Introduction : Un scrutin européen sous haute tension géopolitique
Les élections au Parlement européen de juin 2024 se sont déroulées dans un contexte international particulièrement tendu : guerre en Ukraine, conflit israélo-palestinien, rivalités sino-américaines et crises économiques persistantes. Ce scrutin, souvent perçu comme secondaire par les citoyens, constitue en réalité un analyseur géopolitique majeur des recompositions à l'œuvre au sein de l'Union européenne. Pour les élèves de Terminale suivant la spécialité HGGSP, il offre une étude de cas concrète sur les thèmes centraux du programme : les formes de la démocratie, la contestation de la souveraineté, les frontières et la construction d'un espace politique supranational face aux défis de la mondialisation. Ce vote a acté une fragmentation politique inédite, avec la percée historique des partis d'extrême droite et souverainistes, remettant en cause l'équilibre des forces qui prévalait depuis des décennies à Strasbourg et Bruxelles.
Contexte et enjeux : Une Union européenne à la croisée des chemins
Pour bien saisir la portée de ce scrutin, un rappel du contexte institutionnel et politique s'impose. Le Parlement européen, seule institution de l'UE élue au suffrage universel direct, voit ses pouvoirs renforcés par le traité de Lisbonne (2009). Il partage désormais le pouvoir législatif et budgétaire avec le Conseil de l'Union européenne (représentant les États membres). Les élections de 2024 intervenaient à mi-parcours de la Commission von der Leyen, dont la politique « verte » et numérique avait été fortement contestée. Les enjeux étaient multiples : orientation de la politique climatique (Pacte Vert), gestion des migrations, réponse à l'inflation, positionnement dans la guerre en Ukraine et future politique de défense commune. Ces thèmes ont structuré des campagnes électorales très nationalisées, où les débats internes à chaque État membre ont souvent primé sur une vision européenne commune.
La poussée souverainiste : Cartographie et causes d'un séisme politique
Le résultat le plus marquant est l'effondrement relatif du « grand coalition » traditionnelle (Parti Populaire Européen - PPE, Sociaux-démocrates - S&D, Renew) et la progression spectaculaire des partis d'extrême droite et souverainistes, regroupés dans les groupes « Conservateurs et Réformistes européens » (ECR) et « Identité et Démocratie » (ID). En France, le Rassemblement National est arrivé largement en tête. En Allemagne, l'AfD a réalisé un score historique, devançant les sociaux-démocrates du chancelier Olaf Scholz. En Italie, Fratelli d'Italia de Giorgia Meloni a confirmé sa domination. En Autriche, en Belgique (Flandre) et aux Pays-Bas, les forces identitaires ont également progressé.
Cette poussée s'explique par plusieurs facteurs géopolitiques et sociaux-économiques :
- La crise migratoire : La question des frontières et de la souveraineté nationale sur les politiques d'asile reste un moteur puissant du vote protestataire.
- L'inflation et le pouvoir d'achat : Les politiques économiques de l'UE sont perçues comme éloignées des préoccupations quotidiennes.
- Les politiques climatiques : Le « Green Deal » est contesté par une partie de l'opinion qui y voit un facteur de déclassement économique et une atteinte aux libertés.
- La guerre en Ukraine : Le soutien financier et militaire à Kyiv, ainsi que les sanctions contre la Russie, divisent profondément les sociétés européennes.
Cette cartographie électorale dessine une Europe fracturée entre un Ouest et un Nord encore relativement attachés aux valeurs libérales et un Est et une partie du Sud plus sensibles aux discours souverainistes et conservateurs.
Conséquences géopolitiques immédiates : Un Parlement fragmenté et un blocage institutionnel ?
La nouvelle composition du Parlement rend plus complexe la formation de majorités sur les textes législatifs. La coalition centriste (PPE, S&D, Renew) a perdu sa majorité absolue. Pour faire adopter ses textes, la future Commission devra donc soit chercher des compromis avec une partie des conservateurs de l'ECR (moins eurosceptiques que l'ID), soit construire des majorités ad hoc, texte par texte. Cette fragmentation affaiblit la capacité d'action et de réponse rapide de l'UE sur la scène internationale.
Impact sur les politiques européennes clés
1. Politique étrangère et de défense : Le soutien à l'Ukraine pourrait devenir plus conditionnel, avec une pression accrue pour des pourparlers de paix. La construction d'une autonomie stratégique européenne, déjà lente, risque de se heurter à des visions divergentes sur l'OTAN et la relation transatlantique.
2. Politique migratoire et des frontières : Une orientation plus restrictive est très probable, avec un renforcement des contrôles aux frontières extérieures (Frontex) et une pression accrue pour externaliser la gestion des migrants via des accords avec des pays tiers, soulevant des questions éthiques et juridiques.
3. Politique climatique (Green Deal) : Le consensus sur la transition écologique est rompu. Les normes environnementales contraignantes pour les industries et les agriculteurs seront probablement révisées à la baisse, au nom de la compétitivité économique.
4. Élargissement et gouvernance : La perspective d'une adhésion de l'Ukraine ou des pays des Balkans occidentaux semble s'éloigner, les forces souverainistes y étant majoritairement hostiles. La question d'une réforme des traités pour une Europe « à plusieurs vitesses » revient sur le devant de la scène.
Analyse HGGSP : Souveraineté, démocratie et frontières à l'épreuve du vote européen
Ce scrutin est une parfaite illustration des tensions entre souveraineté nationale et intégration supranationale, thème central du programme. Le vote pour les partis souverainistes exprime un rejet perçu d'un « déficit démocratique » bruxellois et une volonté de reprendre le contrôle (« take back control »). Il interroge la légitimité et l'efficacité du modèle de gouvernance multi-niveaux de l'UE.
Par ailleurs, la campagne a mis en lumière la question des frontières, à la fois internes (espace Schengen) et externes. Elle est devenue le symbole des angoises identitaires et sécuritaires. Enfin, le résultat pose la question de la résilience des démocraties libérales face à la montée de forces politiques qui, pour certaines, en contestent les fondements (indépendance de la justice, liberté de la presse, droits des minorités). L'Union européenne, en tant qu'acteur géopolitique, se trouve ainsi affaiblie dans sa capacité à promouvoir son modèle de valeurs sur la scène mondiale, face à des puissances autoritaires comme la Chine ou la Russie.
Conclusion et ouverture : Vers une reconfiguration durable de l'espace politique européen ?
Les élections européennes de 2024 ont confirmé une tendance lourde : la fin de l'hégémonie des forces pro-européennes traditionnelles et l'entrée dans une ère de fragmentation et d'incertitude politique. L'Union doit désormais composer avec des forces qui contestent son existence même ou souhaitent la transformer radicalement. Cela aura des conséquences profondes sur sa capacité à agir comme une puissance cohérente dans un monde multipolaire et conflictuel.
Ouverture HGGSP : Cette évolution invite à une réflexion plus large sur le futur des ensembles régionaux dans la mondialisation. L'UE, souvent présentée comme le modèle le plus abouti d'intégration, fait face à des tensions similaires à celles que connaissent d'autres organisations (ASEAN, MERCOSUR...). Elle pose la question fondamentale de la gouvernance mondiale : face aux défis globaux (climat, pandémies, cybersécurité), les réponses supranationales sont-elles encore politiquement possibles dans un contexte de montée des nationalismes ? L'étude de ce Parlement européen renouvelé sera un observatoire privilégié pour analyser, dans les années à venir, l'équilibre toujours mouvant entre coopération et souveraineté, entre ouverture et fermeture, au cœur des relations internationales contemporaines.
