Afrique28 janvier 202610 min de lecture

Coups d'État au Sahel : entre crises internes et rivalités géopolitiques

Depuis 2020, le Sahel est secoué par une série de coups d'État militaires (Mali, Burkina Faso, Niger). Ce phénomène s'inscrit dans un contexte de crise sécuritaire liée aux groupes djihadistes, de défiance envers les anciennes puissances coloniales et de recomposition des alliances internationales. Cette analyse géopolitique interroge la fragilité des États, la contestation de l'ordre post-colonial et l'émergence de nouveaux acteurs comme la Russie dans la région.

Introduction : Le Sahel, épicentre d'une instabilité politique récurrente

La bande sahélienne, qui s'étend de l'Atlantique à la mer Rouge, est devenue, depuis le début des années 2020, un laboratoire de crises politiques et géopolitiques. La succession rapide de prises de pouvoir par les armées nationales au Mali (août 2020 et mai 2021), au Burkina Faso (janvier et septembre 2022) et plus récemment au Niger (juillet 2023) constitue un phénomène marquant de l'actualité internationale. Pour les élèves de spécialité HGGSP, cet enchaînement n'est pas une simple coïncidence, mais le révélateur de dynamiques complexes qui croisent les échelles locale, nationale, régionale et mondiale. Il invite à une réflexion sur la fragilité de l'État, la contestation de l'ordre post-colonial et la reconfiguration des rapports de force dans un espace stratégique. Cette analyse se propose de décrypter les causes profondes de ces coups d'État, leurs conséquences immédiates et les reconfigurations géopolitiques qu'ils engendrent, en les inscrivant dans les axes du programme, notamment « Analyser les dynamiques des puissances internationales » et « Étudier les divisions politiques du monde ».

Partie 1 : Les causes multifactorielles d'une instabilité endémique

Une crise sécuritaire incontrôlable, terreau de la défiance

Le facteur déclencheur le plus immédiatement invoqué par les juntes militaires est l'incapacité des gouvernements civils à endiguer la menace djihadiste. Depuis l'intervention militaire au Mali en 2013, la violence des groupes affiliés à Al-Qaïda ou à l'État islamique n'a cessé de s'étendre, faisant des milliers de victimes et déplaçant des millions de personnes. L'armée malienne, puis burkinabè et nigérienne, subissent des pertes régulières, nourrissant un profond sentiment d'abandon et de frustration chez les militaires. Cette situation crée un contexte propice où l'armée se présente comme la seule institution capable de rétablir la sécurité et la souveraineté nationale, justifiant ainsi son intervention directe dans la sphère politique. La légitimité des gouvernements élus est sapée par leur échec patent sur le front sécuritaire, principal mandat attendu par les populations.

Des États fragiles et des sociétés en crise

Au-delà de l'insécurité, ces coups d'État s'enracinent dans des faiblesses structurelles des États sahéliens. On observe une combinaison de facteurs :

  • Une faible légitimité des institutions : souvent perçues comme corrompues, éloignées des préoccupations citoyennes et instrumentalisées par des élites politiques.
  • Une crise socio-économique profonde : pauvreté endémique, manque d'infrastructures, chômage massif des jeunes, et impacts du changement climatique sur les ressources et les modes de vie agro-pastoraux.
  • Des fractures ethniques et communautaires parfois exacerbées par la gestion de la crise sécuritaire et la compétition pour les ressources.
Cette fragilité de l'État, concept clé en géopolitique, rend les régimes politiques vulnérables à une prise de pouvoir par la force, d'autant que l'armée apparaît souvent comme la seule structure organisée et disciplinée.

Partie 2 : La dimension géopolitique : la fin d'un ordre régional ?

Le rejet de l'influence française et occidentale

Un élément central de la rhétorique des juntes est la dénonciation vigoureuse des anciennes puissances coloniales, en particulier la France. L'opération Barkhane (2014-2022), présentée initialement comme un soutien aux armées nationales, a été progressivement perçue comme un échec, une ingérence, voire une occupation. Les mouvements populaires de protestation, notamment au Mali et au Burkina Faso, ont largement repris ces slogans anti-français. Les nouveaux régimes militaires ont donc instrumentalisé ce sentiment pour asseoir leur légitimité nationale, en exigeant et obtenant le départ des troupes françaises. Ce phénomène illustre la contestation de l'ordre post-colonial et la recherche d'une souveraineté réelle, thème majeur en HGGSP. Il marque un tournant dans les relations entre la France et son « pré carré » africain, remettant en cause des décennies de coopération militaire et politique.

