Introduction : Un élargissement sous le signe de la guerre
Le 14 décembre 2023, le Conseil européen a pris une décision historique : ouvrir les négociations d'adhésion avec l'Ukraine et la Moldavie, et accorder le statut de candidat à la Bosnie-Herzégovine. Cet événement, acté formellement en 2024, constitue l'un des développements géopolitiques les plus significatifs pour l'Union Européenne depuis l'élargissement de 2004. Loin d'être un processus technique de plus, il est directement né du choc géopolitique provoqué par l'invasion russe de l'Ukraine le 24 février 2022. Pour les élèves de Terminale en HGGSP, cet élargissement en devenir est une étude de cas parfaite pour comprendre les dynamiques de puissance, les frontières mouvantes de l'UE, et les défis de la gouvernance à 30 membres ou plus. Il interroge la finalité politique du projet européen et sa capacité à agir comme un acteur géopolitique cohérent dans un environnement international conflictuel.
Partie 1 : Les motivations géopolitiques d'un élargissement accéléré
Une réponse à l'agression russe : la dimension sécuritaire
L'élargissement vers l'Est est, avant tout, une réponse stratégique à la guerre en Ukraine. L'UE utilise ici son pouvoir d'attraction, sa « puissance normative », comme un instrument de politique étrangère. En offrant une perspective européenne concrète à l'Ukraine, l'UE cherche à ancrer durablement ce pays dans la sphère d'influence occidentale, contrecarrant ainsi les ambitions impériales de la Russie. C'est une application directe du concept de « communauté de sécurité » développé par Karl Deutsch : étendre une zone où la guerre est impensable. Pour la Moldavie, menacée par la présence de troupes russes en Transnistrie, et pour les Balkans occidentaux, où l'influence russe reste active (notamment en Serbie), l'élargissement est perçu comme un bouclier géopolitique.
Consolider le « continent européen » : un projet existentiel
Au-delà de la réaction immédiate, cet élargissement relance une question fondamentale du projet européen : ses frontières ultimes. Où s'arrête l'Europe ? L'inclusion de l'Ukraine, État dont la souveraineté et l'identité européenne étaient niées par le Kremlin, est un acte politique fort. Il affirme une vision de l'Europe fondée sur le choix politique des peuples et le respect des critères de Copenhague (démocratie, État de droit, économie de marché), et non sur des déterminismes historiques ou civilisationnels. Cet élargissement devient ainsi un marqueur de l'identité géopolitique de l'UE face à la Russie.
Partie 2 : Les défis colossaux de l'intégration
Le défi institutionnel : une UE ingouvernable ?
L'arrivée de nouveaux membres, potentiellement importants comme l'Ukraine (45 millions d'habitants), pose un problème aigu de gouvernance. Les institutions actuelles, conçues pour 6, puis 15, puis 27 membres, montrent déjà leurs limites. Les questions sont multiples :
- La règle de l'unanimité : Peut-on maintenir un droit de veto dans une UE à 30+ membres, au risque de paralyser toute décision en politique étrangère ou fiscale ?
- La composition de la Commission et du Parlement : Faut-il réduire le nombre de commissaires ? Réviser la répartition des sièges au Parlement ?
- Le budget européen : L'Ukraine, un pays en reconstruction, serait un bénéficiaire net important de la Politique Agricole Commune (PAC) et des fonds de cohésion. Cela nécessiterait une réforme profonde des finances de l'UE et un effort contributif accru des États membres actuels.
Le défi économique et social : le grand écart de développement
L'écart de développement entre l'UE actuelle et les candidats est abyssal. Le PIB par habitant de l'Ukraine représente moins de 10% de la moyenne européenne. L'intégration économique pose la question des délocalisations, des migrations intra-européennes, et de la capacité des marchés à absorber une main-d'œuvre nouvelle. L'adhésion nécessitera des périodes de transition longues et complexes pour des secteurs sensibles comme l'agriculture ou l'énergie. C'est tout le modèle de convergence économique de l'UE qui est testé.
Le défi de l'État de droit et de la lutte contre la corruption
L'Ukraine et les Balkans occidentaux sont engagés dans des réformes difficiles pour se conformer aux critères de Copenhague. La guerre a accéléré certaines réformes en Ukraine, mais la corruption reste un défi majeur. L'UE devra déployer des mécanismes de contrôle renforcés, peut-être un statut intermédiaire d'« adhésion graduelle », pour éviter les erreurs passées où l'État de droit s'est dégradé après l'adhésion (cas de la Hongrie et de la Pologne). La crédibilité du projet européen repose sur sa capacité à faire respecter ses valeurs fondamentales.
Partie 3 : Les répercussions géopolitiques régionales et globales
Une nouvelle frontière avec la Russie : la ligne de fracture est-européenne
Un élargissement à l'Ukraine et à la Moldavie redessine la carte géopolitique de l'Europe. La frontière orientale de l'UE deviendrait une ligne de confrontation directe avec la Russie, de la mer Baltique à la mer Noire. Cela implique des responsabilités sécuritaires accrues pour l'UE et l'OTAN (dont tous les nouveaux membres seraient probablement membres). Cela risque aussi de « gel » définitivement le conflit avec la Russie, créant une division durable du continent, un retour à une logique de blocs.
L'impact sur les Balkans occidentaux : une course contre la montre
L'accélération donnée à l'Ukraine a créé des frustrations dans les Balkans, où les pays candidats (Albanie, Macédoine du Nord, Monténégro, Serbie, Kosovo) négocient depuis des années. L'UE doit maintenant gérer ce « double élargissement » pour éviter un nouveau délitement de la région, source d'instabilité. La promesse européenne reste le principal levier de stabilisation des Balkans.
Le message aux autres voisins : la fin du « partenariat privilégié » ?
Cet élargissement pose la question du futur de la Politique Européenne de Voisinage. Des pays comme la Géorgie, qui a aussi obtenu le statut de candidat, ou à plus long terme, des États du partenariat oriental (Arménie, Azerbaïdjan) ou du sud (Tunisie), peuvent-ils espérer une adhésion ? Ou l'UE va-t-elle cristalliser ses frontières après cet élargissement, créant une nouvelle ligne de division avec son « étranger proche » ?
Conclusion et ouverture HGGSP
L'élargissement de l'UE en 2024-2030+ est bien plus qu'un processus administratif. C'est un choix géopolitique fondamental qui engage l'avenir du continent. Il montre une UE qui, poussée par les circonstances, assume un peu plus son rôle d'acteur de puissance, utilisant son attraction comme une arme géopolitique. Cependant, il révèle aussi toutes ses faiblesses internes : difficultés de réforme institutionnelle, divergences économiques, tensions sur l'identité et les valeurs.
Ouverture pour le programme HGGSP : Cette dynamique invite à une réflexion plus large sur les formes de la puissance au XXIe siècle. L'UE incarne-t-elle une « puissance civile » ou évolue-t-elle vers une « puissance normative coercitive », conditionnant l'accès à son marché et à sa sécurité à l'adoption de ses règles ? Par ailleurs, cet élargissement peut être analysé à l'aune du concept de « frontière ». La future frontière orientale de l'UE sera-t-elle une ligne de fermeture, une barrière défensive, ou une interface dynamique ? Enfin, ce processus interroge la dialectique entre élargissement (puissance par la taille) et approfondissement (puissance par l'intégration). L'histoire nous montre que l'UE a souvent choisi l'élargissement pour éviter de trancher les questions politiques difficiles de l'approfondissement. Sauront-ils, cette fois, faire les deux ? La réponse déterminera si l'Union émergera de cette crise plus forte et plus unie, ou plus fragile et diluée.
