Introduction : Une mer au cœur des rivalités de puissance
La mer de Chine méridionale constitue l'un des points chauds géopolitiques les plus complexes et les plus surveillés de la planète. Cette semaine, l'actualité rappelle que cette zone maritime stratégique, revendiquée en grande partie par la Chine, reste un théâtre de tensions latentes et de manœuvres militaires. Pour nous, élèves de Terminale HGGSP, ce conflit est une étude de cas exceptionnelle pour comprendre les concepts clés du programme : affirmation et défi des puissances, recherche de souveraineté, enjeux maritimes et logiques d'appropriation territoriale dans un espace mondialisé. Cette mer semi-fermée, qui s'étend sur près de 3,5 millions de km², est bordée par la Chine, Taïwan, les Philippines, le Vietnam, la Malaisie, Brunei et l'Indonésie. Elle est traversée par des routes maritimes vitales pour le commerce mondial et regorge de ressources halieutiques et d'hydrocarbures potentiels.
Les fondements historiques et juridiques des revendications
Pour saisir la complexité actuelle, il faut remonter aux arguments historiques et juridiques avancés par les différents acteurs.
La revendication chinoise : la « ligne en neuf traits »
La République populaire de Chine fonde sa souveraineté sur une carte datant de 1947, la « ligne en neuf traits » (devenue « dix traits » en 2013 avec l'ajout d'un segment à l'est de Taïwan). Cette ligne englobe près de 90% de la superficie de la mer et s'appuie sur des récits historiques évoquant une présence et des activités chinoises millénaires dans la région. Pékin affirme ainsi ses « droits historiques », un concept qui ne trouve pas de fondement clair dans le droit international de la mer, notamment la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM) de 1982, que la Chine a pourtant ratifiée.
Les revendications des autres États riverains
Les pays de l'ASEAN (Association des nations de l'Asie du Sud-Est) concernés – Philippines, Vietnam, Malaisie, Brunei – s'appuient, eux, principalement sur la CNUDM. Cette convention définit les zones maritimes (mer territoriale, zone économique exclusive - ZEE, plateau continental) en se basant sur la distance par rapport aux côtes. Les revendications de ces pays se chevauchent entre elles et, surtout, avec la vaste prétention chinoise. Taïwan (officiellement République de Chine), bien que n'étant pas reconnu comme un État souverain par la plupart des pays, revendique des droits similaires à ceux de Pékin.
Les enjeux stratégiques et économiques : pourquoi tant de convoitises ?
La valeur de cette mer dépasse largement le simple symbole de souveraineté nationale. Elle concentre des intérêts vitaux qui expliquent l'intransigeance des parties.
Un carrefour commercial mondial
Près d'un tiers du trafic maritime mondial transite par la mer de Chine méridionale, dont une grande partie du pétrole et du gaz naturel liquéfié destinés aux économies géantes que sont le Japon, la Corée du Sud et la Chine elle-même. Contrôler ces voies de communication, c'est détenir un levier considérable sur l'économie mondiale, un aspect central de la notion de puissance au XXIe siècle.
Des ressources convoitées
- Ressources halieutiques : Cette mer fournit une part essentielle de la protéine animale pour des centaines de millions d'habitants de la région. La surpêche et les conflits entre pêcheurs et garde-côtes sont monnaie courante.
- Ressources énergétiques : Les estimations, bien qu'incertaines, font état de réserves potentielles significatives de pétrole et surtout de gaz naturel. Dans un contexte de forte demande énergétique, ces ressources sont hautement stratégiques.
Un enjeu militaire de premier ordre
La militarisation des îles et récifs, principalement par la Chine, transforme progressivement la mer en une forteresse. La construction de pistes d'atterrissage, de ports en eau profonde et l'installation de systèmes de défense antiaérienne et antinavire sur des formations géologiques artificielles (comme les îles Spratlys et Paracels) visent à établir un contrôle effectif et à projeter la puissance militaire chinoise loin de ses côtes. Cela modifie profondément l'équilibre des forces régional.
