Introduction : La Chine, une puissance militaire en redéploiement stratégique
La montée en puissance militaire de la République populaire de Chine constitue l'un des faits géopolitiques majeurs du début du XXIe siècle. Longtemps focalisée sur la défense de son territoire et de sa souveraineté, l'Armée populaire de libération (APL) entreprend depuis les années 2000 une transformation profonde, guidée par l'ambition affichée de devenir une armée de 'classe mondiale' d'ici 2049. Cette évolution, qui s'inscrit dans le cadre plus large de la 'rêve chinois' et du 'rétablissement' de la puissance nationale, redessine les équilibres stratégiques en Asie et interroge les fondements de l'ordre international hérité de la Guerre froide. Pour les élèves de Terminale HGGSP, analyser cette dynamique permet de mobiliser des notions clés du programme : la souveraineté, les formes de la puissance, les conflictualités et la recomposition des rapports de force à l'échelle mondiale.
Les fondements et les manifestations de la puissance militaire chinoise
Une modernisation tous azimuts
La puissance militaire chinoise repose d'abord sur des effectifs considérables – environ deux millions de personnels actifs – mais surtout sur une modernisation technologique accélérée. Le budget de la défense, officiellement de plus de 200 milliards de dollars (le deuxième au monde), finance le développement d'armements de pointe : missiles balistiques anti-navires (comme le DF-21D, surnommé 'tueur de porte-avions'), avions de combat furtifs (J-20), drones de combat, et une marine en pleine expansion. La priorité est donnée à la dissuasion et à la projection de force à distance, marquant un tournant par rapport à une posture historiquement continentale et défensive.
La doctrine militaire : la 'guerre hybride' et la guerre informatique
La pensée stratégique chinoise a évolué vers des concepts innovants, synthétisés sous le terme de 'guerre hybride'. Il ne s'agit pas seulement de conflits armés conventionnels, mais d'une combinaison d'actions militaires, économiques, cybernétiques, informationnelles et diplomatiques. La 'guerre informatique' occupe une place centrale, avec des unités spécialisées dans le cyber-espionnage et la perturbation des systèmes adverses. Cette approche multidimensionnelle vise à atteindre des objectifs stratégiques sans nécessairement déclencher un conflit ouvert, un thème pertinent pour le thème HGGSP 'Faire la guerre, faire la paix'.
Les théâtres d'expression et les enjeux géopolitiques
La mer de Chine méridionale : un espace de souveraineté contestée
La projection de la puissance chinoise est particulièrement visible en mer de Chine méridionale. Pékin y revendique près de 90% de cette zone stratégique, via la 'ligne en neuf traits', au mépris d'un jugement de la Cour permanente d'arbitrage de La Haye en 2016. La militarisation d'îlots artificiels (comme les Spratleys et les Paracels), équipés de pistes d'atterrissage, de radars et de systèmes de missiles, illustre la stratégie du 'fait accompli'. Cet espace est crucial pour :
- La souveraineté nationale : un enjeu identitaire et de légitimité pour le Parti communiste chinois.
- La sécurité économique : près d'un tiers du commerce maritime mondial y transite.
- Les ressources : hydrocarbures et ressources halieutiques potentielles.
- Le contrôle des voies de communication : élément clé de la puissance selon les théories de Mahan, étudiées en HGGSP.
Cette politique crée des tensions avec les pays riverains (Vietnam, Philippines, Malaisie, Brunei) et avec les États-Unis, qui défendent la liberté de navigation.
Le détroit de Taïwan : un point de friction stratégique majeur
Taïwan représente la question de souveraineté la plus sensible pour Pékin, qui considère l'île comme une province rebelle. La menace d'une réunification par la force est de plus en plus explicite, avec des incursions régulières de l'aviation chinoise dans la zone d'identification de défense aérienne de Taïwan. Une invasion de Taïwan constituerait un conflit de haute intensité, avec un risque de confrontation directe entre la Chine et les États-Unis, engagés à fournir à Taïwan les moyens de sa défense. Ce dossier permet d'étudier la notion de 'conflit gelé' et son potentiel de dégel brutal.
Les nouvelles routes de la soie et la logistique sécuritaire
L'initiative 'Belt and Road' (BRI) n'est pas qu'un projet économique. Elle a une dimension sécuritaire et logistique cruciale. La Chine développe ou utilise des ports en eaux profondes dans l'océan Indien (Gwadar au Pakistan, Hambantota au Sri Lanka) et en Afrique, qualifiés de 'points d'appui logistiques' pour sa marine. Cela lui permet d'assurer la sécurité de ses approvisionnements énergétiques et de projeter son influence loin de ses bases, construisant ainsi un réseau global qui complète sa puissance militaire.
Analyse pour l'HGGSP : Puissance, rivalités et ordre international
Une rivalité structurelle avec les États-Unis
Le renforcement militaire chinois s'inscrit dans le cadre d'une rivalité de puissance structurelle avec les États-Unis, analysable à travers le prisme du 'piège de Thucydide'. Washington répond par un 'pivot' ou 'rééquilibrage' vers l'Asie, le renforcement d'alliances (QUAD avec l'Inde, le Japon et l'Australie ; AUKUS avec le Royaume-Uni et l'Australie) et une présence navale accrue. Cette dynamique de compétition stratégique, oscillant entre confrontation et coopération sur certains dossiers (Corée du Nord), est caractéristique d'un ordre international en transition, où l'unipolarité américaine est contestée.
Les limites et les vulnérabilités de la puissance chinoise
Malgré ses progrès, la puissance militaire chinoise présente des faiblesses :
- Un manque d'expérience au combat : l'APL n'a pas connu de conflit majeur depuis 1979.
- Des dépendances technologiques : dans certains secteurs de pointe (semi-conducteurs), elle reste dépendante de l'étranger.
- Un environnement géostratégique contraignant : la Chine est entourée de puissances nucléaires (Russie, Inde, Pakistan) et d'alliances hostiles.
- Des priorités intérieures : la stabilité du régime et le développement économique restent primordiaux, limitant les aventures militaires trop risquées.
Conclusion et ouverture HGGSP
La montée en puissance militaire de la Chine est un processus multidimensionnel qui transforme la géopolitique asiatique et mondiale. Elle ne se résume pas à une simple course aux armements, mais constitue un instrument au service d'une ambition globale : sécuriser les intérêts vitaux du pays, affirmer sa souveraineté sur des espaces contestés et obtenir la reconnaissance de son statut de grande puissance, égale aux États-Unis. Cette stratégie génère des tensions et des risques de conflit, notamment en mer de Chine et autour de Taïwan, tout en remodelant les alliances et les équilibres régionaux.
Ouverture HGGSP : Cette analyse invite à une réflexion plus large sur la nature changeante de la puissance au XXIe siècle. La puissance militaire reste-t-elle l'ultime attribut de la souveraineté dans un monde anarchique, comme le pensent les réalistes ? Ou assiste-t-on, avec les concepts chinois de guerre hybride et l'importance du cyberespace, à une dilution des formes traditionnelles de la conflictualité ? Enfin, la rivalité sino-américaine annonce-t-elle un nouvel ordre international bipolaire, ou un monde plus fragmenté et multipolaire où d'autres acteurs (Inde, Union européenne) devront définir leur position stratégique ? L'étude de la puissance militaire chinoise offre ainsi un prisme essentiel pour comprendre les recompositions en cours et les défis de la régulation des relations internationales.
