Problématique : Dans quelle mesure l’Union européenne, en construisant un espace intégré sans frontières intérieures, a-t-elle simultanément reconfiguré et renforcé ses frontières extérieures, et comment cette dynamique est-elle remise en cause par des processus comme les élargissements ou le Brexit ?
Introduction : L’Union européenne représente une expérience politique unique au monde : un ensemble de 27 États (après le Brexit) qui ont volontairement décidé d’abolir leurs frontières nationales entre eux pour créer un espace commun de libre circulation. Ce projet ambitieux, né du traumatisme des guerres mondiales, vise à faire de l’Europe un espace de paix et de prospérité. Mais cette construction ne se fait pas sans contradictions. En gommant les frontières intérieures, l’UE a dû en redessiner et en sécuriser de nouvelles à ses marges. Nous allons explorer cette double réalité : un espace intérieur sans frontières, mais une forteresse Europe de plus en plus visible à l’extérieur. Pour cela, nous analyserons d’abord la disparition progressive des frontières internes avec l’espace Schengen. Ensuite, nous verrons comment les élargissements successifs ont repoussé les limites de l’UE et transformé sa géographie. Enfin, nous étudierons la crise de ce modèle à travers le cas du Brexit, qui a vu une frontière interne réapparaître de manière spectaculaire.
Première partie : L’effacement des frontières intérieures et la construction d’une frontière extérieure commune
Le grand projet de l’UE a été de rendre les frontières entre ses membres aussi discrètes que possible. Tout a commencé avec l’Acte unique européen de 1986, qui programmait la création d’un « marché unique » sans entraves. Mais le symbole le plus fort est l’accord de Schengen, signé en 1985 à bord d’un bateau sur la Moselle, et mis en œuvre progressivement à partir de 1995. Concrètement, Schengen, c’est l’espace où tu peux passer de France en Allemagne, puis en Italie, comme si tu traversais des départements. Les contrôles aux frontières intérieures ont été abolis. Pour le citoyen, c’est la liberté de circuler, d’étudier et de travailler ailleurs. Pour les marchandises, c’est la fin des files de camions aux postes-frontières.
Mais cette liberté à l’intérieur a un prix : le renforcement rigoureux de la frontière extérieure commune. Tu ne contrôles plus entre la France et l’Espagne ? Alors il faut contrôler efficacement à la frontière hispano-marocaine de Ceuta et Melilla. L’UE a donc développé tout un arsenal pour protéger son périmètre. L’agence Frontex, créée en 2004 et renforcée en 2019 en devenant l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, coordonne la surveillance. Des bases de données biométriques géantes comme le système d’information Schengen (SIS) ou Eurodac permettent de tracer les mouvements. Sur le terrain, cela se traduit par des murs (comme à la frontière gréco-turque), des barbelés et des patrouilles maritimes en Méditerranée. La frontière extérieure de l’UE est devenue une ligne de fracture majeure entre un espace de prospérité relative et des zones de conflit ou de pauvreté, comme en témoignent les drames migratoires à Lampedusa ou à Lesbos. L’espace sans frontières intérieures fonctionne donc comme une forteresse qui délègue souvent la gestion des flux migratoires difficiles à des pays tiers, comme la Turquie avec l’accord de 2016, ou à des États membres frontaliers comme la Grèce ou l’Italie, créant des tensions internes.
Deuxième partie : Les élargissements : repousser les frontières de l’Europe et créer de nouvelles lignes de division
L’histoire de l’UE est aussi une histoire d’expansion géographique continue. De 6 membres fondateurs en 1957, elle est passée à 27 aujourd’hui. Chaque élargissement est un moment politique fort qui redéfinit la carte de l’Europe. Le grand bond en avant a eu lieu en 2004, avec l’entrée de 10 pays, dont 8 issus de l’ancien bloc communiste (comme la Pologne, la Hongrie, la République tchèque). Cet élargissement historique a concrètement effacé la frontière idéologique de la Guerre froide, le « rideau de fer ». Pour un jeune Lituanien, cela a signifié la possibilité de partir travailler à Dublin sans permis, contribuant à d’importantes migrations intra-européennes.
