Afrique28 janvier 202610 min de lecture

Nigeria : une puissance régionale africaine à l'épreuve des défis

Le Nigeria, première économie et pays le plus peuplé d'Afrique, incarne une puissance régionale complexe. Son rôle de leader sur le continent, notamment via la CEDEAO, est confronté à d'importants défis internes (insécurité, inégalités) et à une compétition géopolitique croissante. Cette analyse explore les ressorts, les manifestations et les limites de sa puissance dans le cadre du programme HGGSP.

Introduction : Le géant aux pieds d'argile ?

Dans le paysage géopolitique africain, le Nigeria occupe une place singulière et incontournable. Première économie du continent depuis 2014, pays le plus peuplé avec plus de 220 millions d'habitants, et doté d'immenses ressources pétrolières et gazières, il est souvent présenté comme le « géant de l'Afrique ». Cette analyse, destinée aux élèves de Terminale suivant la spécialité HGGSP, se propose d'étudier le Nigeria en tant que puissance régionale, un concept clé du thème « Analyser les dynamiques des puissances internationales ». Nous verrons que si le Nigeria dispose d'atouts substantiels pour exercer un leadership en Afrique de l'Ouest et au-delà, sa puissance est profondément ambivalente, limitée par des fragilités internes structurelles et contestée par l'émergence d'autres acteurs sur le continent.

Les fondements de la puissance nigériane : atouts et instruments

La puissance régionale du Nigeria repose sur plusieurs piliers, que l'on peut analyser à travers les grilles de lecture du programme HGGSP.

Un poids démographique et économique décisif

Avec sa population jeune et dynamique, le Nigeria représente à lui seul près de 20% de la population africaine et plus de la moitié de celle de l'Afrique de l'Ouest. Cette masse humaine constitue un marché intérieur considérable et un réservoir de main-d'œuvre. Sur le plan économique, son PIB, bien que très inégalement réparti, en fait la première puissance du continent. L'économie reste fortement dépendante des hydrocarbures (pétrole et gaz), qui fournissent l'essentiel des revenus d'exportation et du budget de l'État. Lagos, mégalopole tentaculaire, est un centre financier et culturel de premier plan à l'échelle africaine.

Le leadership institutionnel : la CEDEAO comme instrument

Le principal canal de l'influence régionale du Nigeria est la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO). Abuja, la capitale fédérale, en abrite le siège. Le Nigeria en est le principal contributeur financier et le moteur politique, notamment dans les opérations de maintien de la paix (comme en Sierra Leone dans les années 1990 ou plus récemment en Gambie en 2017 pour restaurer l'ordre constitutionnel). Cette capacité à mobiliser la CEDEAO, parfois perçue comme un instrument de la diplomatie nigériane, est un marqueur évident de son puissance structurelle (capacité à façonner les règles du jeu régional).

Le « soft power » : Nollywood, musique et diaspora

La puissance nigériane ne s'exerce pas seulement par les canaux étatiques et économiques. Son soft power est considérable. Nollywood, l'industrie cinématographique, est la deuxième plus prolifique au monde, diffusant modes de vie et valeurs à travers tout le continent. La musique afrobeats, portée par des stars mondiales comme Burna Boy ou Wizkid, est un phénomène culturel global. Enfin, la diaspora nigériane, très éduquée et active, notamment aux États-Unis et au Royaume-Uni, contribue au rayonnement et à l'influence du pays.

Les limites de la puissance : défis internes et contestations externes

Cependant, la prétention du Nigeria au statut de puissance régionale leader se heurte à de sérieux écueils, qui en font un cas d'étude parfait des puissances incomplètes ou en tension.

Des fragilités internes structurelles

Le Nigeria est miné par des problèmes profonds qui entravent sa projection extérieure et sa crédibilité.

  • L'insécurité multiforme : Le nord-est du pays est ravagé depuis plus d'une décennie par la secte islamiste Boko Haram (et sa scission, l'ISWAP). Les conflits intercommunautaires entre éleveurs et agriculteurs dans la « Middle Belt » font des milliers de morts chaque année. La criminalité organisée, les enlèvements contre rançon et la piraterie dans le golfe de Guinée sont endémiques. L'État peine à assurer le monopole de la violence légitime sur l'ensemble de son territoire.
  • Les inégalités socio-économiques et la corruption : La richesse pétrolière est très mal redistribuée. Le pays compte l'un des plus grands nombres de personnes en extrême pauvreté au monde. La corruption, à tous les niveaux de l'administration et de l'armée, grève le développement et l'efficacité de l'action publique. Ces faiblesses limitent la capacité de résilience de l'État.
  • Les tensions politiques et ethnoreligieuses : La fédération nigériane, composée de 36 États, est traversée par des clivages persistants entre le Nord musulman et le Sud chrétien, et entre les trois principaux groupes ethniques (Haoussa, Yoruba, Igbo). Ces tensions remettent périodiquement en cause la cohésion nationale.

