Introduction : Le Nil, un enjeu de puissance et de survie
La construction du Grand Barrage de la Renaissance Éthiopienne (GERD), lancée en 2011 et dont le remplissage a débuté en 2020, est un événement géopolitique structurant pour la Corne de l'Afrique et au-delà. Ce méga-projet, situé sur le Nil Bleu en Éthiopie, qui fournit environ 85% des eaux du Nil, dépasse la simple question du développement énergétique. Il incarne un changement géopolitique profond : l'Éthiopie, longtemps perçue comme une puissance terrestre pauvre en énergie, affirme sa souveraineté et son droit au développement, défiant l'hégémonie historique égyptienne sur le fleuve. Pour les élèves de Terminale HGGSP, ce dossier est une étude de cas exemplaire sur les conflits liés aux ressources (thème 2), la souveraineté et les régimes internationaux (thème 3). Il pose une question fondamentale : comment gérer une ressource vitale et transfrontalière dans un contexte de rivalités de puissance et de besoins de développement inégaux ?
Partie 1 : Contexte historique et géographique, les racines d'un différend
Le Nil, artère vitique et objet de traités inégaux
Le Nil, avec ses 6 700 km, est le plus long fleuve d'Afrique. Son bassin hydrologique concerne onze pays, mais son utilisation a longtemps été dominée par l'Égypte et, dans une moindre mesure, le Soudan. Cette domination s'est institutionnalisée par des accords coloniaux, comme le traité anglo-égyptien de 1929 et l'accord de 1959 entre l'Égypte et le Soudan, qui attribuaient des quotas d'eau très favorables à ces deux pays et octroyaient à l'Égypte un droit de veto sur tout projet en amont. L'Éthiopie, source majeure des eaux, n'était pas signataire et a toujours contesté ces accords, les considérant comme des reliques de l'époque coloniale. Ce contexte historique est crucial pour comprendre le sentiment d'injustice et la volonté de révisionnisme éthiopien.
La montée en puissance de l'Éthiopie et son besoin de développement
L'Éthiopie, deuxième pays le plus peuplé d'Afrique avec près de 120 millions d'habitants, connaît une croissance économique rapide mais peine à électrifier sa population (taux d'accès à l'électricité inférieur à 50%). Le GERD, d'un coût de près de 5 milliards de dollars financé en partie par une souscription nationale, doit devenir la plus grande centrale hydroélectrique d'Afrique. Il symbolise la souveraineté énergétique, la fierté nationale et un levier de développement économique. Pour Addis-Abeba, il s'agit d'un projet existential, essentiel pour son industrialisation et la réduction de la pauvreté. Cette dimension intérieure est un moteur politique puissant, rendant tout compromis perçu comme une concession inacceptable très difficile.
Partie 2 : Les positions antagonistes et les enjeux géopolitiques
L'Égypte : une question de sécurité nationale existentielle
Pour l'Égypte, dont plus de 95% de la population vit le long du Nil et qui dépend du fleuve pour 97% de ses ressources en eau douce, le GERD est perçu comme une menace existentielle. Le Caire craint que le remplissage du réservoir (d'une capacité équivalente à celle du lac Tana) et sa gestion future ne réduisent drastiquement le débit du fleuve, affectant son agriculture, son approvisionnement en eau potable et même la stabilité du pays. L'eau du Nil est littéralement une question de sécurité nationale. L'Égypte s'appuie sur les traités historiques et invoque un « droit historique » sur le fleuve. Elle a longtemps brandi la menace d'options militaires (« l'eau est une question de vie ou de mort »), bien que cette option soit aujourd'hui considérée comme extrême et peu probable, mais elle illustre l'intensité du conflit.
