Russie-Ukraine28 janvier 202610 min de lecture

L'offensive russe de 2022 en Ukraine : une rupture géopolitique majeure

L'invasion russe de l'Ukraine le 24 février 2022 marque un tournant dans l'ordre international post-Guerre froide. Cet événement cristallise des enjeux géopolitiques fondamentaux : souveraineté, alliances, guerre hybride et remise en cause du droit international. L'analyse de ce conflit est essentielle pour comprendre les dynamiques de puissance et les recompositions du système mondial au XXIe siècle.

Introduction : Un séisme géopolitique

Le 24 février 2022, les forces armées russes lancent une offensive militaire de grande ampleur sur le territoire ukrainien, marquant une escalade dramatique d'un conflit latent depuis l'annexion de la Crimée en 2014. Cet événement ne constitue pas seulement une guerre régionale ; il représente une rupture profonde dans l'architecture de sécurité européenne et l'ordre international établi après la fin de la Guerre froide. Pour les élèves de spécialité HGGSP, ce conflit sert de cas d'étude paradigmatique pour analyser les concepts clés du programme : la souveraineté des États, les formes contemporaines de la guerre, les dynamiques des aires de civilisation, et les mécanismes de la gouvernance mondiale face à une crise majeure. L'offensive de 2022 s'inscrit dans une temporalité longue, mêlant héritages historiques, perceptions divergentes de la sécurité et compétition entre modèles politiques.

Contexte et causes profondes : au-delà du déclenchement immédiat

Pour comprendre l'offensive de 2022, il faut remonter aux racines du différend. La Russie, sous la présidence de Vladimir Poutine, développe depuis les années 2000 une vision révisionniste de l'ordre international, considérant l'élargissement de l'OTAN vers l'Est comme une menace existentielle et une violation d'accords informels conclus à la fin de la Guerre froide. L'Ukraine, État souverain depuis 1991, est perçue par Moscou comme appartenant à sa « sphère d'influence privilégiée » et à un « monde russe » culturel et historique. Les révolutions ukrainiennes de 2004 (Révolution orange) et surtout de 2014 (Euromaïdan), qui ont orienté le pays vers l'Union européenne et l'Occident, sont vues comme des ingérences hostiles. L'annexion de la Crimée et le soutien aux séparatistes du Donbass en 2014 étaient des signaux forts. En 2021-2022, l'échec des demandes russes de garanties juridiques contre tout futur élargissement de l'OTAN et la perception d'une Ukraine se renforçant militairement ont conduit au choix de l'invasion.

Les objectifs stratégiques russes initiaux

Les plans initiaux de l'opération, baptisée « opération militaire spéciale », semblaient ambitieux et reposaient sur plusieurs hypothèses :

  • Démilitarisation et « dénazification » : Un discours visant à légitimer la destruction des capacités militaires ukrainiennes et le renversement du gouvernement élu.
  • Déstabilisation rapide : Prise de Kiev par des forces aéroportées et blindées pour capturer le gouvernement, sur le modèle de l'intervention en Tchécoslovaquie en 1968.
  • Contrôle territorial étendu : Établissement d'un corridor terrestre vers la Crimée et contrôle de toute la côte de la mer Noire, couplé à la reconnaissance des républiques séparatistes de Donetsk et Lougansk.
  • Message géopolitique : Démontrer la capacité de la Russie à redessiner les frontières par la force et à imposer un veto sur les orientations stratégiques de ses voisins.

Le déroulement militaire et le tournant de la résistance ukrainienne (Février - Été 2022)

La phase initiale de l'offensive a surpris par son intensité et son étendue. Cependant, les hypothèses russes se sont rapidement heurtées à une réalité inattendue.

L'échec de l'assaut sur Kiev et la consolidation du front

La colonne blindée russe avançant vers Kiev depuis le nord (Biélorussie) a été retardée par des problèmes logistiques et une féroce résistance ukrainienne. L'incapacité à prendre l'aéroport de Hostomel et les actions de la défense territoriale ukrainienne ont contrecarré le plan de coup de main. Après des combats acharnés dans la banlieue de Kiev (notamment à Boutcha et Irpin), la Russie a décidé, fin mars 2022, de redéployer ses forces du nord vers le Donbass, admettant ainsi l'échec de l'objectif principal. Cette phase a été marquée par la révélation d'atrocités (crimes de guerre) commises dans les territoires occupés, durcissant considérablement la position occidentale et la détermination ukrainienne.