Une influence régionale contestée

Sur la scène ouest-africaine, l'hégémonie nigériane n'est plus totale.

  • La concurrence d'autres puissances : La Côte d'Ivoire, redevenue stable et économiquement dynamique, et le Ghana, modèle de démocratie et de croissance, proposent des modèles alternatifs. Le Sénégal s'affirme également comme un acteur diplomatique important.
  • Les coups d'État et la défiance envers la CEDEAO : La récente vague de putschs au Mali, au Burkina Faso et au Niger (2023) a mis la CEDEAO, et donc le Nigeria, dans une position difficile. Les sanctions envisagées, poussées par Abuja, ont été perçues comme coercitives et ont alimenté une rhétorique anti-cédéao et anti-nigériane dans les pays concernés, affaiblissant son leadership.
  • La compétition des puissances extra-africaines : L'influence historique de la France en Afrique de l'Ouest décline, mais d'autres acteurs comme la Russie (via le groupe Wagner, devenu Africa Corps), la Turquie, ou les Émirats arabes unis, étendent leur présence sécuritaire et économique, offrant aux États de la région des alternatives au partenariat avec le Nigeria.

Le Nigeria dans la géopolitique continentale et mondiale

Malgré ses difficultés, le Nigeria reste un acteur incontournable des relations internationales en Afrique.

Un rôle pivot dans les organisations continentales

Le Nigeria est un membre fondateur et influent de l'Union africaine (UA). Il a joué un rôle clé dans la création de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), dont le secrétariat est à Accra mais dont la réussite dépend largement de l'engagement des grandes économies comme celle du Nigeria. Son statut lui confère une place au sein du G20, où il représente souvent les intérêts africains.

Un partenaire ambigu pour les puissances globales

Les États-Unis et l'Union européenne voient dans le Nigeria un partenaire indispensable pour la stabilité régionale et la lutte contre le terrorisme au Sahel, ainsi qu'un marché prometteur. Cependant, les relations sont complexes, teintées de méfiance historique post-coloniale et de critiques récurrentes sur la gouvernance et les droits de l'homme. La Chine, quant à elle, y voit un partenaire économique de premier plan pour ses ressources et ses infrastructures, suivant une logique moins politique.

Conclusion et ouverture HGGSP

En définitive, le Nigeria incarne de manière paradigmatique les dynamiques et les contradictions d'une puissance régionale émergente au XXIe siècle. Son leadership en Afrique de l'Ouest est réel, fondé sur des atouts matériels, démographiques et institutionnels, et porté par un soft power vibrant. Pourtant, ce leadership est constamment mis à l'épreuve par ses « pieds d'argile » : des faiblesses internes qui sapent sa capacité d'action et sa crédibilité, et par une contestation croissante de son hégémonie, tant par ses voisins que par des puissances extérieures.

Ouverture pour la réflexion HGGSP : L'étude du cas nigérian invite à nuancer les catégories traditionnelles de la puissance. Elle questionne la relation entre puissance interne (capacité à contrôler son territoire et à assurer le bien-être de sa population) et puissance externe (capacité à influencer son environnement régional). Elle interroge également le concept de « puissance normative » : dans quelle mesure le Nigeria, malgré ses déficits démocratiques et sécuritaires, peut-il continuer à promouvoir des normes (démocratie, sécurité collective) en Afrique de l'Ouest ? Enfin, elle illustre parfaitement la reconfiguration des rapports de force sur le continent africain, théâtre d'une nouvelle compétition géopolitique où les puissances régionales comme le Nigeria doivent composer avec le retour des logiques de confrontation entre grandes puissances (États-Unis, Chine, Russie) et l'affirmation d'acteurs transnationaux, parfois non-étatiques. Le devenir de la puissance nigériane sera donc un indicateur clé de l'évolution de l'ordre – ou du désordre – géopolitique en Afrique.

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