La CEDEAO à l'épreuve : entre fermeté et impuissance

La réaction de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) à ces coups d'État a été un autre révélateur géopolitique. Face au putsch au Niger, l'organisation régionale a brandi la menace d'une intervention militaire, avant de reculer. Cette séquence montre les limites du régionalisme face à la realpolitik. D'une part, la CEDEAO cherche à défendre un principe démocratique fondamental pour sa crédibilité. D'autre part, une intervention armée risquait de déstabiliser davantage la région et de renforcer la solidarité entre les juntes (Mali, Burkina Faso, Niger ayant signé un pacte de défense commune). L'impuissance relative de la CEDEAO face à cette « contagion » autoritaire questionne son rôle et son efficacité comme acteur de la gouvernance régionale.

Partie 3 : Les reconfigurations des alliances et l'émergence de nouveaux acteurs

Le retour de la Russie et le rôle du groupe Wagner

Le retrait des forces françaises a créé un vide sécuritaire que d'autres puissances se sont empressées de combler. La Russie, via le groupe paramilitaire Wagner (maintenant rebaptisé), a étendu son influence de manière spectaculaire, notamment au Mali et au Burkina Faso. Cette présence répond à une demande des juntes : un partenaire militaire perçu comme moins donneur de leçons, efficace sur le terrain médiatique, et n'ayant pas le « fardeau » historique du colonialisme. Pour la Russie, il s'agit d'un moyen rentable de projeter sa puissance, de contester l'influence occidentale, et d'accéder à des ressources stratégiques. Cette situation illustre parfaitement la recomposition des rivalités entre puissances dans un espace périphérique, et la manière dont des acteurs non-étatiques (entreprises militaires privées) deviennent des outils de la géopolitique des États.

Vers un nouvel équilibre régional ?

La carte des alliances au Sahel est en train de se redessiner. On observe une fracture croissante entre les pays du littoral ouest-africain, plutôt stables et attachés à un modèle démocratique, et les pays du Sahel sous régime militaire, qui se rapprochent les uns des autres (Alliance des États du Sahel). Par ailleurs, d'autres acteurs comme la Turquie ou les monarchies du Golfe accroissent également leur influence économique et religieuse. Cette fragmentation complique la réponse à la crise sécuritaire transnationale et pourrait conduire à une « sahélistanisation » de la région, c'est-à-dire son isolement et son traitement comme une zone de non-droit. La question de la légitimité des régimes en place reste entière : peuvent-ils, à moyen terme, apporter la sécurité et le développement qu'ils promettent, ou aggravent-ils la crise en s'aliénant les partenaires traditionnels et les institutions financières internationales ?

Conclusion et ouverture HGGSP

La série de coups d'État au Sahel est bien plus qu'un simple cycle de violence politique. Elle constitue un fait géopolitique total qui mobilise toutes les échelles d'analyse. Localement, elle exprime l'effondrement du contrat social entre l'État et ses citoyens. Nationalement, elle marque la prise de contrôle par les armées, interrogeant sur l'avenir de la construction étatique. Régionalement, elle fracture l'Afrique de l'Ouest et teste la résilience de ses organisations. Globalement, elle est le théâtre d'une compétition entre puissances anciennes et émergentes pour le contrôle d'un espace stratégique.

Ouverture pour la réflexion HGGSP : Ce cas d'étude invite à réfléchir à plusieurs notions clés du programme. D'abord, celle de puissance : comment se mesure-t-elle dans un contexte de fragilité étatique ? L'influence de la Russie via Wagner est-elle comparable à celle, plus institutionnelle, qu'exerçait la France ? Ensuite, la notion de frontière : les crises sécuritaires et politiques remettent-elles en cause les frontières héritées de la colonisation, ou au contraire les renforcent-elles comme remparts contre l'instabilité des voisins ? Enfin, il questionne les formes de conflictualité au XXIe siècle, où les coups d'État, les guerres asymétriques contre le terrorisme et les luttes d'influence par proxies s'entremêlent. Le Sahel apparaît ainsi comme un analyseur puissant des recompositions du système international et des défis auxquels sont confrontés les États dans un monde globalisé.

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