Alors, face à cette réalité, on peut se demander : comment le patrimoine français présent dans le monde constitue-t-il à la fois un héritage partagé, parfois contesté, et un outil stratégique au service du soft power et de la diplomatie culturelle de la France ? En d’autres termes, comment ce patrimoine, des pierres aux livres, des lois à la langue, passe-t-il du statut de trace historique à celui d’acteur des relations internationales ?
Partie 1 : Le patrimoine matériel, trace de l’histoire et support de l’influence
Quand on parle de patrimoine français dans le monde, on pense d’abord aux pierres, aux bâtiments, aux paysages. Ce patrimoine matériel est le plus visible. Il raconte une histoire, souvent celle de l’expansion française, qu’elle soit commerciale, missionnaire ou coloniale. Prends l’exemple du Vieux Carré de La Nouvelle-Orléans, aux États-Unis. Son plan en damier, ses balcons en fer forgé, ses cours intérieures, tout rappelle un urbanisme et une architecture d’inspiration française du XVIIIe siècle. Ce quartier est aujourd’hui un aimant touristique colossal, et son caractère "français" est soigneusement entretenu, devenant un marqueur d’identité et d’attractivité pour la ville. Ici, le patrimoine est une ressource économique et culturelle.
Mais cet héritage peut aussi être plus lourd de sens. Au Cambodge, l’École française d’Extrême-Orient (EFEO) a joué un rôle central, dès le début du XXe siècle, dans la redécouverte, la restauration et la mise en valeur du site d’Angkor. Les archéologues français ont littéralement sorti la jungle des temples. Cette action a créé un lien culturel profond et durable entre les deux pays. Aujourd’hui, la France reste un partenaire technique privilégié pour la conservation de ce site classé à l’UNESCO. L’expertise patrimoniale française devient ainsi un vecteur de coopération et de rayonnement. Cependant, cette histoire n’est pas neutre. Elle s’est inscrite dans le cadre du protectorat, et la mainmise initiale sur le patrimoine khmer peut être relue, avec le recul, comme une forme de confiscation au profit de la puissance coloniale. Le patrimoine matériel porte donc en lui cette dualité : il est à la fois un bien commun à préserver et un symbole de rapports de force historiques.
Partie 2 : La langue française et la francophonie : un patrimoine immatériel dynamique
Au-delà des pierres, le patrimoine le plus vivant et le plus partagé, c’est la langue. La francophonie, ce n’est pas seulement le fait de parler français. C’est une communauté de près de 300 millions de locuteurs répartis sur les cinq continents, structurée autour de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), créée en 1970. Ici, le patrimoine linguistique devient le socle d’une solidarité politique et d’un espace culturel commun. Tu vas voir que c’est un outil formidable de soft power.
Concrètement, cela signifie que la langue française permet de diffuser des idées, des normes, et des modes de pensée. Prenons l’exemple du droit. De nombreux pays d’Afrique francophone ont des codes civils ou pénaux inspirés du droit napoléonien. Le français est la langue des tribunaux et de la formation des élites juridiques. À travers la langue, c’est tout un modèle de société, avec ses principes (la laïcité, les droits de l’Homme), qui circule. La France soutient activement ce réseau à travers ses lycées français à l’étranger (le réseau de l’AEFE, avec plus de 500 établissements), ses instituts français et ses alliances françaises. Ces derniers sont des acteurs clés de la diplomatie culturelle. Ils ne se contentent pas de donner des cours de langue. Ils organisent des festivals de cinéma, des débats d’idées, des expositions. Ils font vivre une "French touch" contemporaine. Quand un artiste sénégalais expose à l’Institut français de Dakar, ou qu’un réalisateur québécois est projeté à Beyrouth, c’est tout un espace de création francophone qui se construit, dépassant le seul cadre hexagonal.
Partie 3 : La diplomatie patrimoniale : un outil géopolitique au présent
La France ne se contente pas de gérer un héritage. Elle mène une véritable politique active, une diplomatie culturelle et patrimoniale. Cela passe par des acteurs institutionnels comme le Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères ou encore France Muséums, mais aussi par des experts, des archéologues, des restaurateurs.