Mais chaque élargissement repousse la frontière extérieure de l’UE et crée de nouvelles voisinages, parfois instables. Prends l’exemple de l’entrée de la Roumanie et de la Bulgarie en 2007. Du jour au lendemain, la frontière orientale de l’UE s’est retrouvée sur les rives de la mer Noire et le long du Danube, aux portes d’une Moldavie pauvre et d’une Ukraine en proie aux tensions avec la Russie. La frontière est devenue une ligne de démarcation économique et politique très nette. L’élargissement a aussi des conséquences internes. L’intégration de pays aux niveaux de développement différents a accru les disparités régionales et alimenté des peurs, comme le « plombier polonais » en France, symbole d’une concurrence jugée déloyale. De plus, tous les nouveaux membres n’entrent pas immédiatement dans l’espace Schengen (la Roumanie et la Bulgarie en sont toujours partiellement exclues en 2023, de même que Chypre), créant ainsi des frontières internes de second niveau. L’élargissement est donc un processus qui unifie tout en déplaçant les lignes de fracture.
Troisième partie : Le Brexit : la fracture d’une frontière interne et ses conséquences tangibles
Si l’UE semblait avancer irrésistiblement vers « toujours plus d’Europe », le référendum britannique du 23 juin 2016 a été un électrochoc. Pour la première fois, un État membre a choisi de quitter l’Union. Le Brexit, effectif le 31 janvier 2020, est l’exemple parfait d’une frontière politique qui renaît là où elle avait été largement effacée. Les motivations du « Leave » étaient multiples : reprendre le contrôle des frontières nationales face à l’immigration intra-européenne, retrouver une souveraineté juridique et politique symbolisée par le slogan « Take back control », et cesser de contribuer au budget européen.
Les conséquences sont extrêmement concrètes et montrent à quel point les frontières, une fois réactivées, ont un coût. Prenons le cas emblématique de l’Irlande. Pour préserver les accords de paix du Vendredi Saint de 1998 qui avaient rendu la frontière entre l’Irlande (UE) et l’Irlande du Nord (Royaume-Uni) quasi-invisible, un protocole spécial a été négocié. Il place de fait une frontière douanière en mer d’Irlande, entre la Grande-Bretagne et l’Irlande du Nord, créant des tensions politiques durables. Pour les citoyens, la libre circulation a pris fin : un étudiant français doit désormais un visa pour étudier plus de 6 mois au Royaume-Uni. Pour les pêcheurs bretons ou normands, l’accès aux eaux britanniques est restreint. Pour les entreprises, des déclarations en douane et des contrôles sanitaires ralentissent les échanges. Le Brexit a ainsi matérialisé une nouvelle frontière économique, juridique et politique. Il a aussi créé une frontière externe supplémentaire pour l’UE, avec toutes les problématiques de contrôle que cela implique (notamment sur les côtes françaises face aux traversées de la Manche par des migrants). Ce processus démontre que l’intégration européenne n’est pas irréversible et que les frontières nationales peuvent resurgir.
Conclusion : En définitive, l’Union européenne est un laboratoire fascinant de la notion de frontière. Son projet fondamental est de les abolir à l’intérieur pour construire un espace de paix et d’échanges. Cet objectif a été en grande partie atteint avec l’espace Schengen, un acquis quotidien pour des millions d’Européens. Cependant, cette construction a nécessité le renforcement et l’externalisation de ses frontières extérieures, donnant parfois l’image d’une « Europe forteresse ». Les élargissements successifs ont étendu cet espace de liberté mais ont aussi repoussé et complexifié la gestion de ces limites externes, tout en créant de nouvelles disparités internes. Enfin, le Brexit est venu rappeler avec force que les frontières nationales restent des réalités politiques profondes qui peuvent resurgir, remettant en cause la dynamique d’intégration. L’UE se trouve donc constamment tiraillée entre l’idéal d’un espace sans frontières et la réalité de frontières qui se déplacent, se renforcent ou réapparaissent.
Ouverture : Cette tension permanente nous amène à nous interroger sur la nature même des frontières au XXIe siècle. Ne sont-elles plus seulement des lignes sur une carte, mais aussi des frontières économiques (zones de libre-échange vs protectionnisme), numériques (règlementations sur les données) ou même sanitaires, comme on l’a vu avec la réintroduction temporaire des contrôles aux frontières intérieures pendant la pandémie de Covid-19 ? C’est tout l’enjeu des autres thèmes du programme, comme l’étude de la mondialisation, qui montre comment les flux transnationaux défient en permanence les logiques frontalières traditionnelles.
