Introduction : La crise migratoire, un analyseur géopolitique majeur
La question des migrations internationales constitue l'une des problématiques les plus saillantes et controversées de notre début de XXIe siècle. Loin d'être un phénomène nouveau, elle connaît une intensification et une médiatisation sans précédent, faisant d'elle un objet d'étude privilégié pour les Sciences Politiques et la Géographie. Pour les élèves de Terminale suivant la spécialité HGGSP, elle cristallise de nombreux thèmes du programme : la recomposition des frontières, l'exercice contesté de la souveraineté étatique, les déséquilibres mondiaux et les défis de la gouvernance internationale. Cette analyse hebdomadaire se propose de décrypter les dynamiques géopolitiques actuelles de la crise migratoire en les articulant directement avec les attendus académiques du Baccalauréat.
Partie 1 : Cartographie et typologie des flux : au-delà des idées reçues
La première étape de l'analyse géopolitique consiste à objectiver les faits. Contrairement à une perception souvent biaisée, la majorité des déplacements humains ont lieu au sein des pays du Sud. Selon le HCR, sur les plus de 100 millions de personnes déplacées de force dans le monde, une large majorité sont des déplacés internes. Les migrations Sud-Sud sont également plus importantes que les migrations Sud-Nord. Cependant, les flux vers l'Europe et l'Amérique du Nord concentrent l'attention médiatique et politique, car ils interrogent directement la souveraineté et l'identité des États d'accueil.
Des causes multifactorielles et imbriquées
- Facteurs structurels (push factors) : Conflits armés (Ukraine, Soudan, Sahel, Myanmar), persécutions politiques ou religieuses, dégradation environnementale (sécheresses, inondations), et pauvreté chronique. Ces éléments relèvent des thèmes « Faire la guerre, faire la paix » et « L'environnement, entre exploitation et protection ».
- Facteurs d'attraction (pull factors) : Perspectives économiques, regroupement familial, et demande de main-d'œuvre dans les sociétés vieillissantes du Nord. Cela renvoie au thème des « Dynamiques géographiques des grandes aires continentales » et aux inégalités de développement.
Partie 2 : La souveraineté étatique à l'épreuve des flux transnationaux
La gestion des frontières est une prérogative régalienne fondamentale. La crise migratoire place les États dans une tension permanente entre, d'une part, la volonté de contrôler leurs territoires et, d'autre part, le respect du droit international, notamment la Convention de Genève de 1951 sur les réfugiés.
Des stratégies de fermeture et d'externalisation
Face à l'augmentation des arrivées, de nombreux États adoptent des politiques restrictives. L'Union européenne, par exemple, a développé une stratégie d'externalisation de ses frontières, en signant des accords avec des pays tiers (comme la Turquie en 2016 ou la Tunisie récemment) pour qu'ils retiennent les migrants sur leur territoire. Cette pratique, critiquée par les ONG, interroge sur la dilution des responsabilités et les « frontières mouvantes » de l'Europe, un concept clé du thème sur les frontières. De même, les États-Unis utilisent le titre 42 puis le titre 8 pour restreindre les demandes d'asile à leur frontière sud.
Le rôle ambivalent des acteurs non-étatiques
Dans les interstices laissés par les États, d'autres acteurs émergent. Les passeurs et les trafiquants d'êtres humains constituent des réseaux criminels transnationaux qui prospèrent sur la fermeture des voies légales. À l'inverse, les ONG humanitaires (comme SOS Méditerranée) tentent de sauver des vies en mer, entrant parfois en conflit direct avec les politiques étatiques. Cette confrontation illustre parfaitement la pluralité des acteurs sur la scène internationale et la contestation de la souveraineté exclusive des États.
Partie 3 : Une gouvernance internationale en crise et fragmentée
Le système international de protection, bâti après la Seconde Guerre mondiale, montre ses limites face à l'ampleur et à la nature contemporaine des déplacements.
Le Pacte de Marrakech et ses limites
Adopté en 2018 sous l'égide de l'ONU, le Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières représente une tentative de gouvernance multilatérale. Cependant, son caractère non-contraignant et le retrait de plusieurs pays (États-Unis, Hongrie, etc.) révèlent les profondes divisions de la communauté internationale sur ce sujet. Il incarne les espoirs et les échecs de la coopération internationale, thème central de l'axe « Identifier, protéger, faire valoir ses frontières ».
L'Union européenne, laboratoire des tensions
L'UE est le théâtre d'une crise de solidarité persistante. Le règlement de Dublin, qui fait porter la responsabilité de l'examen des demandes d'asile au premier pays d'entrée, est largement considéré comme dysfonctionnel. Les tentatives de réforme (comme le Pacte sur la migration et l'asile, en négociation) butent sur les divergences entre États membres « de première ligne » (Grèce, Italie, Espagne), pays de l'Est refusant les quotas de relocalisation (Pologne, Hongrie), et les autres. Cette crise met en lumière la tension entre intégration supranationale et souveraineté nationale, un fondement du projet européen.
Conclusion et ouverture HGGSP : La crise migratoire, révélatrice des ordres mondiaux
En définitive, la « crise » migratoire est moins une crise des nombres qu'une crise de la gouvernance et des représentations. Elle agit comme un puissant révélateur des lignes de fracture géopolitiques contemporaines : Nord/Sud, solidarité/ souveraineté, ouverture/fermeture. Pour le programme HGGSP, elle offre une étude de cas concrète pour comprendre comment les frontières, loin d'être des simples lignes sur une carte, sont des constructions sociales et politiques en perpétuelle négociation, instrumentalisées dans les débats publics.
Ouverture pour les révisions du Bac : Cette problématique peut être mobilisée dans plusieurs types d'exercices. Pour une dissertation (« Les frontières sont-elles encore nécessaires au XXIe siècle ? »), elle fournit un argumentaire nuancé. Pour l'étude critique de documents, un article sur l'externalisation des frontières de l'UE ou une carte des routes migratoires seraient des supports pertinents. Enfin, pour la réalisation d'une production graphique, cartographier les flux et les politiques de fermeture permet de visualiser les déséquilibres mondiaux. La crise migratoire nous invite ainsi à penser l'interdépendance et les responsabilités partagées dans un monde globalisé, une compétence essentielle de l'analyse géopolitique.
