Introduction : Un phénomène européen structurel
Les élections européennes de 2024, ainsi que plusieurs scrutins nationaux récents, ont confirmé une tendance lourde : la montée en puissance des partis d'extrême droite et populistes de droite à travers le continent. De la Suède, où les Démocrates de Suède (SD) sont devenus un parti pivot, à l'Italie gouvernée par Giorgia Meloni (Frères d'Italie), en passant par des percées significatives en France (Rassemblement National), en Allemagne (AfD) ou aux Pays-Bas (PVV de Geert Wilders), ce mouvement redessine la carte politique européenne. Cette analyse géopolitique, centrale pour le programme d'Histoire-Géographie, Géopolitique et Sciences Politiques (HGGSP), ne se limite pas à un simple constat électoral. Elle invite à décrypter les causes multifactorielles de cette poussée, ses conséquences sur la gouvernance de l'Union européenne et les défis qu'elle pose aux démocraties libérales. Il s'agit d'étudier l'articulation entre des dynamiques politiques internes aux États et leurs répercussions sur le projet européen, un axe fondamental du thème "Faire la guerre, faire la paix" et "Histoire et mémoires".
Contexte et facteurs explicatifs : un terreau fertile
Cette progression n'est pas un accident de l'histoire, mais le produit d'un contexte géopolitique et socio-économique particulier, que l'on peut analyser à plusieurs échelles.
Les crises successives comme catalyseurs
La crise migratoire de 2015 a constitué un tournant. Elle a placé la question des frontières et de l'identité au cœur du débat politique, permettant à l'extrême droite de se poser en défenseur de la souveraineté nationale et de la « sécurité culturelle ». La crise économique de 2008 et ses séquelles (austérité, précarisation) ont creusé les inégalités et nourri un sentiment d'abandon dans certaines régions périphériques, favorisant un vote de protestation contre les élites traditionnelles. Enfin, la pandémie de Covid-19 et la guerre en Ukraine ont exacerbé les inquiétudes (insécurité économique, inflation énergétique) et remis en question la capacité protectrice des États et de l'UE.
Un discours et une stratégie renouvelés
Les partis concernés ont souvent opéré un « dédiabolisation » stratégique, atténuant leur rhétorique la plus radicale pour se concentrer sur des thèmes porteurs : souveraineté nationale versus gouvernance européenne, critique de l'immigration, défense des traditions et rejet des politiques dites « woke ». Ils exploitent habilement les failles des démocraties représentatives (distanciation entre gouvernants et gouvernés) et utilisent les réseaux sociaux pour diffuser leur message, court-circuitant les médias traditionnels.
La fragmentation de l'offre politique
L'affaiblissement des grands partis de gouvernement (sociaux-démocrates, conservateurs traditionnels) et l'émergence de nouvelles clivages (cosmopolitisme vs enracinement) ont fragmenté l'espace politique, ouvrant des opportunités pour des forces anti-système.
Conséquences géopolitiques : l'Union européenne sous tension
L'influence croissante de ces partis n'est pas sans effet sur la politique européenne, tant dans son fonctionnement interne que dans son action extérieure.
Une gouvernance européenne paralysée ou reconfigurée ?
Au Parlement européen, les groupes d'extrême droite (ECR et ID) forment désormais des blocs influents. S'ils peinent à s'unir sur un programme commun en raison de divergences nationales (notamment sur la guerre en Ukraine), leur poids peut complexifier l'adoption de législations, notamment sur le Pacte vert, l'asile ou l'élargissement. Au Conseil européen, la présence de dirigeants comme Meloni ou, potentiellement, d'autres, oblige à des compromis et peut freiner les initiatives nécessitant l'unanimité (politique étrangère, fiscalité).
Des lignes de fracture qui se renforcent
Cette montée accentue les divisions au sein de l'UE :
- Est-Ouest : sur les questions migratoires et l'État de droit (conflits avec la Pologne et la Hongrie de Viktor Orbán, allié de longue date de cette mouvance).
- Nord-Sud : sur les politiques économiques et budgétaires.
- Pro-fédéralisme vs souverainistes : le projet d'« Europe des nations » porté par l'extrême droite s'oppose frontalement à toute avancée vers une intégration politique plus poussée.
Une politique étrangère et de défense fragilisée
Le soutien à l'Ukraine, pierre angulaire de la politique étrangère de l'UE depuis 2022, est remis en cause par certains partis (notamment l'AfD, le FPÖ autrichien ou le RN français qui a historiquement entretenu des liens avec Moscou). Cela introduit une incertitude sur la pérennité de l'engagement européen. De plus, les positions pro-Poutine de certains courants affaiblissent l'unité de réponse face à la Russie.
Enjeux pour les démocraties et perspectives HGGSP
Au-delà des institutions européennes, ce phénomène interroge les fondements mêmes des régimes politiques.
L'État de droit et les valeurs démocratiques à l'épreuve
Dans les pays où ces partis gouvernent (Hongrie, Pologne jusqu'en 2023, Italie), on observe des tentatives de remodeler les contre-pouvoirs (justice, médias, société civile), ce qui pose la question de la résilience des institutions. Le programme HGGSP sur « les démocraties » est ici directement mobilisable pour analyser ces tensions entre volonté populaire exprimée par les urnes et protection des droits fondamentaux.
Recomposition des mémoires et des récits nationaux
L'extrême droite promeut souvent un récit national nostalgique et identitaire, qui entre en conflit avec une vision européenne fondée sur la réconciliation et les mémoires partagées (thème « Histoire et mémoires »). La réinterprétation de l'histoire, la minimisation des collaborations avec le nazisme, ou au contraire l'instrumentalisation de certains passés victimaire, sont des outils de ce combat culturel.
Quelles réponses des autres forces politiques ?
La montée de l'extrême droite provoque des réactions variées : durcissement des partis de gouvernement sur les questions sécuritaires et migratoires (glissement à droite), formation de « cordons sanitaires » pour bloquer leur accès au pouvoir (comme en Allemagne), ou au contraire, tentatives de normalisation et d'alliances tactiques. L'avenir de la social-démocratie et du centre droit européen se joue en grande partie dans cette réponse.
Conclusion et ouverture : L'Europe à la croisée des chemins
La montée de l'extrême droite en Europe est donc un fait politique majeur, aux racines profondes (crises, mutations sociales, défiance) et aux implications géopolitiques considérables. Elle teste la solidité du projet européen, fondé sur des valeurs communes, et menace de le faire évoluer vers une simple zone de libre-échange où prédominerait la logique des intérêts nationaux concurrents. Pour le programme HGGSP, ce sujet est une illustration parfaite de l'interdépendance entre le niveau national et le niveau européen, et de la manière dont les idéologies structurent les rapports de force et les politiques publiques.
Ouverture HGGSP : Cette analyse invite à une réflexion plus large sur la nature de la puissance dans le monde contemporain. Une Europe politiquement divisée et en proie à des nationalismes revendicatifs peut-elle encore prétendre être un acteur géopolitique unifié et influent sur la scène internationale, face aux États-Unis, à la Chine ou à la Russie ? La question de la souveraineté européenne, chère au thème « Analyser les dynamiques des puissances internationales », se pose avec une acuité renouvelée : est-elle compatible avec la résurgence de souverainetés nationales exclusives ? L'étude de cette tension entre intégration et fragmentation sera sans doute au cœur des enjeux géopolitiques européens des prochaines années.
