ACCROCHE : Le réveil des pierres
Imagine-toi un matin d’avril 2019. À Paris, au siège de l’UNESCO, une alerte retentit. Des images satellites et des témoignages montrent d’épaisses volutes de fumée s’élevant au-dessus de la vieille ville de Paris. Non, pas la nôtre, mais celle de Paris… en Syrie. La cathédrale Notre-Dame des Arméniens, joyau du quartier chrétien d’Alep, vient d’être gravement endommagée par un incendie dans le contexte du conflit syrien. À près de 4000 km de là, une institution internationale entre en état d’urgence. Cet événement, parmi tant d’autres – la destruction des Bouddhas de Bamiyan en Afghanistan en 2001, l’incendie de Notre-Dame de Paris la même année que celui d’Alep, les menaces sur Venise face à l’acqua alta – nous rappelle une évidence : le patrimoine culturel de l’humanité est fragile, constamment menacé par les guerres, les catastrophes, la négligence ou le simple passage du temps. Face à ces périls, une question se pose : qui se charge de protéger ce qui, par définition, appartient à tous ? C’est tout l’enjeu de la protection du patrimoine mondial, une aventure collective à l’échelle de la planète.
Alors, comment et par qui le patrimoine de l’humanité est-il protégé dans un monde marqué par des souverainetés nationales et des intérêts parfois divergents ? Pour y répondre, nous allons voir que cette protection repose sur un cadre juridique international pionnier, porté par l’UNESCO, mais qu’elle met en jeu une multitude d’acteurs, des États aux communautés locales, dans un équilibre souvent complexe entre valorisation et préservation.
Première partie : L’UNESCO, architecte d’une conscience patrimoniale mondiale
Tout commence dans l’élan de l’après-Seconde Guerre mondiale. Les nations, meurtries par un conflit qui a ravagé des trésors culturels millénaires, prennent conscience d’une nécessité : établir des garde-fous pour empêcher de telles destructions à l’avenir. C’est dans ce contexte qu’est créée en 1945 l’UNESCO, l’Organisation des Nations Unies pour l’Éducation, la Science et la Culture. Son ambition est audacieuse : construire la paix dans l’esprit des hommes, et le patrimoine culturel est vu comme un pilier de cette paix, un symbole d’identité et de dialogue.
Le véritable tournant intervient en 1972 avec l’adoption de la Convention concernant la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel. Ce texte est révolutionnaire. Pour la première fois, il lie dans un même instrument la protection de la culture et celle de la nature, affirmant que des sites comme les Pyramides d’Égypte ou la Grande Barrière de corail en Australie ont une valeur « universelle exceptionnelle » qui transcende les frontières nationales. La Convention crée deux outils majeurs. D’abord, la Liste du patrimoine mondial, ce fameux inventaire prestigieux qui compte aujourd’hui plus de 1100 sites. Y être inscrit, comme le Mont-Saint-Michel ou la Grande Muraille de Chine, c’est obtenir une reconnaissance planétaire et un engagement de l’État à protéger le site. Ensuite, la Liste du patrimoine mondial en péril, un dispositif d’alerte et d’assistance internationale pour les sites menacés, comme c’est le cas actuellement pour la vieille ville de Vienne (menacée par des projets immobiliers) ou les récifs du Belize.
L’UNESCO ne se contente pas de faire des listes. Elle élabore un cadre normatif complet. Par exemple, la Convention de 1970 lutte contre le trafic illicite des biens culturels, un fléau qui alimente le pillage des sites archéologiques. La Convention de 2003 pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel élargit encore la notion de patrimoine en protégeant des pratiques vivantes comme le flamenco en Espagne ou le savoir-faire de la cuisine française. L’UNESCO est donc l’instigatrice et le gardienne d’un système global, fondé sur la coopération entre États.
Deuxième partie : Les États, acteurs souverains et ambivalents de la protection
Sur le papier, le système est clair : les États sont les premiers responsables de la protection des biens situés sur leur territoire. L’inscription sur la Liste du patrimoine mondial est d’ailleurs une démarche volontaire de l’État, qui doit soumettre un dossier scientifique solide et s’engager à mettre en place des mesures de conservation. La France, par exemple, a créé des zones de protection autour de ses sites et des législations strictes.
Mais la réalité est plus nuancée, et les États jouent un rôle ambivalent. D’un côté, ils peuvent être des protecteurs zélés. Prends l’exemple du Cambodge et du site d’Angkor, inscrit en péril en 1992 à cause des risques liés aux conflits et au pillage. Le gouvernement cambodgien, avec l’aide massive de la communauté internationale coordonnée par l’UNESCO, a mené un travail colossal de restauration, de formation d’experts et de gestion touristique. Angkor est sorti de la liste en péril en 2004 et est devenu un modèle de réhabilitation.
De l’autre côté, les intérêts économiques ou politiques des États peuvent entrer en contradiction avec la protection. L’instrumentalisation du patrimoine est un risque réel. Un État peut chercher à inscrire un site pour renforcer son prestige national ou son attractivité touristique, sans toujours mettre les moyens nécessaires à sa préservation. Parfois, la souveraineté nationale entre en conflit avec les recommandations internationales. Le cas de la construction d’un pont à proximité de la Tour de Londres, ou les projets miniers près du parc national de Kakadu en Australie, ont provoqué de vives tensions avec l’UNESCO, qui menaçait de placer les sites sur la liste en péril. L’État est donc un acteur-clé, mais son action est constamment tiraillée entre son devoir de protection et d’autres priorités.
Troisième partie : La constellation des acteurs non-étatiques : des ONG aux communautés locales
Heureusement, la protection du patrimoine mondial n’est pas une affaire réservée aux seuls diplomates et gouvernements. Elle mobilise une véritable société civile mondiale. Les Organisations Non Gouvernementales (ONG) jouent un rôle capital. La plus célèbre est le Conseil International des Monuments et des Sites (ICOMOS), ou l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN). Ce sont des experts de ces organisations qui, mandatés par l’UNESCO, évaluent les dossiers de candidature des États et font des missions de monitoring sur le terrain. Leur avis technique est crucial. D’autres ONG, comme World Monuments Fund, lèvent des fonds privés pour des restaurations d’urgence.
Mais les acteurs les plus essentiels sont peut-être ceux qu’on oublie souvent : les communautés locales. La Convention de 2003 sur le patrimoine immatériel l’a bien acté : ce sont les communautés qui sont les véritables dépositaires et garantes de leurs traditions. Sans leur adhésion, aucune protection n’est durable. Prenons l’exemple du parc national de los Katíos en Colombie, inscrit au patrimoine mondial naturel. Les projets de conservation qui ignoraient les populations indigènes ont échoué. Aujourd’hui, ce sont des programmes qui les associent à la gestion du parc, en faisant des gardes-forestiers ou en valorisant leurs connaissances traditionnelles, qui fonctionnent. De même, à Lyon, ce sont les habitants du Vieux-Lyon qui, dans les années 1960, se sont battus contre un projet de voie express et ont permis la sauvegarde et la rénovation du plus grand quartier Renaissance d’Europe. La protection n’est plus une injonction venue d’en haut, mais un projet partagé.
