Afrique28 janvier 202610 min de lecture

La Francafrique en mutation : un nouveau paradigme géopolitique en Afrique

La notion de 'Françafrique', désignant les relations historiques et opaques entre la France et ses anciennes colonies africaines, est en pleine recomposition. Sous la pression des sociétés civiles africaines, de la concurrence internationale et d'une volonté affichée de renouveau diplomatique français, ces liens se redéfinissent. Cet article analyse cette mutation comme un cas d'étude clé pour comprendre les dynamiques de puissance, de souveraineté et les nouveaux acteurs dans l'espace africain contemporain.

Introduction : La Fin d'un Système ?

Le concept de « Françafrique », popularisé par le militant François-Xavier Verschave dans les années 1990, a longtemps servi à décrire un système de relations opaque, clientéliste et néocolonial entre la France et ses anciennes colonies d'Afrique subsaharienne. Ce système, hérité de la décolonisation, reposait sur des accords de défense, une monnaie commune (le franc CFA, aujourd'hui Eco), une influence politique déterminante et des intérêts économiques étroitement liés. Pour les élèves de Terminale HGGSP, l'analyse de la mutation actuelle de cette relation est un cas d'école pour appréhender les chapitres sur « Analyser les dynamiques des puissances internationales » et « Étudier les divisions politiques du monde ». Nous assistons aujourd'hui à une remise en cause profonde, multidimensionnelle et accélérée de ce modèle, sous l'effet de forces endogènes et exogènes, redessinant la carte des influences en Afrique.

Les Facteurs Structurels de la Mutation

1. Une Exigence Croissante de Souveraineté et de Démocratie

La pression vient d'abord des sociétés civiles africaines, notamment des jeunes générations connectées et urbaines. Via les réseaux sociaux et une presse plus libre, elles dénoncent avec vigueur les ingérences perçues, les soutiens français à des régimes autoritaires, et symboles comme le franc CFA. Des mouvements comme « Y'en a marre » au Sénégal ou les mobilisations contre la présence militaire française au Mali et au Burkina Faso en sont des manifestations éclatantes. Cette demande de souveraineté réelle est un moteur politique puissant que les gouvernements africains, même ceux historiquement proches de Paris, ne peuvent plus ignorer. Elle s'inscrit dans une dynamique globale de réaffirmation des identités politiques nationales post-coloniales.

2. L'Émergence de Nouveaux Acteurs Géopolitiques

Le quasi-monopole d'influence de la France est contesté par l'arrivée d'autres puissances, modifiant l'équilibre des rapports de force. La Chine, avec sa diplomatie économique et ses investissements massifs dans les infrastructures (routes, ports, stades), offre une alternative sans conditionnalité politique explicite. La Russie, via le groupe Wagner puis Africa Corps, propose un partenariat sécuritaire direct à des régimes en quête de légitimité, comme au Mali, au Burkina Faso ou en Centrafrique. La Turquie et les pays du Golfe (Émirats Arabes Unis, Arabie Saoudite) étendent aussi leur influence religieuse, économique et diplomatique. Pour les États africains, cette multipolarité des partenaires est une opportunité pour diversifier leurs alliances et négocier de meilleures conditions, affaiblissant le levier traditionnel français.

3. Les Crises et Réorientations de la Politique Française

La France elle-même est contrainte de réviser son approche. L'échec perçu de l'opération Barkhane au Sahel, face à l'expansion du terrorisme jihadiste et à l'hostilité croissante des juntes au pouvoir, a conduit à un retrait militaire forcé du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Ce retrait est un séisme stratégique. Parallèlement, le discours officiel français a changé, promettant une relation « d'égal à égal », reconnaissant les pages sombres de l'histoire coloniale (comme en Algérie ou au Rwanda), et engageant des réformes symboliques comme le changement du nom du franc CFA en « Eco » au sein de l'UEMOA. La volonté affichée est de passer d'une relation « privilégiée » à une relation « partenariale » élargie à tout le continent.

Analyse des Manifestations Concrètes de la Mutation

1. Le Redéploiement Sécuritaire et la Fin des Accords Exclusifs

Le pilier sécuritaire de la Françafrique s'effrite. Les accords de défense, qui autorisaient des interventions rapides et le stationnement de troupes, sont dénoncés (Niger) ou révisés. La France tente de se repositionner via des formats plus multilatéraux (coopération avec les armées côtières du Golfe de Guinée) ou en soutenant des initiatives régionales comme la force conjointe du G5 Sahel, mais avec des résultats mitigés. L'espace sécuritaire devient concurrentiel et fragmenté, avec des présences russes, turques et américaines.

2. La Bataille des Narratifs et de la Mémoire

Un front crucial de cette mutation est culturel et mémoriel. La dénonciation de la Françafrique est un récit mobilisateur pour de nombreux leaders africains et intellectuels. La demande de restitution d'œuvres d'art, les travaux sur les archives de la colonisation et les demandes de réparations gagnent en visibilité. La France peine à contrôler ce récit, qui mine sa soft power traditionnel (langue française, modèle éducatif). La bataille pour l'influence passe désormais par les universités, les cinémas et les plateformes numériques.

3. Les Reconfigurations Économiques : entre Ruptures et Continuités

Sur le plan économique, le tableau est contrasté. Si des groupes français (TotalEnergies, Orange, Vinci, Bolloré) restent très implantés, leur domination n'est plus absolue. Les appels d'offres sont plus disputés. La réforme de la zone franc, bien que limitée, est un signal. Cependant, les liens structurels profonds (dette, place des matières premières, dépendance monétaire pour certains) persistent. La mutation est donc inégale : plus rapide et radicale dans le domaine politico-militaire, plus lente et complexe dans l'économique.

Conclusion et Ouverture HGGSP

La mutation de la Françafrique n'est pas sa disparition, mais l'émergence d'un modèle relationnel nouveau, plus incertain et concurrentiel. La France y perd son statut d'« puissance tutélaire » mais reste un acteur majeur, contraint de négocier sa place dans un environnement africain affirmant avec force ses choix stratégiques. Cette étude de cas illustre parfaitement plusieurs axes du programme HGGSP : la relativité de la puissance (une puissance historique peut voir son influence décliner), la recomposition des aires d'influence dans un monde multipolaire, et l'importance des représentations et des mémoires dans les relations internationales.

Ouverture : Cette dynamique invite à une réflexion plus large sur le post-impérialisme et les formes contemporaines de la dépendance. Dans un monde globalisé, la souveraineté des États se construit-elle nécessairement contre les anciennes métropoles, ou peut-elle s'exercer à travers un réseau diversifié de partenariats ? L'étude comparée des influences chinoise, russe et turque en Afrique, souvent présentées comme des alternatives, permettra d'évaluer si elles reproduisent, sous d'autres formes, des logiques de domination ou inaugurent véritablement un nouveau chapitre des relations Afrique-monde.

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