ACCROCHE : Le téléphone dans ta poche, une arme de guerre ?
Imagine un instant : tu regardes ton smartphone, cet objet banal qui te connecte au monde. Sais-tu que dans ses circuits électroniques se cachent des minerais comme le tantale, l\'étain, le tungstène et l\'or ? Maintenant, transporte-toi en République Démocratique du Congo, dans la région du Kivu. Là, ces mêmes minerais, qu\'on appelle les "3TG" (tantale, étain, tungstène, or), sont au cœur d\'une guerre qui dure depuis des décennies. Des milices armées se battent pour le contrôle des mines, exploitant une main-d\'œuvre dans des conditions terribles, et financent leurs achats d\'armes grâce à ce commerce. Ta consommation quotidienne est donc, sans que tu en sois conscient, liée à des conflits à des milliers de kilomètres. Cet exemple frappant nous montre à quel point les matières premières, ces ressources naturelles essentielles à notre économie moderne, sont bien plus que de simples commodités. Elles sont des enjeux de puissance, des sources de rivalités et, trop souvent, des carburants pour la violence. C\'est ce lien complexe et souvent tragique que nous allons décortiquer aujourd\'hui.
PROBLÉMATIQUE : Dans quelle mesure la course aux matières premières structure-t-elle les rivalités de puissance et alimente-t-elle les conflits, tant locaux que globaux ?
Nous allons voir que cette question nous oblige à penser à plusieurs échelles. À l\'échelle locale, le contrôle d\'une mine ou d\'un puits peut déclencher des violences communautaires. À l\'échelle régionale, un fleuve partagé peut devenir un instrument de pression politique. Et à l\'échelle mondiale, l\'accès aux ressources critiques est un élément central de la compétition géopolitique entre les grandes puissances. Les matières premières ne sont pas simplement extraites et vendues ; elles sont l\'objet d\'une véritable géostratégie, où se mêlent États, firmes multinationales, groupes armés et populations locales.
Première partie : Les minerais de conflit, ou la malédiction des ressources
Commençons par le cas le plus direct et le plus violent : celui où l\'exploitation d\'une ressource finance et entretient un conflit armé. Les experts parlent de la "malédiction des ressources" ou du paradoxe de l\'abondance : certains des pays les plus riches en minerais sont aussi les plus instables et les plus pauvres. La République Démocratique du Congo en est l\'exemple archétypique. Son sous-sol regorge de coltan (pour le tantale), de cassitérite (pour l\'étain), de wolframite (pour le tungstène) et bien sûr d\'or. Depuis la fin des années 1990, ces ressources ont été un moteur essentiel des guerres qui ont déchiré l\'Est du pays. Des dizaines de groupes armés, mais aussi des armées nationales de pays voisins, se sont battus pour le contrôle des sites miniers. L\'argent de la vente de ces minerais, souvent exportés illégalement via des réseaux complexes passant par le Rwanda ou l\'Ouganda, sert à acheter des armes, paye les combattants et enrichit des seigneurs de guerre. Ici, la ressource n\'est pas la cause profonde du conflit (qui relève de fractures historiques, ethniques et politiques), mais elle en devient le carburant principal, rendant toute résolution extrêmement difficile car trop d\'acteurs ont intérêt à la perpétuer. La communauté internationale a tenté de réagir avec des mécanismes comme la loi Dodd-Frank aux États-Unis (2010) qui oblige les entreprises cotées à Wall Street à vérifier l\'origine de leurs minerais, ou le règlement de l\'Union européenne sur les minerais de conflit. Mais ces dispositifs, bien que nécessaires, peinent à assécher complètement les flux financiers de la violence.
Deuxième partie : Les terres rares, l\'arme de la guerre économique entre grandes puissances
Passons maintenant à une échelle différente, moins celle de la guerre chaude que de la guerre économique et technologique. Les terres rares, ces 17 métaux aux propriétés magnétiques et chimiques uniques, sont absolument indispensables à la fabrication des aimants des éoliennes, des batteries des voitures électriques, des écrans plats, des smartphones et, surtout, des équipements militaires de haute technologie (guidage de missiles, systèmes de communication, drones). La particularité de ces ressources tient à leur concentration géographique extrême. Aujourd\'hui, la Chine assure près de 60% de l\'extraction mondiale et surtout plus de 85% de la transformation de ces minerais en produits utilisables par l\'industrie. Cette domination quasi hégémonique est devenue une arme géopolitique majeure. Souviens-toi de l\'épisode de 2010 : lors d\'un différend territorial avec le Japon, la Chine a brutalement restreint ses exportations de terres rares vers Tokyo, paralysant temporairement une partie de l\'industrie électronique nippone. Cet événement a été un électrochoc pour les autres puissances. Il a révélé une vulnérabilité stratégique majeure : la dépendance technologique et industrielle de l\'Occident et de l\'Asie orientale vis-à-vis de Pékin. Depuis, les États-Unis, l\'UE, le Japon et d\'autres cherchent frénétiquement à diversifier leurs approvisionnements, en relançant des mines (comme Mountain Pass aux États-Unis) ou en nouant des partenariats avec d\'autres pays producteurs comme l\'Australie ou le Vietnam. La course aux terres rares n\'est pas un conflit armé, mais elle structure en profondeur les rivalités de puissance du XXIe siècle, opposant notamment la Chine et les États-Unis dans leur quête de souveraineté technologique et industrielle.
