ACCROCHE : Le cas du centre-ville de Marseille
Imagine-toi déambuler dans le Panier, le vieux quartier de Marseille, il y a une soixantaine d’années. Ce qui est aujourd’hui un lieu pittoresque, restauré, inondé de touristes et considéré comme le cœur historique et patrimonial de la ville, était alors perçu très différemment. Dans les années 1960, une grande partie de ce quartier était insalubre, délabrée, et les pouvoirs publics envisageaient sérieusement de le raser pour construire des immeubles modernes et une grande voie sur berge. Ce n’est pas la beauté architecturale intrinsèque qui a sauvé le Panier – beaucoup de bâtiments étaient très dégradés – mais la mobilisation d’habitants, d’intellectuels et d’associations qui ont défendu sa valeur mémorielle et identitaire. Ils ont réussi à imposer l’idée que ce dédale de ruelles, témoin de 26 siècles d’histoire, était un bien commun à préserver. Ce qui était vu comme un taudis est ainsi devenu un patrimoine. Cette transformation radicale de regard nous amène à nous poser une question fondamentale.
Alors, comment un bien, qu’il soit matériel (un bâtiment, un paysage) ou immatériel (une chanson, un savoir-faire), passe-t-il du statut d’objet banal, voire négligé, à celui de patrimoine, c’est-à-dire d’un héritage considéré comme précieux, digne d’être préservé et transmis aux générations futures ? En d’autres termes, quels sont les processus et les acteurs de la patrimonialisation ?
Partie 1 : Le patrimoine n’est pas une essence, mais un choix social et politique
La première chose à comprendre, c’est qu’aucun objet ne naît « patrimoine ». Il le devient. Prenons un exemple célèbre : la tour Eiffel. À sa construction pour l’Exposition universelle de 1889, elle est violemment critiquée par une grande partie de l’élite artistique et intellectuelle parisienne, qui la trouve laide, inutile, et même menaçante. Elle était d’ailleurs prévue pour être démontée après 20 ans ! Sa sauvegarde est due à son utilité scientifique (elle sert d’antenne radio) puis à son succès populaire et touristique. Peu à peu, elle s’impose comme le symbole de Paris et de la modernité technique. Son entrée dans le patrimoine national est le résultat d’un long processus où les regards et les valeurs ont changé.
Ce processus de transformation d’un bien en patrimoine s’appelle la patrimonialisation. C’est un processus sélectif et subjectif. Sélectif, car on ne peut pas tout conserver : une société choisit, consciemment ou non, ce qui lui semble mériter d’être transmis. Subjectif, car ces choix dépendent des valeurs, des goûts et des rapports de force d’une époque. Pendant des siècles, le patrimoine, en France, c’était avant tout les monuments qui glorifiaient le pouvoir (châteaux, églises) et la grande histoire nationale. Les maisons paysannes, les usines, les lieux de la vie quotidienne ou les paysages « ordinaires » n’avaient aucune valeur patrimoniale. Ils en acquièrent une aujourd’hui, car notre regard sur ce qui fait histoire a changé : on s’intéresse désormais à l’histoire sociale, économique, aux traces des « gens ordinaires ». La patrimonialisation est donc un miroir des préoccupations du présent.
Partie 2 : Les acteurs de la patrimonialisation : un jeu complexe
Ce travail de sélection et de valorisation n’est pas le fait d’un seul acteur. C’est au contraire le résultat d’interactions, et parfois de conflits, entre plusieurs types d’acteurs.
Il y a d’abord les acteurs institutionnels et étatiques. En France, l’État a joué un rôle fondateur avec la création de la Commission des Monuments Historiques en 1837, sous l’impulsion de l’écrivain Prosper Mérimée. L’État légifère (lois de protection), classe les monuments (le classement au titre des Monuments Historiques est la protection la plus forte), et finance les restaurations. Au niveau international, l’UNESCO, avec sa liste du patrimoine mondial depuis 1972, est un acteur majeur. L’inscription d’un site comme le Mont-Saint-Michel ou les lagons de Nouvelle-Calédonie est un label de reconnaissance mondiale qui a des conséquences énormes en termes de notoriété et de tourisme.
Mais l’État ne fait pas tout seul. Les acteurs locaux (municipalités, régions) sont essentiels pour valoriser un patrimoine de proximité, comme un ancien lavoir ou une friche industrielle. Les associations et les sociétés savantes jouent souvent un rôle d’alerte et de pression. Par exemple, c’est la mobilisation associative, dans les années 1970, qui a empêché la destruction des Halles de Paris (même si le résultat final, le forum, reste controversé). La Fondation du Patrimoine, créée en 1996, mobilise le mécénat privé pour sauver des biens qui ne sont pas protégés par l’État.
Enfin, il ne faut pas sous-estimer le rôle des acteurs économiques, notamment le tourisme. La valorisation patrimoniale est souvent liée à une logique de développement économique. La transformation des châteaux de la Loire en attractions touristiques majeures en est un parfait exemple. Parfois, cette logique peut entrer en tension avec la préservation : trop de visiteurs peuvent « tuer » un site fragile, comme on le voit à Venise ou dans certaines grottes ornées.
Partie 3 : Les étapes et les enjeux du processus de patrimonialisation
Concrètement, comment se déroule cette patrimonialisation ? On peut schématiquement distinguer plusieurs phases.
La première phase est souvent celle de la découverte ou de la redécouverte. Un bien est ignoré, oublié, ou considéré comme sans valeur. Puis un changement de regard survient. Cela peut être dû à une menace (un projet de démolition), à une recherche historique (on découvre l’importance d’un lieu), ou à un changement des sensibilités (la nostalgie pour l’industrie). Les peintures de la grotte de Lascaux, par exemple, sont découvertes en 1940 et très vite identifiées comme un trésor de l’humanité.
