Introduction : La Birmanie, un État en crise permanente
La Birmanie, ou Myanmar, offre un cas d'étude géopolitique saisissant pour le programme HGGSP. Pays d'Asie du Sud-Est à la richesse naturelle et culturelle immense, il est marqué par une histoire contemporaine de conflits internes, de dictature militaire et d'une transition démocratique avortée. Le coup d'État du 1er février 2021, perpétré par l'armée (Tatmadaw) contre le gouvernement civil d'Aung San Suu Kyi, a plongé le pays dans une crise multidimensionnelle. Cette situation constitue un objet d'analyse privilégié pour aborder les thèmes du Bac : la conflictualité, les acteurs non-étatiques, la construction démocratique et l'influence des puissances régionales. Comprendre la crise birmane, c'est décrypter les interactions entre héritage colonial, nationalisme, enjeux identitaires et realpolitik internationale.
Partie 1 : Les racines historiques et structurelles du conflit
Un héritage colonial et une indépendance conflictuelle
Pour saisir la crise actuelle, un retour historique est indispensable. La colonisation britannique (1824-1948) a profondément altéré les structures sociales. Les Britanniques ont administré séparément la « Birmanie propre » (à majorité Bamar) et les « Zones Frontières », peuplées de nombreuses minorités ethniques (Shan, Karen, Kachin, Rohingyas...). Cette politique de « diviser pour régner » a créé des fractures durables. L'indépendance en 1948 s'est faite sur la base d'un accord fragile, l'Accord de Panglong, promettant une large autonomie aux ethnies. Cet accord, jamais pleinement appliqué, a ouvert la voie à des décennies de rébellions ethniques.
La longue dictature de la Tatmadaw (1962-2011)
Le coup d'État du général Ne Win en 1962 instaure un régime militaire socialiste et isolationniste. La Tatmadaw se présente comme la seule force capable de maintenir l'unité nationale face aux revendications fédéralistes des ethnies. Pendant près de 50 ans, l'armée contrôle tous les leviers du pouvoir, de l'économie aux institutions, tout en menant des guerres brutales contre les groupes armés ethniques. Cette période forge une culture de l'impunité et une mentalité de forteresse assiégée au sein de l'institution militaire, qui considère la politique civile comme une menace pour l'État.
La transition démocratique inachevée (2011-2021)
Sous la pression de sanctions internationales et de mobilisations internes (la « Révolution de Safran » de 2007), la junte entame une ouverture contrôlée à partir de 2011. La Ligue Nationale pour la Démocratie (LND) d'Aung San Suu Kyi, libérée de résidence surveillée, remporte largement les élections de 2015 et 2020. Cependant, cette transition reste très incomplète. La constitution de 2008, rédigée par les militaires, leur garantit 25% des sièges au parlement, le contrôle des ministères clés (Défense, Intérieur, Frontières) et un droit de veto sur tout amendement constitutionnel. L'armée conserve ainsi un « pouvoir réservé » immense, rendant la cohabitation avec un gouvernement civil élu structurellement instable.
Partie 2 : Les acteurs clés de la crise post-coup d'État
La Tatmadaw et la State Administration Council (SAC)
L'armée birmane, avec environ 350 000 hommes, est l'acteur central. Son chef, le général Min Aung Hlaing, a orchestré le coup d'État de 2021, prétextant des fraudes électorales jamais prouvées. La junte gouverne via le Conseil d'Administration de l'État (SAC). Son objectif est la restauration de son hégémonie politique et économique, menacée par la popularité de la LND. Elle utilise une répression extrêmement violente (plus de 4 000 civils tués, arrestations massives) pour tenter d'écraser toute opposition.
