Introduction : Une crise géopolitique qui révèle une dépendance stratégique
La politique énergétique européenne, longtemps considérée comme un enjeu technique et économique, est devenue en 2022 un sujet géopolitique majeur. L'invasion de l'Ukraine par la Russie a agi comme un électrochoc, mettant en lumière la profonde vulnérabilité de l'Union européenne, dont près de 40% du gaz et 27% du pétrole importés provenaient de Russie avant la guerre. Cet événement récent offre un cas d'école pour le programme HGGSP, illustrant de manière concrète les notions de souveraineté, de puissance et de coopération régionale. Il interroge la capacité de l'UE à définir et défendre ses intérêts stratégiques dans un environnement international conflictuel, tout en accélérant sa transition écologique, autre pilier de sa politique.
Partie 1 : La fin d'un modèle : la dépendance énergétique comme arme géopolitique
Un héritage de l'ère soviétique et post-Guerre Froide
La dépendance européenne au gaz russe n'est pas un accident. Elle s'est construite progressivement depuis les années 1970, avec des gazoducs comme le Fraternité, et s'est accentuée après la chute de l'URSS. Pour l'Europe, c'était une source d'énergie abondante, relativement bon marché et géographiquement proche. Pour la Russie, c'était un outil de revenus et d'influence, une « arme douce » permettant de maintenir des liens avec l'Europe tout en diversifiant ses partenaires vers l'Asie. Cette interdépendance était souvent présentée comme un facteur de stabilité, un exemple de lien mutuellement bénéfique malgré les tensions politiques. La guerre a déchiré ce voile.
La guerre en Ukraine : le choc et la prise de conscience stratégique
En 2022, la Russie a instrumentalisé ses exportations de gaz pour exercer une pression politique et économique sur les États membres soutenant l'Ukraine, via des réductions de flux et la flambée des prix. Cela a provoqué une crise sans précédent, avec des risques de pénurie et une inflation dévastatrice. L'UE a dû réagir dans l'urgence. Cet épisode est une parfaite illustration du concept de « géopolitique des ressources » : le contrôle et l'accès à l'énergie deviennent un enjeu de conflit et de rapport de force. Il montre aussi les limites d'une stratégie basée sur la seule logique de marché, négligeant la dimension sécuritaire.
Partie 2 : La réponse de l'UE : entre urgence, solidarité et nouvelle doctrine
Le plan REPowerEU : une tentative de souveraineté énergétique
Face à la crise, la Commission européenne a lancé en mai 2022 le plan REPowerEU. Son objectif est triple : se passer des hydrocarbures russes avant 2030, diversifier les approvisionnements et accélérer la transition verte. Concrètement, cela s'est traduit par :
- Une course aux terminaux méthaniers (GNL) pour importer du gaz liquéfié des États-Unis, du Qatar ou d'Afrique.
- Le renforcement des interconnexions entre pays membres (gazoducs, électricité).
- Des mesures coercitives comme le plafonnement du prix du gaz et le mécanisme de correction du marché.
Cette politique illustre la recherche d'une « autonomie stratégique », concept clé du thème sur la souveraineté. L'UE cherche à réduire sa vulnérabilité aux chocs extérieurs en agissant sur ses chaînes d'approvisionnement.
La solidarité européenne à l'épreuve : tensions et compromis
La crise a testé la solidarité européenne. Des pays comme l'Allemagne, très dépendants, ont dû trouver des solutions rapides (réactivation de centrales à charbon, nouveaux contrats de GNL). D'autres, comme l'Espagne ou la France, moins dépendantes du gaz russe, ont mis en avant leurs infrastructures (terminaux GNL, nucléaire). Des tensions sont apparues sur la fixation des prix ou le partage des ressources. La réponse a finalement reposé sur des mécanismes de coordination et des compromis, montrant à la fois la résilience et les faiblesses de la gouvernance européenne en temps de crise. C'est un exemple pratique de la difficulté à concilier intérêts nationaux et intérêt commun européen.
Partie 3 : Les implications géopolitiques à long terme : un nouveau paysage énergétique mondial
Redéfinition des alliances et dépendances
Le « pivot » énergétique de l'UE modifie la carte des alliances. Les États-Unis deviennent le premier fournisseur de GNL à l'Europe, renforçant le lien transatlantique, mais créant aussi une nouvelle dépendance. L'Azerbaïdjan, l'Algérie ou l'Égypte gagnent en importance stratégique. Inversement, la Russie, privée d'une grande partie de son marché européen, se tourne davantage vers la Chine et l'Inde, accélérant un ré-alignement géopolitique vers l'Est. L'UE tente aussi de développer des « corridors d'énergie verte » avec des pays du Sud (hydrogène vert d'Afrique du Nord par exemple), intégrant la dimension développement dans sa stratégie.
L'accélération forcée de la transition verte : un paradoxe ?
La crise a créé un paradoxe apparent : pour assurer la sécurité d'approvisionnement à court terme, certains pays ont temporairement recours à des énergies carbonées (charbon, pétrole). Mais la réponse stratégique à moyen terme est un doublement de l'effort sur les énergies renouvelables et l'efficacité énergétique. Le plan REPowerEU vise à porter à 45% la part des renouvelables dans le mix énergétique d'ici 2030. Cela place la politique climatique (Pacte Vert) au cœur de la sécurité énergétique, faisant de la transition écologique un impératif géopolitique et non plus seulement environnemental. C'est une parfaite illustration de l'articulation entre le thème « Environnement » et « Souveraineté » en HGGSP.
Conclusion et ouverture HGGSP : L'énergie, révélateur de la puissance européenne
La crise énergétique déclenchée par la guerre en Ukraine a été un test de vérité pour l'Union européenne. Elle a révélé une vulnérabilité stratégique criante, mais a aussi catalysé une réponse commune ambitieuse, mêlant urgence sécuritaire et vision à long terme. L'UE tente de construire une souveraineté énergétique qui ne soit pas un repli autarcique, mais une autonomie fondée sur la diversification, l'innovation et les alliances choisies.
Ouverture pour le programme HGGSP : Cette séquence interroge fondamentalement la nature de la puissance européenne. Est-elle une « puissance normative » qui influence par ses règles (le marché carbone, les standards écologiques) ? Ou doit-elle devenir une « puissance géo-économique » classique, maniant les contrats, les infrastructures et la realpolitik énergétique ? La politique énergétique devient le terrain où se joue cette identité. De plus, elle pose la question de la justice sociale et des inégalités face à la transition (le concept de « justice énergétique »), et de la capacité de l'UE à projeter son modèle de transition à l'extérieur, face à la concurrence des plans de subventions américains (IRA) ou chinois. L'énergie n'est plus une simple commodité ; elle est le sang de la géopolitique du XXIe siècle, et l'Europe est en train d'apprendre, douloureusement, à en maîtriser les flux.