Le Soudan : une position ambivalente et changeante
Le Soudan, situé en aval entre l'Éthiopie et l'Égypte, a une position plus nuancée. Initialement méfiant, Khartoum a réalisé que le barrage pourrait réguler le flux du Nil, réduisant les inondations et permettant une irrigation plus stable. De plus, le Soudan pourrait acheter de l'électricité bon marché à l'Éthiopie. Cependant, il partage les craintes égyptiennes sur la sécurité du barrage (une rupture hypothétique serait catastrophique pour Khartoum) et sur une gestion unilatérale par Addis-Abeba. Sa position fluctue selon les régimes politiques et les pressions régionales, faisant de lui un acteur pivot dans les négociations.
L'Éthiopie : l'affirmation d'une souveraineté et d'un droit au développement
L'Éthiopie fonde sa position sur les principes de souveraineté permanente sur les ressources naturelles et du droit au développement. Elle argue qu'elle n'entrave pas le flux de l'eau, mais le retient temporairement pour produire une énergie verte, avant de la relâcher. Addis-Abeba rejette tout cadre qui lui imposerait des quotas ou un droit de veto égyptien, insistant sur une coopération technique plutôt que sur une soumission à un ordre hérité. Le conflit du Tigré et les défis internes n'ont fait que renforcer la dimension nationaliste du projet pour le gouvernement central.
Partie 3 : Négociations, acteurs internationaux et impasses
L'échec des mécanismes de négociation et le rôle de l'Union Africaine
Les négociations, souvent parrainées par l'Union Africaine (UA), butent sur des points cruciaux : la vitesse de remplissage du réservoir et les mécanismes de gestion lors des sécheresses. L'Égypte et le Soudan exigent un accord contraignant, garanti par des observateurs internationaux (ONU, UE, USA). L'Éthiopie privilégie des guidelines non-contraignantes et veut limiter la médiation à l'UA, considérant les autres acteurs comme partials en faveur de l'Égypte. L'UA, en tant qu'organisation continentale, est l'enceinte naturelle, mais son manque de moyens coercitifs et les divisions entre ses membres limitent son efficacité. Cet échec illustre les limites de la gouvernance régionale face à des intérêts nationaux perçus comme vitaux.
La dimension internationale : un jeu d'influences complexes
Le conflit attire les puissances extérieures, chacune avec ses intérêts :
- Les États-Unis et la Banque Mondiale ont tenté une médiation sous Trump, proposant un accord jugé trop favorable à l'Égypte par l'Éthiopie.
- La Chine, principal créancier et investisseur en Éthiopie, mais aussi partenaire de l'Égypte, adopte une position prudente et neutre, privilégiant la stabilité.
- Les pays du Golfe (Émirats Arabes Unis, Arabie Saoudite) ont des relations avec les deux camps, entre soutien financier à l'Égypte et investissements en Éthiopie.
- La Turquie et le Qatar sont plus proches de l'Éthiopie, cherchant à contrebalancer l'influence égyptienne.
Conclusion et ouverture HGGSP : L'eau, une ressource géopolitique par excellence
Le différend sur le GERD est une étude de cas paradigmatique en géopolitique. Il montre comment une ressource naturelle essentielle – l'eau – devient un enjeu de puissance, cristallisant des rapports de force historiques, des revendications de souveraineté et des impératifs de développement. Il dépasse le simple cadre technique pour toucher aux identités nationales et à la sécurité des États.
Ouverture pour le programme HGGSP : Ce conflit invite à une réflexion plus large sur la gouvernance des biens communs globaux (ou régionaux). Face à l'échec relatif des négociations, quels modèles de coopération sont envisageables ? Faut-il penser à des régimes internationaux contraignants sur le modèle du droit de la mer, ou privilégier des solutions de bassin fondées sur la confiance et le bénéfice mutuel, comme la « diplomatie de l'eau » ? Par ailleurs, le cas du Nil questionne l'afro-optimisme : l'Afrique peut-elle résoudre ses conflits par ses propres institutions (UA), ou les rivalités de puissance et les héritages coloniaux sont-ils trop prégnants ? Enfin, dans un contexte de changement climatique qui accroît la rareté de l'eau, ces tensions hydropolitiques sont appelées à se multiplier, faisant de la gestion de l'eau un marqueur essentiel de la stabilité géopolitique au XXIe siècle.
