Introduction : un événement géopolitique majeur en Asie centrale
Le retrait chaotique des forces américaines et de l'OTAN d'Afghanistan en août 2021, suivi de la prise de Kaboul par les Taliban, constitue un tournant géopolitique majeur pour l'Asie et le monde. Cet événement, étudié dans le cadre du programme HGGSP, permet d'analyser plusieurs thèmes clés : la fin d'un cycle d'intervention militaire occidentale ("nation building"), la recomposition des rapports de force régionaux, et les défis posés à l'ordre international fondé sur les droits humains. L'Afghanistan, carrefour stratégique entre l'Asie du Sud, l'Asie centrale et le Moyen-Orient, redevient un enjeu central des rivalités entre puissances et un laboratoire des nouvelles conflictualités.
Contexte historique et géopolitique : un "cimetière des empires"
Pour comprendre l'actualité, un retour historique est indispensable. L'Afghanistan, État tampon créé au XIXe siècle, a une longue histoire de résistance aux puissances extérieures (empires britannique et russe, puis URSS et États-Unis). Sa géographie montagneuse et sa structure sociale tribale et ethnique complexe (Pachtounes, Tadjiks, Hazaras, Ouzbeks) ont toujours compliqué toute tentative de contrôle centralisé. Les Taliban, apparus dans les années 1990, sont un mouvement essentiellement pachtoune nourri par un islamisme déobandi et une idéologie rigoriste. Leur premier régime (1996-2001) avait déjà montré leur vision extrême de la charia et leur hostilité à la modernité occidentale. Leur retour au pouvoir en 2021 marque la fin de vingt ans d'expérience de reconstruction étatique soutenue par la communauté internationale, mais minée par la corruption et l'impopularité du gouvernement de Kaboul.
Une prise de pouvoir rapide et ses conséquences immédiates
La rapidité de l'effondrement du gouvernement afghan soutenu par les États-Unis a surpris le monde entier. Elle révèle l'échec profond du projet de construction d'un État-nation moderne et démocratique. Les conséquences humaines ont été dramatiques : exode de dizaines de milliers d'Afghans craignant les représailles, effondrement économique, et mise en place immédiate de restrictions sévères sur les libertés, particulièrement celles des femmes et des filles. Sur le plan géopolitique, cet événement a été perçu comme une humiliation majeure pour les États-Unis et leurs alliés, affaiblissant leur crédibilité et leur puissance d'influence. À l'inverse, il a été présenté comme une victoire par d'autres acteurs, comme la Chine, la Russie ou l'Iran, qui y voient le signe du déclin de l'hégémonie occidentale.
Analyse géopolitique : nouvelles rivalités et recomposition régionale
Le vide laissé par le départ occidental a été rapidement comblé par de nouvelles compétitions entre puissances régionales et globales, illustrant parfaitement les concepts de rivalités et d'aires d'influence.
Les stratégies des puissances voisines et émergentes
- La Chine : Pékin, sans reconnaître officiellement le régime taliban, a engagé un dialogue pragmatique. Ses intérêts sont multiples : sécuriser ses frontières face à toute contagion islamiste vers le Xinjiang, intégrer l'Afghanistan dans son initiative des "Nouvelles Routes de la Soie" (BRI) pour accéder aux ressources et étendre son influence en Asie centrale. La Chine mise sur la stabilité, même autoritaire, pour protéger ses investissements.
- Le Pakistan : Allié historique des Taliban, Islamabad voit dans le nouveau régime un moyen de contrer l'influence de l'Inde en Afghanistan et d'obtenir "une profondeur stratégique" à ses frontières. Cependant, il craint aussi la résurgence de groupes terroristes qui pourraient menacer sa sécurité intérieure.
- La Russie : Moscou, qui a connu sa propre défaite en Afghanistan dans les années 1980, cherche à consolider son influence en Asie centrale face à la Chine et à l'Occident. Elle organise des dialogues diplomatiques (format Moscou) et utilise la menace terroriste pour justifier son rôle de puissance sécuritaire régionale.
- L'Iran : Téhéran, bien qu'historiquement opposé aux Taliban sunnites (face à un chiisme majoritaire en Iran), entretient des relations ambivalentes avec Kaboul, mêlant coopération économique et méfiance idéologique.
- L'Inde : New Delhi, grand perdant de ce changement, voit son influence réduite à néant après des années d'investissements importants dans l'Afghanistan pro-occidental. Elle craint un sanctuaire pour des groupes terroristes hostiles à l'Inde et une alliance Pakistan-Taliban.