Un exemple frappant est celui des musées universels, comme le Louvre. Le Louvre Abou Dabi, inauguré en 2017, est l’illustration parfaite de cette stratégie. Ce n’est pas une "antenne" du Louvre, mais un musée national émirati. La France a vendu son expertise, son savoir-faire muséographique, et prête des œuvres de ses collections nationales. En échange, elle perçoit une redevance et, surtout, elle ancre durablement son excellence culturelle dans le Golfe, au cœur d’un réseau d’influence concurrentiel. C’est du soft power à l’état pur : on séduit, on attire, on crée du lien et de la dépendance symbolique.
Cette diplomatie doit aussi composer avec les revendications et les sensibilités post-coloniales. La question des restitutions d’œuvres d’art est devenue brûlante. Le discours de Ouagadougou du président Macron en 2017 a été un électrochoc, en promettant de rendre possible sous cinq ans les restitutions du patrimoine africain en France. Concrètement, le Sénégal et le Bénin ont déjà récupéré des œuvres majeures. Cette politique est risquée mais stratégique. Elle reconnaît les blessures de l’histoire et cherche à refonder les relations culturelles sur un pied d’égalité. Elle transforme une relation verticale (la France qui "garde" le patrimoine de l’autre) en une relation de partenariat. C’est une façon de moderniser son soft power et de rester un interlocuteur légitime.
Tu vois que tout au long de cette leçon, plusieurs notions clés du programme sont mobilisées et s’éclairent mutuellement. Le soft power, concept du politologue Joseph Nye, désigne cette capacité d’influencer par l’attraction culturelle, les valeurs, la séduction, par opposition au "hard power" militaire ou économique. La diplomatie culturelle est l’instrument étatique de ce soft power : ce sont les actions menées par un État pour promouvoir sa culture et sa langue à l’étranger. Enfin, la francophonie est à la fois le fait de parler français et l’organisation politique qui structure cet espace linguistique, devenant un levier d’influence multilatéral pour la France. Le patrimoine, quant à lui, est ici compris dans son sens le plus large : matériel (bâtiments, œuvres d’art) et immatériel (la langue, les savoir-faire).
Alors, qu’est-ce qu’il faut absolument retenir de tout cela ? D’abord, que le patrimoine français dans le monde est une réalité multiple. Il va des vestiges archéologiques aux livres, de la langue aux paysages urbains. Ensuite, qu’il est le produit d’une histoire souvent liée à l’expansionnisme et à la colonisation, ce qui en fait un objet parfois sensible, voire contesté. Mais surtout, et c’est le cœur du sujet, la France a fait de ce patrimoine un levier stratégique. À travers la francophonie institutionnelle, son réseau culturel dense (instituts, alliances, lycées) et ses actions de diplomatie patrimoniale (expertise, musées à l’étranger, gestes sur les restitutions), elle transforme son héritage culturel en capital d’influence. Ce soft power lui permet de maintenir son rang dans la compétition internationale, de tisser des alliances, de promouvoir ses valeurs et ses intérêts, sans avoir à brandir la moindre arme. Le patrimoine n’est donc plus une relique du passé, mais bien un acteur du présent et de l’avenir des relations internationales.
Cette réflexion sur le patrimoine comme outil de puissance nous amène naturellement à faire un lien avec un autre thème central du programme : l’environnement. En effet, le soft power de la France s’appuie de plus en plus sur son leadership supposé en matière de transition écologique. Le patrimoine naturel – qu’il s’agisse des parcs nationaux, des savoir-faire agricoles ou paysagers – devient un nouvel enjeu de rayonnement. Penses-tu que la défense du patrimoine culturel et la promotion d’un modèle de développement durable puissent se renforcer mutuellement pour constituer le "récit" d’une influence française au XXIe siècle ? C’est toute la question de savoir si la France peut exporter un "art de vivre" qui serait à la fois ancré dans son histoire et résolument tourné vers les défis globaux de demain.
