Introduction : Une mer au cœur des enjeux géopolitiques contemporains
La mer de Chine méridionale, espace maritime de près de 3,5 millions de km², constitue l'un des points de friction géopolitiques les plus sensibles de la planète. Revendiquée en quasi-totalité par la République populaire de Chine via sa « ligne en neuf traits », elle est aussi contestée par plusieurs États riverains : le Vietnam, les Philippines, la Malaisie, Brunei et Taïwan. Cette superposition de revendications territoriales et maritimes, couplée à l'importance stratégique et économique de la zone, en fait un analyseur privilégié des dynamiques de puissance au XXIe siècle. Pour les élèves de Terminale HGGSP, cet exemple concret permet d'éclairer les thèmes du programme : les formes de conflits (ici, un conflit de souveraineté latent), les modalités de l'affirmation de la puissance, et le rôle des organisations internationales dans la régulation des différends.
Les racines historiques et juridiques du conflit
Des revendications anciennes et concurrentes
Les revendications chinoises s'appuient sur des cartes et des récits historiques remontant à plusieurs siècles, arguant d'une découverte et d'une administration ancienne des archipels (Paracels, Spratleys). Cependant, les autres pays concernés invoquent leur propre histoire et, surtout, le droit international de la mer, en particulier la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM) de 1982. Cette convention établit les concepts de zone économique exclusive (ZEE, 200 milles nautiques) et de plateau continental, sur lesquels s'appuient les revendications des Philippines, du Vietnam et des autres. La Chine, bien qu'ayant ratifié la CNUDM, rejette son application pour trancher le différend sur la souveraineté, préférant des négociations bilatérales où son poids est prépondérant.
L'arbitrage de 2016 : un tournant juridique sans effet politique
En juillet 2016, la Cour permanente d'arbitrage de La Haye, saisie par les Philippines, a rendu une décision majeure. Elle a invalidé les fondements historiques de la revendication chinoise de la « ligne en neuf traits » et estimé que les constructions chinoises sur des récifs submergés (comme Mischief Reef) ne pouvaient générer de ZEE. Pékin a qualifié cette sentence de « nul et non avenu », refusant catégoriquement de s'y plier. Cet épisode est une parfaite illustration des limites du droit international face à la realpolitik et à la volonté d'un État souverain, en l'occurrence une puissance majeure. Il pose la question de l'efficacité des mécanismes de règlement pacifique des différends lorsque les rapports de force sont asymétriques.
Les enjeux stratégiques et économiques : pourquoi une telle convoitise ?
Une autoroute maritime mondiale
Près d'un tiers du trafic maritime mondial transite par la mer de Chine méridionale, dont une grande partie du commerce de l'énergie (pétrole du Golfe vers l'Asie) et des biens manufacturés. Contrôler cette voie, c'est détenir un levier considérable sur l'économie mondiale, en particulier sur les économies très dépendantes du commerce extérieur comme le Japon, la Corée du Sud ou la Chine elle-même. La sécurité des lignes de communication maritimes (SLOC) est donc un enjeu vital pour tous les acteurs de la région et au-delà.
Des ressources convoitées
La zone est supposée receler d'importantes réserves d'hydrocarbures (pétrole et gaz) et de ressources halieutiques abondantes. Pour des pays en forte croissance et soucieux de leur sécurité alimentaire et énergétique, comme la Chine ou le Vietnam, l'accès à ces ressources est crucial. Cela explique en partie la stratégie de fait accompli de Pékin, qui a transformé des récifs submergés en îles artificielles équipées de pistes d'atterrissage, de ports et de systèmes de défense. Cette militarisation vise à asseoir un contrôle de fait sur la zone et ses ressources.
La dimension systémique : un théâtre de la rivalité sino-américaine
La stratégie de puissance de la Chine
Pour Pékin, la mer de Chine méridionale est une « mer historique » relevant de sa souveraineté nationale, un élément clé de sa stratégie de puissance globale. Le contrôle de cette mer est perçu comme essentiel pour :
- Assurer sa sécurité : protéger ses côtes et ses centres économiques (comme la région de Guangzhou/Shenzhen).
- Projeter sa puissance militaire : les bases insulaires servent de points d'appui pour sa marine, lui permettant d'étendre son périmètre de défense (concept d'« îles forteresses »).
- Affirmer son statut de grande puissance : refuser toute ingérence extérieure et imposer sa vision de l'ordre régional.
La réponse des États-Unis et la question de la liberté de navigation
Les États-Unis, en tant que puissance maritime globale et alliée de plusieurs pays de la région (Japon, Philippines, Australie), s'opposent aux revendications chinoises qu'ils jugent excessives et contraires au droit international. Washington mène régulièrement des opérations de liberté de navigation (FONOPs), en faisant naviguer ses navires militaires à proximité des îles artificielles chinoises. L'objectif est double : contester juridiquement les prétentions chinoises en démontrant que ces eaux sont des espaces internationaux, et réaffirmer leur engagement envers la sécurité de leurs alliés. Cette confrontation navale régulière illustre le concept de conflit de basse intensité et le risque d'un « incident » pouvant dégénérer.
La fragmentation de l'ASEAN
L'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (ASEAN), organisation régionale censée promouvoir la stabilité, est profondément divisée sur la question. Certains membres, comme le Cambodge ou le Laos, sont très proches de Pékin, tandis que d'autres, comme le Vietnam et les Philippines, cherchent un contre-poids américain. Cette division empêche l'ASEAN d'adopter une position commune ferme, affaiblissant le multilatéralisme régional et laissant le champ libre aux manœuvres bilatérales de la Chine.
Conclusion et ouverture HGGSP : Quels scénarios pour l'avenir ?
Les tensions en mer de Chine méridionale cristallisent les défis géopolitiques du siècle : montée en puissance révisionniste de la Chine, réaffirmation américaine en Asie-Pacifique, difficulté du droit et du multilatéralisme à réguler les conflits de souveraineté. Pour les élèves de HGGSP, cet exemple permet de lier plusieurs axes du programme : la conflictualité (entre guerre et paix), les instruments de la puissance (hard power militaire et soft power diplomatique), et la recherche d'un ordre politique mondial.
Ouverture prospective : Plusieurs scénarios sont envisageables. Le statu quo, fait d'incidents contrôlés et de militarisation graduelle, pourrait perdurer. Une escalade, accidentelle ou volontaire, reste un risque réel, notamment autour d'un point chaud comme le récif de Scarborough. Enfin, une voie de résolution, bien qu'incertaine, pourrait passer par la n��gociation d'un code de conduite contraignant entre la Chine et l'ASEAN, ou par un rééquilibrage des alliances régionales. Cette situation invite à réfléchir à la façon dont les États composent avec les normes internationales et les rapports de force pour définir et défendre leurs frontières, qu'elles soient terrestres ou, de plus en plus, maritimes.
