Introduction : Le Sahel, nouvel épicentre du terrorisme mondial
Depuis le début des années 2010, l'Afrique de l'Ouest, et particulièrement la bande sahélienne, est devenue une zone de forte instabilité due à la prolifération de groupes terroristes. Alors que l'attention médiatique s'est longtemps concentrée sur le Moyen-Orient, la menace s'est déplacée et complexifiée en Afrique. Cette évolution interroge directement plusieurs axes du programme de spécialité HGGSP : la recomposition des conflits au XXIe siècle, les défis de la gouvernance mondiale face aux menaces transnationales, et les dynamiques de puissance dans un espace, l'Afrique, objet de rivalités entre acteurs étatiques et non-étatiques. L'analyse de cette crise permet de comprendre comment des facteurs locaux (faiblesse étatique, tensions communautaires) et globaux (interventions internationales, rivalités géopolitiques) s'entremêlent pour créer une situation d'une extrême complexité.
Contexte historique et facteurs structurels d'une vulnérabilité régionale
Pour comprendre la situation actuelle, un retour en arrière est nécessaire. La crise actuelle plonge ses racines dans plusieurs phénomènes historiques et structurels.
Un héritage colonial et des États fragiles
Les frontières héritées de la colonisation, souvent arbitraires, ont créé des États dont la légitimité et la capacité à contrôler l'ensemble de leur territoire sont limitées. Des régions entières, comme le nord du Mali, ont historiquement été marginalisées par les centres de pouvoir situés plus au sud. Cette faiblesse structurelle de l'État-providence et de l'État de droit a créé un terreau fertile pour les contestations et l'émergence d'autorités parallèles.
La libyco-malienne, un tournant décisif
L'événement déclencheur majeur fut la chute du régime de Kadhafi en Libye en 2011. La dissolution de son armée a libéré sur le marché régional des armes lourdes et des combattants aguerris, dont beaucoup sont retournés au Mali. Alliés à des groupes touaregs en quête d'autonomie et à des organisations jihadistes préexistantes comme AQMI (Al-Qaïda au Maghreb Islamique), ils ont lancé une offensive en 2012 qui a abouti à la prise de contrôle du nord du Mali. L'intervention française Serval en 2013 a stoppé leur avancée vers Bamako, mais n'a pas résolu les causes profondes du conflit, dispersant les combattants sur un vaste territoire sahélien.
Cartographie et stratégies des acteurs terroristes
Le paysage terroriste en Afrique de l'Ouest est fragmenté et évolutif, marqué par des alliances tactiques et des rivalités.
Les deux pôles majeurs : JNIM et l'EIIS
Deux coalitions dominent aujourd'hui l'espace. D'un côté, le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, regroupe plusieurs factions (Ansar Dine, AQMI, Al-Mourabitoune). Il privilégie une stratégie d'enracinement local, cherchant à s'allier avec certaines communautés en fournissant des services (sécurité, justice) et en exploitant les griefs contre les gouvernements centraux. De l'autre, l'État Islamique dans le Grand Sahara (EIIS), branche de Daech, est réputé pour sa violence extrême et ses attaques plus indiscriminées. La compétition entre ces deux pôles pour le leadership jihadiste pousse à la surenchère violente et à l'expansion territoriale.
Une expansion géographique inquiétante
Initialement concentrée au nord du Mali, l'insécurité s'est étendue vers le centre du pays, puis a franchi les frontières. Le Burkina Faso et le Niger sont aujourd'hui les pays les plus durement touchés, avec des attaques quasi-quotidiennes. Les groupes terroristes opèrent désormais plus au sud, menaçant les États côtiers comme la Côte d'Ivoire, le Ghana, le Togo et le Bénin. Cette expansion suit des couloirs de trafic (armes, drogues, migrants) et exploite les zones peu contrôlées par les États.
Les réponses des États et de la communauté internationale : entre interventions militaires et dilemmes politiques
Face à cette menace, les réponses sont multiples, mais leur efficacité est souvent limitée et suscite des controverses.
Le retrait français et la montée en puissance du « solutionnisme africain »
L'opération Barkhane, lancée par la France en 2014, a incarné pendant près d'une décennie l'effort militaire international principal. Cependant, son incapacité à enrayer la spirale de la violence, couplée à une hostilité croissante d'une partie des opinions publiques sahéliennes envers la présence française, a conduit à son retrait progressif à partir de 2022. Ce vide a été partiellement comblé par le déploiement de la force conjointe du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad) et, plus récemment, par l'émergence d'initiatives comme l'Alliance des États du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger) qui prônent une souveraineté accrue et une coopération militaire sans intermédiaire occidental. Cette évolution illustre le thème HGGSP des reconfigurations de la puissance et de la défiance envers le multilatéralisme traditionnel.
