Introduction : L'ASEAN, un acteur pivot dans un théâtre de rivalités
Fondée en 1967 pour promouvoir la stabilité dans une région marquée par la décolonisation et la guerre froide, l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (ASEAN) regroupe aujourd'hui dix pays (Indonésie, Malaisie, Singapour, Thaïlande, Philippines, Vietnam, Brunei, Laos, Myanmar, Cambodge). Avec une population de plus de 660 millions d'habitants et une économie dynamique, elle constitue une aire de puissance émergente. Cependant, sa position géostratégique cruciale, à la croisée des routes maritimes mondiales, en fait un enjeu central dans la rivalité systémique entre les États-Unis, puissance établie, et la Chine, puissance révisionniste. Le concept de 'centralité de l'ASEAN', pierre angulaire de sa diplomatie, est directement challengé par ces dynamiques de puissance, offrant une étude de cas parfaite pour le thème HGGSP 'Analyser les dynamiques des puissances internationales'.
Le cadre conceptuel et historique de l'ASEAN
Pour comprendre la situation actuelle, un retour sur les fondements de l'organisation est nécessaire. L'ASEAN a été créée dans un contexte de guerre froide régionale, visant initialement à contenir la propagation du communisme et à régler les conflits intra-régionaux (comme la 'Confrontation' entre l'Indonésie et la Malaisie). Ses principes fondamentaux, énoncés dans le Traité d'amitié et de coopération (TAC) de 1976, sont : le respect de la souveraineté et de l'intégrité territoriale, la non-ingérence dans les affaires intérieures, le règlement pacifique des différends et la renonciation à la menace ou à l'emploi de la force. Cette 'voie asiatique', basée sur le consensus (la 'décision par consultation' ou musyawarah) et la non-confrontation, a permis une stabilité relative mais est aujourd'hui mise à rude épreuve.
Le principe de centralité et son architecture régionale
La 'centralité de l'ASEAN' désigne l'ambition de l'organisation d'être le pilote et le cadre principal de la coopération et du dialogue en Asie-Pacifique. Elle s'incarne dans des forums qu'elle dirige, comme le Sommet de l'Asie de l'Est (EAS), la Réunion des ministres de la Défense de l'ASEAN (ADMM+) ou le Forum régional de l'ASEAN (ARF) sur la sécurité. Cette architecture permet à l'ASEAN de 'convoquer' les grandes puissances à sa table, préservant ainsi une forme d'agenda-setting. Cependant, cette centralité est de plus en plus instrumentalisée par Washington et Pékin pour promouvoir leurs propres visions de l'ordre régional, risquant de transformer l'ASEAN en un simple théâtre plutôt qu'en un metteur en scène.
Les défis géopolitiques : la mer de Chine méridionale et la compétition stratégique
Le différend en mer de Chine méridionale est l'épicentre des tensions. La Chine revendique la quasi-totalité de cette mer via la 'ligne en neuf traits', une revendication qui chevauche les Zones Économiques Exclusives (ZEE) de plusieurs membres de l'ASEAN (Vietnam, Philippines, Malaisie, Brunei, Indonésie). Pékin militarise des îlots artificiels et mène des opérations de coercition (comme l'utilisation de bateaux de pêche militaires ou de garde-côtes). Face à cela, les États-Unis mènent des opérations de 'liberté de navigation' (FONOPs) pour contester les revendications excessives et affirmer le droit international de la mer (Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, CNUDM).
Les divisions internes au sein de l'ASEAN
L'unité de l'ASEAN sur ce sujet est fragile. D'un côté, les 'États du front' directement concernés (Vietnam, Philippines) poussent pour une position plus ferme. De l'autre, des pays comme le Cambodge ou le Laos, économiquement très dépendants de la Chine, bloquent régulièrement toute déclaration commune critique envers Pékin. Cette division a par exemple conduit à l'échec d'un communiqué final en 2012, un événement rare et révélateur. L'ASEAN peine donc à parler d'une seule voix, affaiblissant son pouvoir de négociation et sa crédibilité en tant qu'acteur unifié.
Les enjeux économiques et la guerre technologique
La rivalité dépasse le militaire. Elle est aussi économique et technologique. La Chine est le premier partenaire commercial de l'ASEAN depuis plusieurs années, et l'Initiative 'la Ceinture et la Route' (BRI) y déploie des infrastructures massives (comme le chemin de fer Chine-Laos). En réponse, les États-Unis ont lancé l'Indo-Pacific Economic Framework (IPEF) et renforcé le Quad (dialogue stratégique avec le Japon, l'Inde et l'Australie). Les pays de l'ASEAN sont tiraillés : ils bénéficient des investissements chinois mais cherchent à diversifier leurs partenariats et à éviter une dépendance excessive. La guerre des semi-conducteurs et la pression américaine pour 'd-risquer' les chaînes d'approvisionnement de la Chine les placent dans une position délicate.
La recherche d'un équilibre et de l'« autonomie stratégique »
Face à cette pression, la stratégie dominante des pays de l'ASEAN est l'équilibrage (hedging). Il ne s'agit ni d'une alliance pure avec les États-Unis (comme pouvait l'être l'OTAN pendant la guerre froide), ni d'un alignement sur la Chine. Il s'agit d'un jeu subtil : coopérer économiquement avec Pékin tout en développant des partenariats de sécurité avec Washington (exercices militaires bilatéraux, ventes d'armes). L'Indonésie, en tant que plus grand pays, promeut le concept d'« ASEAN Outlook on the Indo-Pacific » (AOIP), visant à maintenir la région inclusive, ouverte et basée sur des règles, sans tomber dans le cadre exclusivement anti-chinois promu par Washington. Cette quête d'autonomie stratégique est un sujet d'étude essentiel pour comprendre la diplomatie des États moyens dans un système bipolaire émergent.
Conclusion et ouverture HGGSP : L'ASEAN, un laboratoire de la gouvernance mondiale en tension
L'ASEAN incarne les défis des organisations régionales dans un monde marqué par le retour des rivalités entre grandes puissances. Son cas montre les limites du multilatéralisme basé sur le consensus face à des acteurs pratiquant le hard power et la coercition économique. Sa capacité à préserver sa centralité et son unité est un test pour l'ordre international 'basé sur des règles'. Pour le programme HGGSP, l'étude de l'ASEAN permet de croiser plusieurs axes : la notion d'aire de puissance (l'Asie du Sud-Est est-elle une aire de puissance ou un espace convoité ?), les formes de la conflictualité (coercition hybride, guerre économique) et le rôle des organisations internationales dans la régulation des rapports de force. En ouverture, on peut s'interroger : l'ASEAN, par sa diplomatie du consensus et son refus de la confrontation, représente-t-elle un modèle alternatif de gouvernance régionale, ou est-elle condamnée à être un spectateur de sa propre histoire, instrumentalisée par des puissances extérieures dont les intérêts divergent radicalement ? Son avenir nous renseignera sur la viabilité des 'troisièmes voies' dans la géopolitique du XXIe siècle.
