Introduction : Le numérique, nouveau théâtre des conflits géopolitiques
La cyberguerre n'est plus de la science-fiction. Elle désigne l'ensemble des actions offensives et défensives menées par des États, ou des acteurs non-étatiques parrainés par eux, dans le cyberespace pour atteindre des objectifs stratégiques, politiques ou militaires. Cette guerre invisible mais aux effets bien réels remet en cause les notions traditionnelles de frontières, de souveraineté et de puissance. Pour les États, le défi est double : se défendre contre des attaques déstabilisatrices et affirmer leur souveraineté numérique, c'est-à-dire leur capacité à contrôler leurs infrastructures, leurs données et à définir leurs propres règles dans le cyberespace. Ce sujet est au cœur du programme de Terminale HGGSP, notamment des axes sur « Faire la guerre, faire la paix » et « Analyser les relations entre États et religions » transposé ici aux idéologies technologiques.
Les multiples visages de la cyberguerre : de l'espionnage au sabotage
La cyberguerre ne se limite pas à des pirates isolés. Elle prend des formes variées qui illustrent les nouveaux modes d'affrontement entre puissances.
L'espionnage et la collecte de renseignements
C'est la forme la plus courante. Des États lancent des campagnes d'intrusion prolongées (APT, Advanced Persistent Threat) dans les réseaux d'entreprises, d'universités ou d'institutions gouvernementales étrangères pour voler des secrets industriels, des données de recherche ou des informations stratégiques. L'affaire SolarWinds (2020), attribuée à des hackers russes, qui a compromis des milliers d'organisations américaines, en est un exemple frappant. Cela montre comment le cyberespace est un terrain d'intelligence économique et stratégique permanent.
Les attaques de déstabilisation et d'influence
Il s'agit d'affaiblir un adversaire sans déclencher un conflit armé ouvert. Les cyberattaques contre les infrastructures critiques (hôpitaux, réseaux électriques, systèmes de transport) visent à semer le chaos et à tester la résilience d'un État. L'attaque contre le réseau électrique ukrainien en 2015 en est un précédent. Parallèlement, les campagnes de désinformation et d'ingérence électorale, utilisant les réseaux sociaux et les fuites de données (comme lors de l'élection présidentielle américaine de 2016), cherchent à saper la confiance dans les institutions démocratiques et à polariser les sociétés. C'est une guerre cognitive.
Le sabotage et la coercition
Dans le cadre d'un conflit armé conventionnel, les cyberattaques deviennent des armes de premier strike. Le virus Stuxnet, découvert en 2010 et vraisemblablement créé par les États-Unis et Israël, a physiquement endommagé des centrifugeuses iraniennes. Plus récemment, en Ukraine, des attaques contre des satellites ou des systèmes gouvernementaux ont précédé et accompagné l'invasion russe de 2022. Ces actions brouillent la ligne entre paix et guerre, rendant complexe l'attribution et la riposte.
Souveraineté numérique : la bataille pour le contrôle et l'autonomie
Face à ces menaces, les États cherchent à renforcer leur souveraineté numérique. Ce concept, central en HGGSP, recouvre plusieurs dimensions en tension.
Le contrôle des infrastructures et des données
La localisation des données (obliger les données des citoyens à être stockées sur le territoire national) est une mesure défensive adoptée par la Russie, la Chine ou l'Inde. L'Europe, avec le RGPD, cherche à imposer ses standards de protection. Il s'agit de reprendre le contrôle sur un bien immatériel devenu stratégique : la data. Par ailleurs, la sécurisation des infrastructures critiques (cloud souverain, réseaux 5G) est une priorité, comme le montre la méfiance envers les équipementiers chinois Huawei, perçus comme une possible « cinquième colonne » pour Pékin.
L'autonomie technologique et la guerre des normes
La souveraineté passe par l'indépendance technologique. La domination américaine (GAFAM) et chinoise (BATX) sur les plateformes, les logiciels et le matériel crée une dépendance critique. L'Europe tente de développer ses propres champions (stratégie « Europe numérique ») et ses propres infrastructures (projet Gaia-X pour le cloud). C'est aussi une bataille des normes et de la gouvernance d'Internet : faut-il un Internet fragmenté (« splinternet ») où chaque bloc (américain, chinois, européen) impose ses règles, ou un réseau global et ouvert ? La Chine promeut son modèle de « cyber-souveraineté » autoritaire, s'opposant au modèle libéral initialement porté par les États-Unis.
La difficile régulation et l'équilibre des pouvoirs
Comment réguler un espace sans frontières ? Le droit international, comme le droit de la guerre (droit international humanitaire), peine à s'appliquer. Des initiatives comme le Tallinn Manual tentent de clarifier les règles. L'ONU a mis en place des Groupes d'experts gouvernementaux (GGE). Mais les désaccords sont profonds, notamment sur la définition d'une cyberattaque justifiant une légitime défense (Article 51 de la Charte de l'ONU). La dissuasion cyber est également complexe : la menace de représailles (« défense active ») doit être crédible tout en évitant l'escalade.
Conclusion et ouverture HGGSP : Vers un monde numérique multipolaire et conflictuel ?
La cyberguerre et la quête de souveraineté numérique dessinent une nouvelle carte des rivalités de puissance. Nous assistons à une militarisation du cyberespace et à sa fragmentation en zones d'influence. Les États sont contraints de développer de nouvelles capacités (cybercommandes, comme le COMCYBER français), de nouvelles alliances (l'OTAN a reconnu le cyberespace comme un « domaine d'opérations ») et de repenser leur sécurité nationale.
Ouverture HGGSP : Cette dynamique interroge directement plusieurs thèmes du programme. Elle illustre la transformation de la conflictualité (Axe 1) et la manière dont les acteurs non-étatiques (hacktivistes, entreprises technologiques) influencent les relations internationales. Elle pose aussi une question fondamentale d'histoire des puissances : assistons-nous, avec la montée en puissance de la Chine numérique et la résistance européenne, à l'émergence d'un ordre numérique multipolaire, ou à la consolidation d'une bipolarité technologique entre Washington et Pékin ? Enfin, le débat entre sécurité nationale et libertés individuelles (surveillance, chiffrement) renvoie aux tensions entre l'État et les citoyens dans l'espace numérique, un nouveau chapitre de l'étude des formes de gouvernance.
