ACCROCHE : Le paradoxe américain
Imagine-toi en août 2022. Le président Joe Biden signe une loi historique, l’Inflation Reduction Act, qui engage près de 370 milliards de dollars dans la transition énergétique des États-Unis. C’est le plus grand plan climatique de l’histoire du pays. Pourtant, quelques mois plus tôt, la Cour suprême, dans l’arrêt West Virginia v. EPA, limitait drastiquement le pouvoir de l’Agence de protection de l’environnement (EPA) pour réguler les émissions de gaz à effet de serre des centrales électriques. Ces deux événements, si proches dans le temps, résument à eux seuls le grand paradoxe américain : une nation à la fois pionnière et pionnière du combat écologique, et l’un des plus grands émetteurs de CO₂ de la planète, dont la politique oscille perpétuellement entre volontarisme et renoncement. Cette tension permanente est au cœur de notre sujet aujourd’hui.
Face à l’urgence climatique et à la dégradation de leur propre environnement, comment les États-Unis, première puissance mondiale et deuxième émetteur historique de gaz à effet de serre, articulent-ils leur politique intérieure, leur gestion des ressources et leur leadership international ? En d’autres termes, comment expliquer et analyser les contradictions apparentes de l’action américaine sur la scène environnementale ?
Partie 1 : Une politique intérieure clivée et cyclique, reflet des fractures politiques
Tu vas voir que la politique environnementale américaine est moins une ligne droite qu’une sinusoïde, balancée au rythme des alternances à la Maison-Blanche et des rapports de force au Congrès. Cette instabilité est structurelle. D’un côté, les Démocrates tendent à prôner une régulation fédérale forte, voyant dans la crise écologique un impératif de santé publique et de justice sociale. De l’autre, les Républicains, surtout depuis les années 1990, défendent une vision fondée sur la liberté économique, la souveraineté des États fédérés (states’ rights) et la priorité donnée à la sécurité énergétique, souvent au détriment de la protection de l’environnement.
Concrètement, cela se traduit par des revirements spectaculaires. Prenons l’exemple des accords internationaux. En 1997, le président démocrate Bill Clinton signe le protocole de Kyoto, mais le Sénat, à majorité républicaine, refuse de le ratifier, le jugeant néfaste pour l’économie américaine. Vingt ans plus tard, en 2015, Barack Obama s’engage pleinement dans l’accord de Paris, mais son successeur républicain, Donald Trump, annonce le retrait des États-Unis en 2017, un retrait effectif en 2020. Joe Biden, dès son premier jour en fonction en 2021, fait revenir le pays dans l’accord. Ces allers-retours minent la crédibilité américaine sur la scène mondiale.
À l’intérieur du pays, le conflit se joue aussi entre le pouvoir fédéral et les États. Des États comme la Californie ou New York mènent des politiques climatiques très ambitieuses, instaurant par exemple des marchés du carbone ou des normes d’émissions pour les véhicules plus strictes que les normes fédérales. À l’inverse, des États comme le Texas ou la Virginie-Occidentale, économies très dépendantes des énergies fossiles (pétrole, gaz de schiste, charbon), résistent et attaquent en justice les régulations de l’EPA. La justice devient ainsi un champ de bataille essentiel, comme le montre l’arrêt de la Cour suprême de 2022, qui reflète l’influence d’un pouvoir judiciaire devenu très conservateur.
Partie 2 : L’abondance des ressources : une malédiction ?
Ici, il faut comprendre un élément géographique fondamental : les États-Unis sont un géant des ressources. Ils disposent d’immenses réserves de charbon, de pétrole conventionnel et, depuis la révolution des hydrocarbures de schiste (ou shale) dans les années 2000, sont devenus le premier producteur mondial de pétrole et de gaz. Cette autosuffisance énergétique est un pilier de la puissance américaine et un argument politique majeur, souvent brandi sous le slogan “Energy Independence” (Indépendance énergétique). Cette manne fossile a permis une énergie abondante et relativement bon marché, façonnant un modèle de développement fondé sur l’étalement urbain (urban sprawl), la grande mobilité automobile et une consommation élevée.
Mais cette abondance est aussi un frein puissant à la transition. Elle crée ce que les économistes appellent un effet de verrouillage (lock-in effect) : des infrastructures colossales (pipelines, raffineries, centrales à charbon), des emplois par millions et des intérêts économiques extrêmement puissants, les fameuses “Big Oil” compagnies pétrolières, qui disposent d’un lobbying très influent à Washington. La transition écologique menace directement ces secteurs, ce qui génère de vives résistances sociales et politiques, particulièrement dans des régions comme le “Rust Belt” ou les États du cœur pétrolier. La gestion des ressources naturelles devient ainsi une source de conflits territoriaux et sociaux : pense aux manifestations des Sioux à Standing Rock en 2016 contre le pipeline Dakota Access, un combat pour la protection de l’eau et des terres sacrées, qui symbolisait l’affrontement entre logique extractiviste et justice environnementale (environmental justice).
Partie 3 : Un leadership climatique contesté et recomposé
Alors, les États-Unis peuvent-ils encore prétendre au leadership sur les questions climatiques mondiales ? La réponse est nuancée. Historiquement, ils ont été des leaders scientifiques et technologiques. La NASA surveille le climat, les universités américaines sont à la pointe de la recherche, et des entreprises comme Tesla ont popularisé la voiture électrique. Sur le plan diplomatique, l’accord de Paris doit beaucoup à la mobilisation de la diplomatie d’Obama et de son secrétaire d’État John Kerry.
Cependant, ce leadership est profondément contesté pour deux raisons. D’abord, à cause de l’instabilité politique que nous avons décrite, qui rend les engagements américains peu fiables aux yeux de nombreux partenaires, notamment européens. Ensuite, à cause du poids de leur empreinte écologique. Même si la Chine les a dépassés en émissions annuelles, les États-Unis restent le premier émetteur cumulé historique depuis la révolution industrielle, et leur empreinte carbone par habitant est l’une des plus élevées au monde. Les pays en développement ne manquent pas de le leur rappeler dans les négociations climatiques, leur opposant leur responsabilité historique.
Face à cela, l’administration Biden tente de recomposer un leadership par l’exemple et par la technologie. L’Inflation Reduction Act en est la pierre angulaire. Il ne s’agit pas d’une taxe carbone contraignante, impensable au Congrès, mais d’un immense plan d’incitations fiscales et de subventions pour les énergies renouvelables (solaire, éolien), les véhicules électriques, l’hydrogène vert ou la capture du carbone. L’objectif est de faire des États-Unis le leader de l’économie verte de demain, de créer des emplois dans ce secteur et de concurrencer directement la Chine, qui domine aujourd’hui les chaînes de valeur des batteries et des panneaux solaires. Le leadership n’est donc plus seulement présenté comme un sacrifice pour la planète, mais comme une opportunité industrielle et géoéconomique. C’est un changement de narratif fondamental.