Le recours aux groupes armés non-étatiques : une stratégie à double tranchant
Certains États, comme le Mali et le Burkina Faso, s'appuient de plus en plus sur des milices d'autodéfense communautaires (les Volontaires pour la défense de la patrie au Burkina, par exemple) ou font appel à des sociétés militaires privées, comme le groupe russe Wagner. Si ces acteurs peuvent apporter un répit tactique, ils contribuent aussi à l'ensauvagement du conflit, commettant souvent des exactions contre les civils et exacerbant les tensions intercommunautaires entre agriculteurs et éleveurs. Cette externalisation de la sécurité pose de graves questions en termes de gouvernance et de respect des droits humains.
Le rôle ambigu des puissances extérieures
La région est devenue un théâtre de compétition géopolitique. La Russie, via Wagner puis le « Corps Africa », étend son influence en offrant une coopération militaire sans conditionnalités démocratiques, contrastant avec l'approche plus normative de l'Union européenne. La Turquie et certains pays du Golfe sont également des acteurs influents. Les États-Unis maintiennent une présence discrète mais cruciale via des bases de drones (comme à Agadez, au Niger). Cette pluralité d'intervenants fragmente les efforts et permet aux États sahéliens de pratiquer un « shopping stratégique », jouant les puissances les unes contre les autres pour maximiser leur marge de manœuvre.
Conséquences humaines, sociales et géopolitiques
L'impact de cette crise dépasse largement le cadre sécuritaire.
Une catastrophe humanitaire
Les chiffres sont édifiants : selon l'ONU, plus de 10 000 personnes ont été tuées en 2023 dans la région, et près de 3 millions de personnes sont déplacées à l'intérieur de leur pays. L'accès humanitaire est de plus en plus restreint, des régions entières échappant au contrôle des gouvernements. Les économies locales sont dévastées, et l'insécurité alimentaire s'aggrave.
La remise en cause du modèle étatique et de l'intégration régionale
La crise a provoqué une série de coups d'État au Mali (2020, 2021), au Burkina Faso (2022) et au Niger (2023), où les juntes justifient leur prise de pouvoir par l'échec des gouvernements civils à assurer la sécurité. La CEDEAO (Communauté Économique des États de l'Afrique de l'Ouest), pilier de l'intégration régionale, est affaiblie par ces putschs et par les sanctions parfois imposées, qui divisent ses membres. L'idéal de stabilité démocratique et de coopération régionale semble en recul.
Un défi pour la gouvernance mondiale
La MINUSMA (Mission des Nations Unies au Mali), l'une des plus coûteuses et dangereuses opérations de maintien de la paix de l'ONU, a été contrainte de se retirer fin 2023 à la demande des autorités maliennes. Son départ symbolise les limites du multilatéralisme onusien face à des conflits asymétriques et à la défiance des États-hôtes. La lutte contre le terrorisme sahélien met en lumière l'incapacité de la communauté internationale à proposer une réponse cohérente qui combine efficacement action militaire, développement et renforcement de l'État de droit.
Conclusion et ouverture HGGSP
Le terrorisme en Afrique de l'Ouest n'est pas un phénomène isolé, mais le symptôme d'une crise multidimensionnelle où se conjuguent faillite de l'État, injustices socio-économiques, changements climatiques et rivalités géopolitiques. Les réponses purement militaires se sont révélées insuffisantes, voire contre-productives, en l'absence de stratégie politique inclusive et de développement à long terme.
Cette étude de cas offre une ouverture essentielle pour le programme HGGSP. Elle invite à réfléchir sur la nature changeante des conflits au XXIe siècle, où les acteurs non-étatiques défient la souveraineté des États sur de vastes territoires. Elle questionne également l'efficacité et la légitimité des interventions internationales, entre impératifs sécuritaires, respect de la souveraineté et protection des populations. Enfin, elle illustre parfaitement comment une région peut devenir un « espace de compétition » entre puissances établies et émergentes, redéfinissant les équilibres géopolitiques non seulement en Afrique, mais à l'échelle globale. La résolution de cette crise passera nécessairement par des solutions africaines, mais dans un monde interconnecté, elle restera un test crucial pour la gouvernance internationale et la capacité à gérer les menaces transnationales.