La dimension géopolitique : un jeu d'échelles et d'alliances
Le conflit dépasse le cadre régional et implique directement les grandes puissances mondiales, illustrant l'imbrication des échelles.
L'ASEAN face au géant chinois
Les pays de l'ASEAN sont divisés sur la manière de gérer la Chine. Certains, comme le Cambodge ou le Laos, sont très proches de Pékin. D'autres, comme le Vietnam et les Philippines, adoptent une position plus ferme, cherchant à renforcer leurs capacités militaires et à internationaliser le différend. L'ASEAN dans son ensemble peine à parler d'une seule voix, affaiblissant sa position dans les négociations pour un code de conduite en mer de Chine méridionale, processus lent et incertain.
L'engagement des États-Unis et la logique d'endiguement
Les États-Unis, en tant que puissance maritime globale et alliée historique de plusieurs pays de la région (notamment les Philippines, le Japon et la Corée du Sud), mènent des opérations dites de « liberté de navigation » (FONOPS). Ces passages de navires militaires à proximité des îles artificielles chinoises visent à contester les revendications excessives et à affirmer que ces eaux sont des espaces internationaux. Cette stratégie s'inscrit dans la politique plus large d'« endiguement » ou de « concurrence stratégique » avec la Chine, visant à empêcher l'émergence d'une puissance hégémonique en Asie-Pacifique.
Les autres acteurs internationaux
L'Union européenne, bien que préoccupée par la stabilité des voies commerciales, reste prudente. Le Japon, l'Inde et l'Australie, inquiets de l'expansionnisme chinois, renforcent leur coopération sécuritaire dans le cadre du Quad (dialogue quadrilatéral de sécurité) ou via des exercices navals communs, participant ainsi à la formation d'un front plus ou moins coordonné face à Pékin.
L'arbitrage international et ses limites
En 2016, un tournant majeur est intervenu avec la décision de la Cour permanente d'arbitrage de La Haye, saisie par les Philippines. La cour a invalidé les fondements juridiques de la « ligne en neuf traits », estimant que la Chine n'avait pas de « droits historiques » et avait violé les droits souverains des Philippines dans sa ZEE. Cependant, la Chine a purement et simplement rejeté cette décision, qu'elle qualifie de « nullité », démontrant les limites du droit international face à la Realpolitik et au rapport de force. Cette affaire est un cas d'école sur la difficile mise en œuvre des décisions juridiques en l'absence de mécanisme de contrainte efficace contre une grande puissance.
Conclusion et ouverture HGGSP : Un conflit emblématique des défis du siècle
Les tensions en mer de Chine méridionale résument les défis géopolitiques contemporains : compétition entre puissances établies et émergentes, conflictualité liée aux ressources et aux voies de communication, instrumentalisation du droit international, et militarisation croissante des espaces maritimes. Pour la Chine, il s'agit d'une question de souveraineté nationale non négociable, un élément clé de son récit patriotique et de son statut de grande puissance retrouvée. Pour les États-Unis et leurs alliés, il s'agit de préserver un ordre international fondé sur des règles et la liberté des mers.
Ouverture HGGSP : Ce conflit nous invite à réfléchir à plusieurs thèmes du programme. D'abord, sur la multiplicité des acteurs (États, organisations régionales, tribunaux) et l'imbrication des échelles (locale, régionale, globale). Ensuite, sur la dialectique entre logiques de coopération (négociations pour un code de conduite, gestion commune des ressources) et logiques de conflictualité (militarisation, guerre de l'information). Enfin, il questionne la pertinence des frontières maritimes dans un monde globalisé et la capacité du droit international à réguler les rapports de force entre puissances. La mer de Chine méridionale est ainsi un laboratoire où s'expérimente, de manière parfois brutale, la géopolitique du XXIe siècle.
