Introduction : Un Séisme Géopolitique pour la Sécurité Européenne
Le 24 février 2022, l'invasion de l'Ukraine par la Russie a provoqué un changement de paradigme dans la perception des menaces en Europe. Cet événement, le plus important conflit interétatique sur le continent depuis la Seconde Guerre mondiale, a brutalement exposé les vulnérabilités stratégiques de l'Union européenne (UE) et relancé avec une urgence inédite le débat, ancien mais souvent théorique, sur l'autonomie stratégique européenne. Pour les élèves de spécialité HGGSP, ce sujet constitue une étude de cas exceptionnelle pour appréhender les dynamiques de la puissance, les jeux d'échelles (national/européen/atlantique) et la construction conflictuelle d'une politique commune dans un domaine régalien par excellence : la défense.
Partie 1 : Le Contexte Historique et Stratégique : Entre Dépendance Atlantique et Velléités d'Autonomie
Pour comprendre l'impact de la guerre en Ukraine, il faut revenir sur le cadre hérité de la Guerre Froide. La sécurité de l'Europe de l'Ouest a été structurée, depuis 1949, par l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN), garantissant la protection des États-Unis via l'article 5 (clause de défense collective). L'UE, née d'un projet économique et pacifique, a longtemps développé une compétence limitée en matière de défense. Les tentatives, comme la Politique de Sécurité et de Défense Commune (PSDC) lancée en 1999, sont restées modestes, focalisées sur des missions de gestion de crises (policières, humanitaires) et entravées par des divergences nationales persistantes (neutralité de certains États, attachement à la souveraineté). La relation avec l'OTAN, formalisée par la « Berlin Plus » en 2003, a consacré une forme de division du travail : l'OTAN pour la défense collective à haute intensité, l'UE pour le « soft power » sécuritaire. La guerre en Ukraine a fissuré ce modèle.
Le Réveil de la Menace Conventionnelle et la Fin de la « Paix Continentale »
L'agression russe a brutalement réintroduit la menace d'un conflit interétatique de haute intensité aux portes de l'UE, invalidant les postulats stratégiques des trente dernières années. Elle a mis en lumière : 1) L'incapacité initiale de l'UE à répondre militairement, révélant son manque d'outils de dissuasion crédibles. 2) La dépendance critique vis-à-vis des renseignements, de l'armement et du commandement américains pour soutenir l'Ukraine. 3) La prise de conscience que la sécurité européenne ne peut reposer uniquement sur une puissance extérieure, dont les priorités pourraient évoluer (discours sur le « pivot » américain vers l'Asie). Cette crise a donc agi comme un catalyseur politique sans précédent.
Partie 2 : Les Réponses de l'UE : Une Accélération Inédite des Initiatives
Face au choc, l'UE a réagi avec une rapidité et une ampleur surprenantes, déployant pour la première fois des instruments nouveaux ou jusqu'alors sous-utilisés.
La « Boussole Stratégique » et le Concept de Capacité de Défense Européenne
Adoptée en mars 2022, la Boussole Stratégique est le document de doctrine le plus ambitieux de l'UE en matière de sécurité. Elle fixe des objectifs concrets à horizon 2030 : la création d'une Force de Réaction Rapide de l'UE de 5000 soldats, capable d'intervenir dans différents scénarios de crise ; le renforcement des capacités dans les domaines cyber, maritime et spatial ; et le développement de l'industrie de défense européenne. Surtout, elle promeut l'idée d'une « Capacité de Défense Européenne » (CDE), non pas comme une armée européenne unique, mais comme une capacité renforcée et intégrée des États membres à agir ensemble, y compris dans des scénarios de haute intensité. C'est un pas conceptuel important vers l'autonomie.
Le Fonds Européen de Défense et la Coopération Structurée Permanente (PESCO)
Sur le plan capacitaire, deux outils sont mobilisés. Le Fonds Européen de Défense (FED), doté de 8 milliards d'euros pour 2021-2027, cofinance pour la première fois avec le budget communautaire le développement conjoint d'équipements militaires (drones, systèmes de communication). Il vise à réduire la fragmentation et les doublons coûteux entre industries nationales. Parallèlement, la Coopération Structurée Permanente (PESCO), lancée en 2017, a vu ses projets (comme le système de drones MALE ou la cyber-défense) accélérés et pris plus au sérieux. La guerre a donné une urgence opérationnelle à ces mécanismes bureaucratiques.
