d'une tendance a leur fermeture et a leur renforcement pour d'autres types de flux ? Nous analyserons ce double mouvement en etudiant d'abord la logique d'ouverture economique, puis la dynamique de fermeture physique et politique, avant d'examiner le concept de frontieres selectivement ouvertes qui caracterise notre epoque.
1. La mondialisation comme moteur de l'ouverture economique des frontieres
La mondialisation contemporaine, acceleree depuis les annees 1990, repose sur une ideologie dominante du libre-echange qui vise a reduire, voire a abolir, les barrieres economiques entre les Etats. Cette ouverture est institutionnalisee par des organisations internationales et des accords regionaux. L'Organisation mondiale du commerce (OMC), fondee en 1995, a pour mission de liberaliser les echanges commerciaux et de regler les differends entre ses 164 membres. Elle promeut la reduction des droits de douane et la lutte contre les barrieres non tarifaires. Parallelement, les accords regionaux de libre-echange se multiplient, creant des espaces economiques integres. L'Union europeenne (UE) en est l'exemple le plus abouti, avec un marche unique et une union douaniere qui ont aboli les frontieres economiques entre ses Etats membres. L'Accord de libre-echange nord-americain (ALENA, 1994, remplace par l'ACEUM en 2020) a liberalise les echanges entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique. Cette ouverture a des consequences majeures : elle permet une division internationale du travail optimisee, une baisse des prix pour les consommateurs et une croissance des echanges mondiaux, passes d'environ 400 milliards de dollars en 1970 a plus de 25 000 milliards en 2022. Les frontieres deviennent ainsi des interfaces fluides pour les capitaux (investissements directs etrangers), les biens (containers) et les services (delocalisations). Cette logique est portee par des acteurs transnationaux puissants, comme les firmes multinationales (Apple, Toyota) et les institutions financieres, pour qui la frontiere est un obstacle a surmonter.
Le role des organisations internationales et des accords regionaux
L'ouverture economique n'est pas spontanee ; elle est le fruit d'une construction politique et juridique. L'OMC, heritiere du GATT (Accord general sur les tarifs douaniers et le commerce, 1947), negocie des cycles de liberalisation (comme le Cycle d'Uruguay, 1986-1994) et surveille les politiques commerciales nationales. Ses principes cles sont la nation la plus favorisee (tout avantage accorde a un partenaire doit l'etre a tous les membres) et le traitement national (les produits etrangers ne doivent pas etre discrimines). A l'echelle regionale, les accords creent des niveaux d'integration variables : zones de libre-echange (suppression des droits de douane entre membres, comme l'ALECA entre l'UE et la Tunisie), unions douanieres (avec un tarif exterieur commun, comme le Mercosur), ou marches communs (avec libre circulation des personnes et des capitaux, comme l'UE). Ces dispositifs transforment la nature des frontieres, qui perdent leur fonction de barriere economique au sein de ces blocs, tout en pouvant se renforcer vis-a-vis de l'exterieur.
2. Le paradoxe de la fermeture : la multiplication des murs et des barrieres physiques
Contrepoint saisissant a l'ouverture economique, les dernieres decennies ont vu une proliferation spectaculaire des murs et barrieres frontieres. Alors qu'on en denombrait une quinzaine a la chute du mur de Berlin en 1989, on en compte aujourd'hui plus de 70, construits ou en projet. Ce phenomene contredit directement le discours d'un monde sans frontieres. Ces murs repondent principalement a des logiques securitaires et de controle des migrations. L'exemple le plus emblematique est le mur frontalier entre les Etats-Unis et le Mexique, initie dans les annees 1990 et constamment etendu et renforce, notamment sous les presidences de George W. Bush (Secure Fence Act de 2006) et de Donald Trump. D'une longueur de plus de 1 000 km sur les 3 100 km de frontiere, il vise a endiguer les migrations irregulieres et le trafic de drogue. En Europe, l'UE a externalise le controle de ses frontieres via l'agence Frontex et finance des barrieres aux marges de l'espace Schengen : la double barriere de Ceuta et Melilla (enclaves espagnoles au Maroc), les clôtures en Grece (a la frontiere avec la Turquie) ou en Hongrie (a la frontiere avec la Serbie). Ces murs materialisent une volonte de souverainete et de protection face a des perceptions de menace. Ils sont aussi le symbole d'une inegalite fondamentale de la mondialisation : la libre circulation des capitaux ne s'accompagne pas d'une libre circulation des personnes. Les frontieres deviennent ainsi des filtres hautement selectifs, voire des remparts defensifs.