La bataille du Donbass et la guerre d'artillerie

À partir d'avril 2022, le conflit entre dans une phase plus conventionnelle et meurtrière de guerre de positions dans les régions de Louhansk et Donetsk. La Russie utilise sa supériorité en artillerie pour pilonner les défenses ukrainiennes, avançant lentement au prix de lourdes pertes des deux côtés. La chute de Marioupol après un siège terrible (usine Azovstal) en mai 2022 donne à la Russie le contrôle total de la côte d'Azov. Cependant, l'Ukraine, massivement réarmée par les livraisons occidentales (lance-roquettes multiples HIMARS, drones, artillerie), parvient à stabiliser le front.

Les dimensions géopolitiques et la reconfiguration du système international

Ce conflit dépasse largement le théâtre ukraino-russe et agit comme un catalyseur de transformations globales.

La réponse occidentale : unité et sanctions sans précédent

L'Union européenne et les États-Unis ont adopté une réponse coordonnée marquée par :

  • Des sanctions économiques et financières d'une sévérité inédite visant les banques, la technologie, l'énergie et les élites russes.
  • Un soutien militaire, financier et humanitaire massif à l'Ukraine, transformant le conflit en une guerre par procuration.
  • Un renforcement rapide du flanc est de l'OTAN et la candidature historique de la Finlande et de la Suède à l'Alliance, résultat inverse de l'objectif russe affiché.

Cette réponse illustre la notion de « communauté de valeurs » face à un acte perçu comme une violation fondamentale du droit international, mais révèle aussi les limites (dépendances énergétiques initiales, risques d'escalade).

La fragmentation du monde : entre condamnations, neutralités et soutien à Moscou

La guerre a mis en lumière la fragmentation de la gouvernance mondiale. Si l'Assemblée générale de l'ONU a condamné l'agression à une large majorité, de nombreux pays du « Sud global » (Inde, Brésil, Afrique du Sud, pays arabes) ont adopté une position de neutralité ou de non-alignement, critiquant parfois les « deux poids deux mesures » de l'Occident. La Russie a trouvé un soutien politique, économique et militaire crucial en Chine, qui, sans endosser l'invasion, lui offre une bouée de sauvetage face aux sanctions et partage une vision critique de l'hégémonie occidentale. Ce clivage dessine les contours d'un monde de plus en plus multipolaire et conflictuel.

La guerre hybride et informationnelle

Le conflit se déroule aussi sur le front immatériel. La Russie mène une guerre informationnelle massive, tant sur le plan intérieur (contrôle des médias, narrative de lutte contre l'Occident) qu'international (désinformation via les réseaux sociaux). L'Ukraine, menée par le président Volodymyr Zelensky, excelle dans la communication numérique pour mobiliser le soutien international. La cyberguerre (attaques contre les infrastructures) et l'utilisation massive des drones (du commerce aux systèmes sophistiqués) caractérisent cette dimension « hybride » de la conflictualité contemporaine.

Conséquences et perspectives : un conflit structurant pour le XXIe siècle ?

Plus de deux ans après le début de l'offensive, les conséquences sont profondes et durables.

  • Humaines et territoriales : Pertes humaines considérables, déplacements de population massifs, destruction d'infrastructures. La question du statut des territoires annexés par la Russie (Crimée, Donbass, régions du sud) reste une pomme de discorde majeure.
  • Économiques et énergétiques : Choc sur les marchés de l'énergie et des céréales, inflation mondiale, relocalisation des chaînes d'approvisionnement (dégobalisation sélective).
  • Stratégiques et doctrinales : Retour de la guerre de haute intensité en Europe, course aux armements, réflexion sur la dissuasion et la défense collective. La souveraineté et le droit des peuples à choisir leur alliance sont au cœur du débat.
  • Juridiques : Mise à l'épreuve du droit international, avec la saisine de la Cour internationale de Justice et la création d'un registre international des dommages. La question de la justice pour les crimes de guerre se pose.

Conclusion et ouverture HGGSP

L'offensive russe de 2022 en Ukraine est bien plus qu'un conflit régional ; c'est un événement-monde qui condense et accélère les tendances lourdes de la géopolitique contemporaine : le retour de la confrontation entre grandes puissances, l'affaiblissement des mécanismes de sécurité collective (ONU), la remise en cause par la force des frontières, et la compétition entre modèles politiques autoritaires et démocratiques. Pour le programme HGGSP, elle invite à réfléchir à plusieurs questionnements essentiels : la souveraineté est-elle absolue dans un monde interdépendant ? Comment les États construisent-ils la légitimité de leur action sur la scène internationale ? L'ordre libéral international est-il en train de laisser place à un nouvel âge des empires et des sphères d'influence ? Enfin, ce conflit nous interroge sur la fabrique de la paix dans un contexte où les canaux diplomatiques sont obérés et où la victoire militaire semble être redevenue, pour certains acteurs, le seul critère de résolution. L'issue de cette guerre dessinera pour des décennies les équilibres de puissance en Eurasie et la nature de l'ordre international.

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