Les réactions de l'Occident et la gouvernance mondiale en crise
Les États-Unis et l'Europe se trouvent dans une position délicate. Ils condamnent les violations des droits humains, en particulier ceux des femmes, et imposent des sanctions financières. Cependant, ils doivent aussi composer avec la réalité du pouvoir taliban pour lutter contre la menace de l'État islamique au Khorasan (ISIS-K) et gérer la crise humanitaire. Cette situation met en lumière les tensions et les limites de la gouvernance mondiale : l'ONU est divisée, le Conseil de Sécurité impuissant à agir en raison des veto, et le principe de "Responsabilité de Protéger" (R2P) semble inapplicable. L'isolement diplomatique du régime taliban n'est pas total, certains États (Qatar, Turquie) jouant un rôle d'intermédiaire, ce qui montre la fragmentation de la communauté internationale.
Enjeux et défis contemporains : un laboratoire des nouvelles conflictualités
L'Afghanistan des Taliban est un terrain d'étude privilégié pour les thèmes du programme HGGSP sur les conflictualités et les frontières.
Sécurité, terrorisme et nouvelles formes de conflictualité
La promesse talibane de ne pas laisser le territoire servir de base pour des attaques internationales est mise à l'épreuve. La présence d'al-Qaïda et la menace croissante de l'État islamique (ISIS-K) montrent la difficulté pour un mouvement insurgé de devenir une force de police étatique. Les conflits prennent des formes hybrides : insurrection, terrorisme, guerre économique par sanctions. La frontière afghano-pakistanaise (ligne Durand) reste une zone de tension et de contestation, illustrant le concept de frontière comme espace de conflit et de contrôle.
La crise humanitaire et des droits humains comme enjeu géopolitique
La situation humanitaire est catastrophique. L'économie est paralysée par les sanctions, les réserves gelées à l'étranger et la fin de l'aide internationale directe. Plus de la moitié de la population souffre de faim aiguë. La répression des droits, en particulier l'exclusion des femmes de l'espace public et du système éducatif, est utilisée comme un levier par les Taliban pour affirmer leur identité et leur souveraineté face aux pressions extérieures. Cela pose une question éthique et politique majeure aux acteurs internationaux : comment aider le peuple afghan sans renforcer le régime ?
Gouvernance, identité et projet de société
Les Taliban tentent de construire un "émirat islamique" basé sur une interprétation ultra-rigoriste de la charia. Ce projet entre en collision frontale avec les normes internationales et les aspirations d'une partie de la population, notamment urbaine. La question de la reconnaissance diplomatique est centrale : aucun État ne l'a accordée à ce jour, conditionnant cette reconnaissance au respect des droits humains et à la coupure avec le terrorisme. L'Afghanistan devient ainsi un cas d'école sur la tension entre souveraineté étatique et normes universelles.
Conclusion et ouverture HGGSP : l'Afghanistan, un analyseur des recompositions mondiales
L'événement "retour des Taliban" en Afghanistan est bien plus qu'un fait d'actualité régional. C'est un analyseur puissant des dynamiques géopolitiques contemporaines. Il illustre la fin d'un unilatéralisme américain et le retour d'un monde multipolaire où les puissances régionales (Chine, Russie, Pakistan, Iran) jouent un rôle accru. Il questionne l'efficacité et la légitimité des interventions extérieures de "state-building". Il met en lumière les nouvelles conflictualités, où la guerre idéologique, la guerre économique par sanctions et la guerre de l'information se superposent aux conflits armés. Enfin, il pose de façon aiguë le dilemme entre stabilité/autoritarisme et promotion des droits humains dans la politique étrangère des États.
Ouverture HGGSP : Cette situation invite à une réflexion plus large sur les formes de la puissance au XXIe siècle. La défaite américaine, malgré sa supériorité militaire écrasante, montre les limites de la puissance dure. À l'inverse, la Chine et d'autres acteurs privilégient une approche basée sur la puissance économique et le dialogue pragmatique, mettant de côté les questions de régime politique. L'Afghanistan pourrait-il devenir un modèle pour d'autres zones de conflit où les puissances occidentales interviendraient à l'avenir ? Comment repenser la gouvernance mondiale face à des acteurs non-étatiques ou à des régimes qui rejettent les normes libérales ? L'étude de ce cas concret permet d'alimenter la réflexion sur les axes du programme : « Faire la guerre, faire la paix » et « Analyser les dynamiques des puissances internationales ».
