Asie28 janvier 202610 min de lecture

Japon : la remilitarisation face aux nouveaux défis géopolitiques en Asie

Le Japon, sous l'impulsion du Premier ministre Fumio Kishida, engage une transformation stratégique historique en augmentant massivement son budget militaire et en révisant sa doctrine de défense. Cette évolution, marquée par l'abandon du strict pacifisme d'après-guerre, répond directement à la montée en puissance de la Chine, aux provocations nord-coréennes et à l'invasion russe de l'Ukraine. Elle interroge les fondements de l'ordre régional et la place du Japon dans le système international.

Introduction : Un tournant stratégique dans le Pacifique

En décembre 2022, le gouvernement japonais a adopté trois documents stratégiques fondateurs : la Stratégie de Sécurité Nationale, les Lignes directrices du Programme de Défense Nationale et le Plan à moyen terme pour la Défense. Ensemble, ils actent une rupture avec la doctrine de défense exclusivement défensive qui prévalait depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le Japon prévoit de doubler ses dépenses militaires pour les porter à 2% de son PIB d'ici 2027, un niveau comparable à celui des membres de l'OTAN. Cette décision, la plus significative en matière de sécurité depuis des décennies, place le Japon au cœur des recompositions géopolitiques en Asie-Pacifique et offre un cas d'étude concret pour les thèmes du programme HGGSP : les rivalités entre puissances, la recherche de la paix et la construction d'un ordre politique mondial.

Contexte historique et cadres juridiques : L'héritage de l'article 9

Pour comprendre la portée de ce tournant, un retour sur le cadre constitutionnel et historique est indispensable. La Constitution japonaise de 1947, rédigée sous l'occupation américaine, est marquée par son article 9, par lequel le Japon renonce « à jamais » à la guerre comme droit souverain et à la menace ou à l'usage de la force pour régler les différends internationaux. Cet article a fondé l'identité pacifiste du Japon d'après-guerre et limité ses forces armées, les Forces d'autodéfense (FAD), à une stricte posture défensive.

Une interprétation évolutive

Depuis les années 1950, les gouvernements successifs ont progressivement assoupli l'interprétation de cet article par des « réinterprétations » gouvernementales, permettant notamment la création des FAD (1954) ou le droit à l'autodéfense collective (2014). La nouvelle stratégie de 2022 franchit un cap supplémentaire en se dotant de capacités de contre-force (counterstrike capabilities), c'est-à-dire la capacité de frapper des bases militaires ennemies (comme des sites de lancement de missiles) dès lors qu'une attaque contre le Japon est imminente et qu'aucune autre option n'est possible. Cette évolution, bien que présentée comme conforme à l'autodéfense, redéfinit profondément le périmètre d'action des FAD.

Les facteurs géopolitiques de la remilitarisation : Un environnement régional dégradé

Cette transformation n'est pas un choix isolé mais une réponse à un changement systémique de l'environnement de sécurité en Asie-Pacifique, illustrant parfaitement le concept de « sécurité nationale » étudié en HGGSP.

La montée en puissance assertive de la Chine

La rivalité avec la Chine est le facteur principal. Les ambitions de Pékin en mer de Chine orientale et méridionale, ses manœuvres militaires accrues autour de Taïwan (que Tokyo considère comme un partenaire essentiel pour sa sécurité) et la modernisation rapide de l'Armée populaire de libération (notamment sa marine et ses missiles) sont perçues à Tokyo comme une menace directe. La revendication chinoise sur les îles Senkaku (Diaoyu), administrées par le Japon, cristallise cette tension. Le Japon estime que le statu quo militaire régional, favorable à ses intérêts, est en train de basculer.

Les défis nord-coréen et russe

  • Corée du Nord : Le programme nucléaire et balistique de Pyongyang, avec des tirs de missiles traversant fréquemment l'espace aérien japonais, représente une menace existentielle et immédiate.
  • Russie : L'invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022 a été un électrochoc. Elle a démontré la possibilité d'une guerre de haute intensité entre États et a remis en cause l'efficacité de la dissuasion conventionnelle. Elle a aussi renforcé la coopération militaire sino-russe en Asie, inquiétant Tokyo.

L'alliance avec les États-Unis et le multilatéralisme

Le Japon renforce simultanément son alliance avec les États-Unis, pierre angulaire de sa sécurité depuis 1951. Washington pousse d'ailleurs Tokyo à assumer un plus grand rôle dans la défense régionale. Parallèlement, le Japon développe des partenariats de sécurité avec d'autres acteurs (Australie, Inde, Royaume-Uni, pays de l'ASEAN) dans une logique de sécurité multilatérale, cherchant à construire un réseau de pays partageant des valeurs démocratiques pour contrebalancer l'influence chinoise.

Enjeux et implications : Vers un nouveau Japon stratégique ?

Cette politique soulève des enjeux majeurs, à la fois internes et internationaux, qui font écho aux débats sur la souveraineté et la puissance.

Débats nationaux et contraintes

La décision est controversée au sein de la société japonaise, attachée à son héritage pacifiste. Les questions du financement (hausse des impôts envisagée) et de la révision constitutionnelle (que le Premier ministre Kishida souhaite mais qui nécessite un large consensus) divisent l'opinion et la classe politique. La légitimité de cette politique repose sur sa capacité à convaincre les Japonais que la sécurité collective et une défense robuste sont les garants de la paix, et non l'inverse.

Impact sur l'équilibre régional et les dynamiques de puissance

Sur la scène internationale, cette évolution est perçue comme un élément clé de la compétition sino-américaine. Elle pourrait :

  • Accroître la stabilité en renforçant la dissuasion et en permettant au Japon de mieux contribuer à la sécurité collective avec ses alliés.
  • Nourrir une course aux armements en Asie, la Chine et la Corée du Nord pouvant voir dans ce réarmement une justification à leurs propres développements militaires.
  • Transformer le rôle international du Japon, d'une « puissance civile » à une « puissance normale » assumant pleinement les attributs militaires de sa souveraineté.

Conclusion et ouverture HGGSP : Le Japon, laboratoire des nouvelles conflictualités

La remilitarisation du Japon est un phénomène géopolitique complexe qui dépasse la simple augmentation d'un budget de défense. Elle incarne la recomposition des équilibres de puissance en Asie et la fin de l'ordre régional hérité de la Guerre froide. Elle illustre comment un État, face à un environnement perçu comme de plus en plus menaçant, adapte ses doctrines, ses alliances et son appareil militaire pour préserver sa sécurité et son influence.

Ouverture pour le programme HGGSP : Cette étude de cas invite à une réflexion plus large sur plusieurs axes du programme. D'abord, sur l'évolution des formes de la conflictualité : le Japon se prépare à des conflits de haute intensité tout en étant engagé dans une compétition technologique et économique permanente avec la Chine. Ensuite, sur la recherche de la paix et de la sécurité : le débat entre pacifisme constitutionnel et réalisme sécuritaire au Japon pose la question fondamentale des moyens légitimes pour assurer la paix. Enfin, sur l'analyse des puissances : le Japon, troisième économie mondiale, cherche-t-il à devenir une « grande puissance militaire » classique, ou invente-t-il un nouveau modèle de puissance intégrant technologies de pointe, alliances multilatérales et soft power ? L'avenir de la stabilité en Asie-Pacifique dépendra en partie de la réponse à cette question.

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