Jalon - Depasser les frontieres

Les migrations internationales : franchir les frontieres

45 min
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Introduction

Les frontieres, lignes de separation entre les Etats, sont a la fois des limites juridiques et des espaces de controle. Pourtant, elles sont constamment franchise par des millions de personnes chaque annee. En 2023, l'ONU estimait a 281 millions le nombre de migrants internationaux, soit 3,6% de la population mondiale. Ce phenomene, aussi ancien que l'humanite, s'est intensifie et complexifie avec la mondialisation. Les migrations contemporaines revelent les desequilibres profonds de notre monde et mettent a l'epreuve la souverainete des Etats. Comment les flux migratoires mondiaux, motives par des causes multiples, transforment-ils la nature et la fonction des frontieres, et comment les politiques migratoires tentent-elles de gerer, voire d'empecher, ce franchissement ?

1. Les flux migratoires mondiaux : une cartographie des inegalites

Les migrations internationales forment un systeme complexe de flux qui connectent des espaces d'origine, de transit et de destination. La cartographie de ces mouvements revele une geographie structuree par les inegalites de developpement. On distingue traditionnellement trois grands types de flux. Premierement, les flux Sud-Nord, historiquement les plus mediatises, qui vont des pays en developpement vers les pays developpes (ex: Maghreb vers l'Europe, Amerique centrale vers les Etats-Unis). Deuxiemement, les flux Sud-Sud, qui representent pres de la moitie des migrations mondiales selon l'OIM (Organisation Internationale pour les Migrations). Ils concernent des deplacements entre pays du Sud, souvent voisins, comme les migrations de travailleurs d'Afrique de l'Ouest vers la Cote d'Ivoire ou du Ghana, ou des refugies syriens au Liban et en Jordanie. Troisiemement, les flux Nord-Nord, lies a la mobilite intra-europeenne (libere par l'espace Schengen) ou a la migration de travailleurs qualifies vers des poles d'innovation (Silicon Valley). Un quatrieme type, Nord-Sud, moins important numeriquement, concerne des retraites ou des cadres expatries. Les principaux corridors migratoires actuels sont : l'Amerique centrale/Mexique vers les Etats-Unis (plus de 2 millions de passages illegaux detectes a la frontiere sud des Etats-Unis en 2023), l'Afrique et le Moyen-Orient vers l'Europe (via la Mediterranee centrale et orientale), et l'Asie du Sud-Est vers les pays du Golfe. Ces flux sont extremement dynamiques et reagissent aux crises : la guerre en Ukraine a declenche le deplacement de plus de 6 millions de personnes vers les pays europeens voisins en quelques mois en 2022, rappelant que les migrations sont aussi une reponse a l'urgence.

Les acteurs et les profils des migrants

Les migrants presentent des profils tres divers, refletant la pluralite des motivations. On peut schematiquement distinguer : les migrants economiques, qui cherchent un meilleur emploi et des conditions de vie (salaires, protection sociale) ; les refugies et demandeurs d'asile, qui fuient des persecutions, des conflits ou des violences graves (definis par la Convention de Geneve de 1951) ; les migrants environnementaux, deplaces par des catastrophes (cyclones, inondations) ou la degradation lente de leur ecosysteme (secheresse, elevation du niveau de la mer) ; et les etudiants internationaux, dont la mobilite est souvent une etape vers une installation durable. Les femmes representent pres de la moitie des migrants internationaux, avec des motivations specifiques (regroupement familial, travail domestique, fuite de violences sexuelles). Les diasporas, communautes de migrants etablis a l'etranger, jouent un role crucial dans les flux (reseaux, financement de nouveaux departs) et dans l'economie des pays d'origine via les transferts d'argent (plus de 800 milliards de dollars envoyes vers les pays en developpement en 2023, selon la Banque mondiale).

2. Les causes multifactorielles du franchissement des frontieres

La decision de migrer est rarement le fruit d'une cause unique, mais resulte d'une combinaison de facteurs de repulsion (push factors) et d'attraction (pull factors). Les causes economiques restent primordiales. Les ecarts de revenus, de perspectives d'emploi et de protection sociale entre pays sont un moteur puissant. Un travailleur agricole du Guatemala peut gagner 10 a 20 fois plus aux Etats-Unis. La pauvrete extreme, le chomage de masse et le manque de perspectives dans les pays d'origine poussent a partir, tandis que la demande de main-d'oeuvre dans les secteurs peu qualifies (batiment, agriculture, services a la personne) dans les pays riches attire. Les causes politiques et securitaires sont tout aussi determinantes. Les conflits armes (Syrie, Yemen, Ukraine, Soudan), les regimes autoritaires, les persecutions ethniques ou religieuses, et l'instabilite chronique forcent des millions de personnes a chercher refuge. En 2023, le HCR (Haut-Commissariat aux Refugies) denombrait plus de 36,4 millions de refugies dans le monde. Les causes environnementales et climatiques constituent un facteur croissant et complexe. Les evenements extremes (ouragans, inondations) provoquent des deplacements soudains, souvent internes, mais pouvant degenerer en migrations internationales si la resilience est faible. Les degradations lentes (desertification, salinisation des sols, erosion cotiere) sapent les moyens de subsistance et poussent a une migration de detresse. L'ONU estime que les desastres ont provoque en moyenne 21,5 millions de deplacements internes par an entre 2010 et 2021. Enfin, les causes demographiques (jeunesse de la population en Afrique) et sociales (desir d'education, regroupement familial) completent ce tableau. Ces causes s'imbriquent : un paysan soudanais peut etre affecte par la secheresse (cause environnementale), puis se retrouver pris dans un conflit pour l'acces a l'eau (cause politique), avant de tenter de gagner l'Europe pour survivre.