Troisième partie : L\'eau, une ressource vitale source de tensions et de coopérations
Enfin, abordons la matière première la plus essentielle à la vie : l\'eau. Contrairement au pétrole, il n\'existe pas de substitut à l\'eau. Sa répartition est inégale et de nombreux grands fleuves et aquifères traversent les frontières. Cela crée des situations de dépendance hydrique qui peuvent dégénérer en tensions. Prenons l\'exemble du bassin du Nil. L\'Égypte, en aval, dépend à plus de 90% des eaux du Nil, dont la source est en Éthiopie. Pendant des décennies, un traité colonial (1929) puis un autre (1959) garantissaient à l\'Égypte un débit majoritaire. Mais depuis 2011, l\'Éthiopie construit le gigantesque barrage de la Renaissance sur le Nil Bleu, un projet vital pour son développement énergétique et économique. Pour l\'Égypte, c\'est une menace existentielle pour sa sécurité alimentaire et hydrique. Les négociations, parfois tendues au point d\'évoquer un risque de conflit militaire, ont été extrêmement difficiles. Cet exemple montre que l\'eau peut être un facteur de conflit latent, un levier de pression dans les relations internationales. Cependant, et c\'est crucial, l\'eau est aussi souvent un puissant facteur de coopération. La gestion partagée d\'une ressource vitale peut pousser des États rivaux à dialoguer. Le traité de l\'Indus (1960) entre l\'Inde et le Pakistan a survécu à trois guerres. La Commission du Mékong tente de coordonner les pays riverains. La rareté de l\'eau peut donc mener à deux scénarios opposés : la confrontation ou la coopération forcée. Le choix dépend de la volonté politique, de la présence d\'institutions de dialogue et de la perception de l\'enjeu comme un jeu à somme nulle (ce que je gagne, tu le perds) ou à somme positive (nous avons tous à gagner à bien gérer la ressource).
NOTIONS CLÉS À MAÎTRISER
Au fil de notre analyse, plusieurs notions centrales du programme sont apparues. La géostratégie désigne l\'étude des rivalités de pouvoir sur des territoires pour le contrôle de ressources ou de positions. Elle est au cœur de notre sujet. Le paradoxe de l\'abondance (ou "resource curse") est ce phénomène contre-intuitif où l\'abondance de ressources naturelles entraîne instabilité politique, conflits et pauvreté, plutôt que développement. La souveraineté est mise à l\'épreuve, qu\'il s\'agisse de la souveraineté d\'un État sur ses ressources (comme l\'Éthiopie avec son barrage) ou de la souveraineté technologique que les pays cherchent à préserver en sécurisant leurs chaînes d\'approvisionnement en terres rares. Enfin, la notion de dépendance est omniprésente : dépendance économique des pays du Sud vis-à-vis de l\'exportation de matières premières brutes, dépendance technologique des pays industrialisés vis-à-vis de la Chine pour les terres rares, dépendance hydrique des pays en aval d\'un fleuve.
SYNTHÈSE : Ce qu\'il faut retenir absolument
En résumé, le lien entre matières premières et conflits est multiforme et s\'observe à différentes échelles. Premièrement, au niveau local, les minerais peuvent directement financer et prolonger des conflits armés, comme en RDC, illustrant la tragique "malédiction des ressources". Deuxièmement, au niveau global, l\'accès à des ressources critiques comme les terres rares est un enjeu de puissance majeur dans la compétition techno-économique entre grandes puissances, créant des vulnérabilités stratégiques et des tensions. Troisièmement, les ressources vitales et partagées comme l\'eau sont des sources de tensions interétatiques potentielles, mais peuvent aussi, sous certaines conditions, devenir un motif de coopération forcée. Dans tous les cas, les matières premières sont rarement des causes uniques de conflit ; elles viennent plutôt se greffer sur des tensions préexistantes (politiques, ethniques, historiques) qu\'elles exacerbent et qu\'elles rendent plus difficiles à résoudre. Elles transforment la nature même des conflits, en modifiant les motivations des acteurs et les flux financiers.
