Introduction : Le Donbass, cœur stratégique d'un conflit multidimensionnel
Depuis le déclenchement de l'invasion russe à grande échelle en février 2022, le Donbass est devenu le théâtre des combats les plus intenses du conflit russo-ukrainien. Cette région, composée des oblasts de Donetsk et de Louhansk, représente bien plus qu'un simple champ de bataille : elle incarne la convergence complexe d'enjeux historiques, identitaires, économiques et géopolitiques. Pour les élèves de spécialité HGGSP, le cas du Donbass offre une illustration concrète de plusieurs thèmes au programme : les rivalités de puissance, les recompositions territoriales, les enjeux énergétiques et les logiques de conflictualité dans le monde contemporain. Cette analyse se propose de décrypter les dynamiques à l'œuvre dans cette région clé, en les replaçant dans le cadre plus large des relations internationales et des concepts géopolitiques étudiés en Terminale.
Contexte historique et identitaire : les racines d'une fracture
Une région frontalière aux identités multiples
Le Donbass présente une histoire particulière qui explique en partie sa situation actuelle. Industrialisée massivement à partir de la fin du XIXe siècle sous l'Empire russe puis durant la période soviétique, cette région a attiré une main-d'œuvre venue de toute l'URSS, créant une population aux identités composites. Si la langue russe y est majoritairement parlée, l'identité ukrainienne n'en est pas absente pour autant. Cette complexité identitaire a été instrumentalisée par la Russie pour justifier son intervention, au nom de la protection des « populations russophones ». Cette rhétorique s'inscrit dans la doctrine de « l'étranger proche » chère à Moscou, qui considère les anciennes républiques soviétiques comme faisant partie de sa sphère d'influence légitime.
De la révolution de Maïdan à la guerre du Donbass (2014-2022)
Le tournant décisif intervient en 2014, suite à la révolution de Maïdan et à la fuite du président pro-russe Viktor Ianoukovitch. La Russie annexe alors la Crimée et soutient l'émergence de républiques populaires autoproclamées à Donetsk et Louhansk. Les accords de Minsk (2014 et 2015), censés mettre fin aux hostilités, n'ont jamais été pleinement applisés, gelant un conflit de basse intensité qui a fait près de 14 000 morts jusqu'en 2022. Cette période illustre le concept de « guerre hybride », mêlant actions militaires non attribuées, guerre informationnelle et manipulation des fractures internes.
Enjeux économiques et stratégiques : pourquoi le Donbass est-il si convoité ?
Le bassin industriel et énergétique de l'Ukraine
Le Donbass représente un enjeu économique majeur pour plusieurs raisons :
- Ressources minières : La région abrite d'importants gisements de charbon, qui ont fait sa prospérité durant la période industrielle.
- Complexe métallurgique : Elle concentre une part significative de la production sidérurgique ukrainienne, secteur crucial pour l'économie du pays.
- Infrastructures critiques : Le Donbass dispose d'un réseau ferroviaire dense et d'industries lourdes stratégiques.
- Position géographique : La région constitue une porte d'entrée vers le sud de l'Ukraine et la mer d'Azov, renforçant son importance logistique.
La perte du Donbass priverait l'Ukraine d'une partie substantielle de sa base industrielle, affectant durablement sa capacité de reconstruction et son développement économique futur.
Un corridor terrestre vers la Crimée
Depuis l'annexion de la péninsule en 2014, la Russie cherche à sécuriser un accès terrestre à la Crimée. La prise du Donbass permettrait de créer une continuité territoriale entre la Russie et la Crimée, via les régions de Zaporijjia et de Kherson. Cet axe stratégique, parfois appelé « corridor terrestre de la Crimée », renforcerait considérablement la position russe en mer Noire et sécuriserait l'approvisionnement de la péninsule, actuellement dépendante du pont de Kertch, vulnérable aux attaques.
Dimensions géopolitiques : le Donbass dans le jeu des puissances
La vision russe : sphère d'influence et « monde russe »
Pour la Russie, le contrôle du Donbass s'inscrit dans une stratégie plus large visant à :
- Contrer l'élargissement de l'OTAN : En créant une zone tampon instable à l'est de l'Ukraine, Moscou cherche à empêcher toute adhésion future du pays à l'Alliance atlantique.
- Affaiblir l'État ukrainien : En amputant l'Ukraine de régions économiquement vitales, la Russie réduit sa capacité à fonctionner comme un État souverain et viable.
- Légitimer le discours sur le « monde russe » : La protection des populations russophones sert de justification à l'interventionnisme russe, selon une logique de droit d'ingérence réinterprétée.