3. Frontieres, controles et politiques migratoires : entre ouverture et fermeture

Face a ces flux, les Etats developpent des politiques migratoires qui oscillent entre la volonte de controler leurs frontieres (expression de la souverainete) et la necessite de repondre a des besoins economiques ou humanitaires. Ces politiques se declinent en plusieurs instruments. Le controle aux frontieres s'est considerablement renforce et technologise. L'Union europeenne, via son agence Frontex (creee en 2004, devenue l'Agence europeenne de la garde-frontieres et de la garde-cotiere en 2019), coordonne la surveillance des frontieres exterieures (mer, terre, air) avec des moyens high-tech : drones, satellites, systemes de detection, bases de donnees biometriques (Eurodac). Les Etats-Unis ont erige plus de 700 km de mur a leur frontiere mexicaine et deploye des capteurs et des patrouilles. L'externalisation du controle consiste a faire assumer par des pays tiers (pays de transit ou d'origine) la gestion des flux, via des accords financiers et techniques. L'UE a passe un accord controversé avec la Turquie en 2016 pour retenir les refugies syriens, et negocie avec des pays comme la Libye ou le Maroc. La selection des migrants est un autre pilier. Les pays mettent en place des systemes de visas, des quotas, et des criteres de selection (age, qualifications, ressources) pour favoriser l'immigration choisie (travailleurs qualifies, etudiants) et limiter l'immigration subie. Le Canada et l'Australie sont des modeles de ce type. En parallele, l'asile, droit international, est de plus en plus restreint et remis en cause (procedures accelerees, notion de pays tiers sur). Ces politiques creent une tension permanente entre le respect des droits fondamentaux (droit de quitter tout pays, principe de non-refoulement) et la logique securitaire. Elles ont aussi pour consequence de rendre les routes migratoires plus dangereuses et plus cheres, profitant aux reseaux de passeurs, et de creer des situations de blocage aux frontieres (comme a Calais ou dans les iles grecques).

Conclusion

Les migrations internationales constituent un phenomene structurel de la mondialisation, mettant en evidence les desequilibres economiques, politiques et environnementaux de la planete. Franchir une frontiere est un acte qui melange aspirations individuelles et contraintes collectives. Les reponses politiques, dominees par une logique de controle et de filtrage, tentent de reconcilier souverainete nationale, imperatifs economiques et obligations humanitaires, souvent au detriment de ces dernieres. La frontiere, loin d'etre une simple ligne, est devenue un espace etendu de surveillance et de tri, voire un lieu de violence pour ceux qui tentent de la traverser. Cette gestion defensive interroge la capacite de la communaute internationale a elaborer une gouvernance mondiale des migrations, plus juste et plus efficace, comme tente de le faire le Pacte mondial pour des migrations sures, ordonnees et regulieres adopte en 2018, mais non contraignant.

Points cles a retenir

  • 1Les migrations internationales (281 millions de personnes) forment un systeme de flux complexes (Sud-Nord, Sud-Sud, Nord-Nord) structure par les inegalites mondiales.
  • 2Les causes sont multifactorielles : economiques (ecarts de richesse), politiques (conflits, persecutions), environnementales (catastrophes, degradation lente) et sociales.
  • 3Les Etats repondent par des politiques migratoires basees sur le controle renforce et technologise des frontieres, l'externalisation et la selection des migrants.
  • 4L'Union europeenne illustre ces tensions avec Frontex, l'externalisation des controles (accord UE-Turquie) et la crise de l'accueil des refugies.
  • 5Ces politiques creent une tension entre souverainete et droits fondamentaux, rendant les routes migratoires plus dangereuses et posant la question d'une gouvernance mondiale.

Dates cles

1951Convention de Geneve relative au statut des refugies, fondement du droit d'asile international.
2004Creation de Frontex, agence europeenne pour la gestion de la cooperation aux frontieres exterieures.
2015Crise migratoire en Europe, avec plus d'un million d'arrivees par la Mediterranee, principalement de refugies syriens.
2016Accord entre l'UE et la Turquie pour endiguer les flux migratoires vers la Grece.
2018Adoption du Pacte mondial de l'ONU pour des migrations sures, ordonnees et regulieres (Pacte de Marrakech).
2022Guerre en Ukraine declenchant le plus rapide exode de refugies en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale.

Vocabulaire

Migrant international
Personne etablie dans un pays autre que son pays de naissance ou de nationalite pour une duree superieure a un an.
Refugie
Personne qui, craignant avec raison d'etre persecutee, se trouve hors de son pays et ne peut ou ne veut se reclamer de la protection de ce pays (Convention de Geneve, 1951).
Demandeur d'asile
Personne qui a introduit une demande de reconnaissance du statut de refugie et attend une decision.
Frontex
Agence europeenne de la garde-frontieres et de la garde-cotiere, chargee de coordonner la protection des frontieres exterieures de l'UE.
Externalisation des controles
Politique consistant a deleguer a des pays tiers (transit ou origine) le controle des flux migratoires avant qu'ils n'atteignent la frontiere d'un pays de destination.
Principe de non-refoulement
Principe du droit international qui interdit de renvoyer une personne vers un territoire ou sa vie ou sa liberte serait menacee.

Personnages cles

Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Refugies (HCR)

Agence de l'ONu chargee de proteger les refugies et de trouver des solutions durables a leur situation.

Organisation Internationale pour les Migrations (OIM)

Organisation intergouvernementale leader sur la question des migrations, fournissant des donnees et une assistance.

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