Accroche : Imagine que tu sois à Strasbourg. Tu prends le tramway, tu traverses le Rhin, et sans t’en rendre compte, sans aucun contrôle, tu te retrouves en Allemagne, dans la ville de Kehl. Cette expérience banale pour des milliers de frontaliers est pourtant le résultat d’une révolution silencieuse : la transformation profonde des frontières françaises sous l’effet de la construction européenne. Mais cette réalité ne s’applique pas partout. À Mayotte, dans l’océan Indien, la frontière avec les Comores est un point de tension migratoire intense, surveillée par des patrouilles maritimes. Comment expliquer cette double réalité ? Les frontières de la France sont-elles devenues des lignes de coopération et d’échange au sein de l’UE, ou restent-elles, par endroits, des barrières à protéger ?
Problématique : Dans quelle mesure l’appartenance de la France à l’Union européenne a-t-elle transformé la nature et les fonctions de ses frontières, entre effacement symbolique et matériel dans l’espace Schengen, et persistance de leur rôle de protection aux marges de l’UE ?
Introduction : La France possède des frontières terrestres avec huit pays, dont six sont membres de l’Union européenne (Belgique, Luxembourg, Allemagne, Suisse, Italie, Espagne). Son intégration dans le projet européen, et particulièrement dans l’espace Schengen, a profondément modifié le vécu et la gestion de ces limites. Pourtant, la France est aussi une puissance ultramarine, avec des frontières extra-européennes qui sont devenues, de fait, les frontières extérieures de l’UE. Nous allons explorer cette dualité. Tu vas voir comment, en métropole, la frontière s’est ouverte pour favoriser la coopération transfrontalière, tandis qu’outre-mer, elle peut incarner une « forteresse Europe » parfois conflictuelle. Nous analyserons d’abord la mutation historique des frontières françaises avec l’Europe, puis nous plongerons dans le laboratoire de la coopération transfrontalière, avant d’étudier le cas spécifique et complexe des frontières ultramarines.
Première partie : De la « ligne bleue des Vosges » à l’espace Schengen, une mutation historique
Pour bien comprendre la situation actuelle, il faut remonter dans le temps. Pendant des siècles, et particulièrement entre 1870 et 1945, la frontière franco-allemande fut une ligne de fracture, militarisée, symbole de revanche et de conflit. La « ligne bleue des Vosges » était bien plus qu’un trait sur une carte ; elle était une blessure dans l’imaginaire national. La construction européenne, née après la Seconde Guerre mondiale, a eu pour objectif premier de rendre la guerre « impensable et matériellement impossible » entre ces vieux ennemis. Concrètement, cela a commencé par une intégration économique (la CECA en 1951), mais le projet a peu à peu touché à la souveraineté frontalière.
Le tournant décisif est l’accord de Schengen, signé en 1985 à bord d’un bateau sur la Moselle, loin des cérémonies officielles. Il est intégré dans le droit de l’UE avec le traité d’Amsterdam en 1997. Le principe est révolutionnaire : supprimer les contrôles aux frontières intérieures et les reporter aux frontières extérieures de l’espace, tout en renforçant la coopération policière et judiciaire. Pour toi, aujourd’hui, traverser la frontière franco-espagnole à Perthus ou franco-italienne à Menton est souvent anodin. Les postes-frontières ont été démantelés, transformés en aires de repos. Cette frontière « désactivée » matériellement reste pourtant une limite juridique et administrative : les différences de fiscalité, de droit du travail ou de sécurité sociale persistent. L’espace Schengen représente donc une frontière « à géométrie variable », invisible pour le citoyen lambda, mais toujours active pour l’État. La crise migratoire de 2015 et les attentats ont d’ailleurs montré sa fragilité : la France a rétabli temporairement des contrôles à ses frontières intérieures à plusieurs reprises, utilisant une clause de sauvegarde prévue par les traités. La frontière, même en Europe, reste un instrument de souveraineté qui peut être réactivé en cas de crise.