Cette approche illustre la conception russe de l'ordre international, fondée sur des sphères d'influence exclusives plutôt que sur le principe d'égalité souveraine des États.
La position ukrainienne : intégrité territoriale et souveraineté
L'Ukraine considère la défense du Donbass comme un enjeu existentiel :
- Principe d'intégrité territoriale : Kiev défend le droit international et les frontières reconnues, principe soutenu par la majorité de la communauté internationale.
- Enjeu de cohésion nationale : Abandonner le Donbass créerait un précédent dangereux et pourrait encourager d'autres séparatismes.
- Légitimité politique : Tout gouvernement ukrainien qui accepterait de céder du territoire perdrait sa crédibilité aux yeux de la population.
La résistance ukrainienne dans le Donbass s'appuie sur un fort sentiment patriotique renforcé par l'agression russe, transformant progressivement l'identité nationale ukrainienne.
Les acteurs internationaux : entre soutien et contraintes
Le conflit du Donbas met en lumière le rôle des différentes puissances :
- L'Union européenne : Elle fournit un soutien économique, politique et militaire à l'Ukraine, tout en subissant les conséquences économiques des sanctions contre la Russie.
- Les États-Unis : Principaux fournisseurs d'armes à l'Ukraine, ils voient dans ce conflit l'occasion d'affaiblir un rival stratégique sans engagement direct.
- La Chine : Elle maintient une position ambiguë, appelant au respect de l'intégrité territoriale tout en refusant de condamner clairement la Russie, illustrant l'émergence d'un monde multipolaire.
Évolution militaire récente et perspectives
La bataille du Donbass depuis 2022 : une guerre d'attrition
Depuis le printemps 2022, le Donbass est le théâtre d'une guerre d'attrition particulièrement meurtrière. Les forces russes ont adopté une tactique basée sur leur supériorité en artillerie, pilonnant systématiquement les positions ukrainiennes avant de progresser lentement au prix de lourdes pertes. Les villes de Sievierodonetsk, Lyssychansk, Bakhmout et plus récemment Avdiïvka sont devenues des symboles de cette guerre de positions où chaque mètre carré est disputé. Cette phase du conflit illustre le retour de la guerre conventionnelle de haute intensité en Europe, après plusieurs décennies dominées par les conflits asymétriques.
Les défis humanitaires et environnementaux
Le conflit a des conséquences dramatiques sur les populations civiles :
- Déplacements massifs : Des millions de personnes ont fui la région, créant une crise humanitaire majeure.
- Destruction des infrastructures : Les villes du Donbass sont largement détruites, posant d'immenses défis pour toute reconstruction future.
- Catastrophe environnementale : Les combats ont endommagé des sites industriels, des mines et des systèmes hydriques, provoquant une pollution durable.
Conclusion et ouverture HGGSP : le Donbass, miroir des recompositions géopolitiques contemporaines
Le conflit du Donbass dépasse largement le cadre régional pour incarner les tensions structurelles du système international contemporain. Il met en lumière la contestation par la Russie de l'ordre international issu de la fin de la Guerre froide, l'affirmation de nouvelles formes de conflictualité (guerre hybride, guerre d'attrition), et la résilience du principe d'intégrité territoriale face aux logiques de sphères d'influence. Pour les élèves de HGGSP, cette étude de cas permet de concrétiser plusieurs notions clés du programme : la souveraineté, les frontières, les rivalités de puissance, et les recompositions territoriales.
L'avenir du Donbass reste incertain. Plusieurs scénarios sont possibles : une reconquête ukrainienne complète (peu probable à court terme), un gel du conflit avec une ligne de front stabilisée, ou une annexion progressive par la Russie suivie d'une « russification » de la région. Quelle que soit l'issue militaire, les profondes divisions créées par le conflit rendront toute réconciliation difficile. Le Donbass pourrait ainsi rejoindre la liste des « conflits gelés » de l'espace post-soviétique, comme la Transnistrie ou le Haut-Karabakh, perpétuant une instabilité chronique aux portes de l'Europe.
Cette situation interroge plus largement sur l'effectivité du droit international face aux rapports de force, sur la redéfinition des concepts de sécurité en Europe, et sur l'émergence d'un nouvel ordre mondial plus conflictuel et moins normé. Le Donbass n'est pas seulement un enjeu local : il est le symptôme des transformations profondes qui affectent l'ordre international au XXIe siècle, entre retour des logiques de puissance, remise en cause des frontières, et émergence de nouvelles formes de conflictualité. Une étude essentielle pour comprendre les dynamiques géopolitiques contemporaines et leurs implications pour l'avenir de l'Europe et du monde.