La Facilité Européenne pour la Paix : Un Instrument Révolutionnaire
L'instrument le plus novateur est sans doute la Facilité Européenne pour la Paix (FEP). Créée en 2021 et activée à grande échelle pour l'Ukraine, elle permet à l'UE de financer des livraisons d'armes létales à un pays tiers. C'est une rupture majeure : pour la première fois, le budget de l'UE sert explicitement à acheter et fournir des armes. Avec plus de 5 milliards d'euros engagés, la FEP est devenue le canal principal du soutien militaire européen à Kiev, symbolisant une militarisation assumée de l'action extérieure de l'Union.
Partie 3 : Les Défis et Tensions Persistants : Souveraineté, OTAN et Industrie
Malgré ces avancées, la construction d'une défense européenne crédible se heurte à des obstacles structurels qui relèvent des grands enjeux géopolitiques du programme HGGSP.
La Question Souverainiste et les Divergences Entre États Membres
La défense reste un domaine où la souveraineté nationale est jalousement gardée. Des clivages profonds subsistent : entre partisans d'une intégration poussée (France) et atlantistes convaincus (Pays-Bas, Pologne) ; entre pays neutres (Irlande) et membres de l'OTAN ; entre ceux qui privilégient la menace à l'Est (pays baltes) et au Sud (pays méditerranéens). La prise de décision à l'unanimité au Conseil entrave les initiatives audacieuses. La culture stratégique commune est encore en construction.
La Relation Complexe avec l'OTAN : Complémentarité ou Concurrence ?
C'est la tension centrale. L'UE affirme vouloir être un « partenaire plus fort » pour l'OTAN, pas un rival. Mais le renforcement de ses capacités pose inévitablement la question de la duplication et du commandement. Les États-Unis soutiennent généralement l'effort européen, à condition qu'il ne « découple » pas la défense du continent de l'Alliance Atlantique. Pour de nombreux pays d'Europe de l'Est, l'OTAN, avec la garantie nucléaire américaine, reste la seule assurance-vie crédible face à la Russie. L'équilibre entre autonomie européenne et solidarité atlantique est extrêmement délicat à trouver.
Le Défi Industriel et Technologique
L'Europe de la défense souffre d'une fragmentation industrielle qui la rend moins innovante et moins compétitive que le complexe militaro-industriel américain. Les chaînes d'approvisionnement en munitions, cruellement exposées par la guerre d'usure en Ukraine, sont un exemple criant. Le défi est de créer un marché européen de la défense intégré, tout en protégeant les champions nationaux et en évitant une dépendance aux fournisseurs extra-européens. C'est un enjeu de souveraineté technologique et industrielle.
Conclusion et Ouverture HGGSP : La Défense Européenne, Un Analyseur des Transformations de la Puissance
La guerre en Ukraine a incontestablement fait franchir un seuil à la défense européenne, la faisant passer du stade de l'intention politique à celui de l'action concrète et financée. L'UE s'est « militarisée » à un rythme inattendu. Pour l'analyse géopolitique, ce processus est un formidable analyseur : il révèle les tensions entre logique intergouvernementale et intégration, entre souveraineté nationale et puissance collective, entre alliance extérieure et autonomie.
Ouverture HGGSP : Cette dynamique invite à une réflexion plus large sur les formes contemporaines de la puissance. La défense européenne émerge dans un monde marqué par le retour de la guerre de haute intensité et la compétition entre grandes puissances (États-Unis, Chine, Russie). Elle pose la question de la place de l'UE dans cet ordre mondial en recomposition : peut-elle devenir un acteur stratégique global, capable de projeter une puissance militaire crédible pour protéger ses intérêts et ses valeurs ? L'étude de cette construction inachevée, entre crises et accélérations, est au cœur des enjeux de souveraineté, de gouvernance mondiale et de reconfiguration des alliances qui structurent le programme de Terminale.