3. Des frontieres selectivement ouvertes : le tri des flux et des individus
La caracteristique majeure des frontieres contemporaines n'est donc ni une ouverture totale, ni une fermeture hermétique, mais une selectivite accrue. Les Etats mettent en place des dispositifs sophistiques pour faciliter le passage des flux desires (capitaux, touristes aises, cerveaux, etudiants) et entraver celui des flux indesires (migrants economiques precaires, refugies, terroristes potentiels). Cette selectivite repose sur des technologies de pointe et des politiques discriminatoires. La biométrie (empreintes digitales, reconnaissance faciale, iris) et les bases de donnees interconnectees (comme le Systeme d'information Schengen - SIS) permettent un controle a distance et un profilage des individus. Les politiques de visas illustrent parfaitement cette logique : un cadre d'une multinationale americaine obtiendra facilement un visa pour l'Europe, tandis qu'un artisan d'un pays du Sud verra sa demande longuement examinee et souvent rejetee. Les aeroports internationaux incarnent cette frontiere selective : les terminaux dedies aux passagers de premiere classe ou aux ressortissants de pays privilegies (comme les portiques automatiques pour les passeports electroniques de l'UE, des Etats-Unis ou du Japon) offrent un passage rapide, tandis que d'autres font la queue pour des controles approfondis. Cette gestion differentielle cree une hierarchie mondiale de la mobilite, ou le passeport devient un marqueur de privilege (un passeport allemand ou japonais permet l'acces sans visa a pres de 190 pays, contre une trentaine pour un passeport afghan). La frontiere devient ainsi un instrument de tri social a l'echelle planetaire, renforcant les inegalites nees de la mondialisation economique elle-meme.
Conclusion
En definitive, la relation entre mondialisation et frontieres est marquee par une tension fondamentale. D'un cote, la logique economique neoliberale pousse a une devaluation des frontieres comme obstacles aux echanges, favorisant l'emergence d'un espace mondialise des flux financiers et commerciaux. De l'autre, les Etats-nations reaffirment leur souverainete en renforcant physiquement et technologiquement leurs limites, notamment pour controler les migrations et se premunir contre des risques percus. Le resultat n'est pas un monde sans frontieres, mais un monde ou les frontieres sont devenues des interfaces complexes, selectives et inegalitaires. Elles s'ouvrent grandement pour les flux qui profitent a l'economie globalisee et se ferment pour les individus juges indesirables. Cette dualite revele les limites et les contradictions de la mondialisation : elle genere a la fois de l'integration et de la fragmentation, de la connexion et de l'exclusion. Cette analyse nous invite a reflechir, en ouverture, sur l'avenir de la gouvernance mondiale : face a des defis planetaires (climat, pandemies), une regulation purement nationale et selective des frontieres est-elle encore pertinente, ou faut-il imaginer de nouveaux modes de gestion collective des circulations et des solidarites ?
Points cles a retenir
1La mondialisation economique promeut l'ouverture des frontieres aux flux de capitaux et de biens via des institutions comme l'OMC et des accords de libre-echange regionaux.
2Paradoxalement, on observe une multiplication des murs et barrieres physiques aux frontieres, notamment pour controler les migrations (ex. : Etats-Unis/Mexique, UE).
3Les frontieres contemporaines sont selectivement ouvertes : elles facilitent le passage des flux utiles a l'economie globalisee et filtrent voire bloquent les flux indesires.
4Cette selectivite repose sur des technologies de controle (biometrie, bases de donnees) et des politiques discriminatoires (visas), creant une hierarchie mondiale de la mobilite.
5La tension entre ouverture economique et fermeture politique/materiale revele les contradictions de la mondialisation, entre integration et fragmentation, connexion et exclusion.
Dates cles
1995Fondation de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), heritiere du GATT.
1994Entree en vigueur de l'Accord de libre-echange nord-americain (ALENA).
1989Chute du mur de Berlin, symbole de la fin de la division Est-Ouest.
2006Secure Fence Act aux Etats-Unis, accelerant la construction du mur a la frontiere mexicaine.
2020Entree en vigueur de l'Accord Canada-Etats-Unis-Mexique (ACEUM), remplacant l'ALENA.
Vocabulaire
Libre-echange
Doctrine economique et politique visant a supprimer les barrieres (douanes, quotas) qui entravent les echanges internationaux de biens et de services.
Barriere non tarifaire
Mesure autre qu'un droit de douane (normes techniques, sanitaires, administratives) qui restreint les importations.
Union douaniere
Accord entre Etats qui supprime les droits de douane entre eux et adopte un tarif douanier commun vis-a-vis des pays tiers.
Externalisation des frontieres
Strategie consistant pour un Etat ou une union a faire controler ses frontieres par des pays tiers (ex. : pays de transit) ou a les deplacer (controles dans les aeroports d'origine).
Espace Schengen
Espace de libre circulation des personnes entre 27 pays europeens, ou les controles aux frontieres interieures sont supprimes, mais ou les frontieres exterieures sont renforcees.
Personnages cles
Donald Trump
President des Etats-Unis (2017-2021) ayant fait de la construction d'un 'grand et beau mur' a la frontiere mexicaine une promesse electorale majeure, symbolisant la politique de fermeture.