Deuxième partie : La coopération transfrontalière, ou l’art de faire vivre les territoires-frontières
L’effacement relatif des contrôles a permis de faire émerger une nouvelle réalité : les territoires transfrontaliers comme espaces de vie et de projet communs. Ici, la frontoire n’est plus un obstacle, mais une ressource. Prenons des exemples concrets que tu pourras citer au bac. L’Eurodistrict Strasbourg-Ortenau, créé en 2005, est une structure de coopération qui gère des projets communs entre l’Eurométropole de Strasbourg et l’arrondissement allemand de l’Ortenau. Ils coordonnent les transports (avec le tramway transfrontalier), l’emploi, la culture, la santé. Un habitant de Kehl peut venir se faire soigner à Strasbourg, un étudiant français suit des cours des deux côtés du Rhin.
Un autre modèle fascinant est l’Eurorégion Pyrénées-Méditerranée, qui associe depuis 2004 des régions françaises (Occitanie, Pyrénées-Atlantiques), espagnoles (Catalogne, Aragon, Iles Baléares) et la principauté d’Andorre. Elle travaille sur l’innovation, le développement durable et les liens universitaires. Ces coopérations sont souvent financées par un instrument clé : le programme Interreg de l’Union européenne, qui fournit des fonds spécifiquement dédiés à la coopération territoriale.
Mais tout n’est pas simple. La coopération se heurte à ce que les spécialistes appellent « l’effet frontière » : des différences linguistiques, fiscales (le prix de l’essence ou de l’alcool n’est pas le même), administratives et sociales qui compliquent la vie quotidienne. La crise sanitaire du Covid-19 a été un choc brutal, avec la fermeture soudaine des frontières en mars 2020, montrant la précarité de ces acquis. Néanmoins, ces territoires sont devenus de véritables laboratoires de l’intégration européenne à l’échelle locale, où l’on invente une gouvernance partagée par-delà la ligne historique.
Troisième partie : L’outre-mer, des frontières françaises devenues frontières extérieures de l’UE
Le cas de l’outre-mer français est radicalement différent et te montre l’autre visage des frontières de la France dans l’UE. La Guyane, par exemple, partage une frontière de 730 km avec le Brésil et 510 km avec le Suriname. Mayotte est une île française au cœur de l’archipel des Comores, dont elle est séparée par un bras de mer de 70 km. Saint-Martin est partagée entre un côté français et un côté néerlandais (Sint Maarten). Ici, les frontières ne se sont pas effacées ; au contraire, elles sont devenues les frontières extérieures de l’espace Schengen (pour la Guyane et Mayotte) et de l’Union européenne.
Cette situation génère des dynamiques complexes. D’un côté, elle crée des discontinuités économiques et sociales majeures. La frontière entre la Guyane et le Suriname ou le Brésil est marquée par d’importants différentiels de développement. Elle est poreuse, traversée par des flux informels (orpaillage illégal en Guyane), migratoires et parfois criminels. Pour l’UE, protéger cette frontière est un enjeu de sécurité. L’agence Frontex, qui coordonne la protection des frontières extérieures de l’UE, peut ainsi être déployée en Guyane. À Mayotte, la pression migratoire des Comoriens fuyant la misère est extrême, faisant de l’île le département français avec la plus forte proportion d’étrangers. La frontière maritime est hautement surveillée par les forces de l’ordre (opération Shikandra), et les reconduites à la frontière sont fréquentes et sources de tensions diplomatiques avec les Comores.
D’un autre côté, la France tente d’y promouvoir une logique de coopération régionale, par exemple via l’Organisation des États de la Caraïbe (OECS) pour les Antilles, ou en développant des projets avec le Brésil en Guyane. Mais la réalité est souvent celle d’une frontière-barrière, qui protège un espace de prospérité relative et qui est vécue comme une injustice par les populations voisines. Ces territoires illustrent ainsi de façon aiguë le paradoxe des frontières de l’UE : ouvertes à l’intérieur, mais de plus en plus fermées et contrôlées à l’extérieur.