Le mouvement de résistance civile : du CRPH au Gouvernement d'Unité Nationale (NUG)
Face au coup d'État, un mouvement de désobéissance civile massif émerge. Les parlementaires déchus forment le Comité Représentant l'Assemblée de l'Union (CRPH), puis, en avril 2021, un gouvernement en exil, le Gouvernement d'Unité Nationale (NUG). Le NUG se présente comme l'autorité légitime et a déclaré une « guerre populaire défensive » contre la junte. Il fédère une myriade de Forces de Défense du Peuple (PDF), des milices locales qui mènent une guérilla urbaine et rurale. Le NUG a également engagé un dialogue historique avec les groupes ethniques armés.
Les groupes ethniques armés (EAOs) : acteurs pivots
La Birmanie compte une vingtaine de groupes ethniques armés majeurs, certains en lutte depuis des décennies (Armée de l'Indépendance Kachin - KIA, Union Nationale Karen - KNU). Ces acteurs contrôlent des territoires substantiels, disposent de leurs propres administrations et économies (souvent basées sur les ressources naturelles). Leur position dans le conflit actuel est cruciale. Certains, comme la KNU et la KIA, combattent ouvertement la junte aux côtés des PDF. D'autres observent une neutralité armée ou négocient des cessez-le-feu locaux avec l'armée. Leur objectif premier reste souvent l'autodétermination ou un véritable système fédéral, ce qui complique l'alliance avec le NUG, plus centré sur la restauration de la démocratie.
La société birmane et la question des Rohingyas
La société est profondément divisée et traumatisée. La crise a exacerbé les clivages ethniques et religieux. La persécution des Rohingyas, minorité musulmane apatride, constitue un drame humanitaire et un enjeu géopolitique majeur. Les opérations militaires de « nettoyage ethnique » en 2016-2017, menées avec l'assentiment du gouvernement civil de l'époque, ont forcé plus de 700 000 personnes à fuir au Bangladesh. Cette crise a entaché l'image d'Aung San Suu Kyi sur la scène internationale et illustre la complexité des tensions identitaires instrumentalisées par le pouvoir.
Partie 3 : Enjeux et implications géopolitiques
Enjeux internes : guerre civile, économie et humanitaire
Le pays est au bord de la guerre civile généralisée. Les combats sont intenses dans les zones ethniques et s'étendent aux régions centrales Bamar. L'économie est en chute libre, la pauvreté explose et le système de santé s'est effondré, aggravé par la pandémie de Covid-19. La situation humanitaire est catastrophique, avec des millions de déplacés internes et un accès humanitaire très restreint par la junte. L'enjeu fondamental est la reconfiguration de l'État : retour à la dictature militaire, restauration du statu quo ante, ou émergence d'un nouveau pacte fédéral incluant les ethnies ?
Les réactions et l'impuissance de la communauté internationale
La réponse internationale est fragmentée et peu efficace, illustrant les limites de la gouvernance mondiale. L'Occident (États-Unis, UE, Royaume-Uni) a imposé des sanctions ciblées contre la junte et ses entreprises, et reconnaît le NUG. Cependant, ces sanctions ont un impact limité. L'Association des Nations de l'Asie du Sud-Est (ASEAN), dont la Birmanie est membre, est paralysée par son principe de non-ingérence et son consensus. Son « Plan en cinq points », accepté du bout des lèvres par la junte, est largement ignoré. La Chine et la Russie, au Conseil de Sécurité de l'ONU, bloquent toute résolution coercitive, protégeant la junte pour défendre leurs intérêts stratégiques.
Le jeu des puissances régionales : Chine, Inde, ASEAN
La Chine est l'acteur extérieur le plus influent. Elle entretient des relations historiques avec la Tatmadaw mais dialogue aussi avec certains groupes ethniques à la frontière. Ses intérêts sont économiques (accès à l'océan Indien, gazoducs, projets de la Nouvelle Route de la Soie) et sécuritaires (stabilité à sa frontière). Elle privilégie une solution négociée qui préserve ses investissements. L'Inde, en rivalité avec la Chine, entretient des liens ambivalents avec la junte (coopération sécuritaire contre les rebelles à la frontière) tout en hébergeant des dissidents. Les pays de l'ASEAN sont divisés entre ceux qui condamnent fermement la junte (Malaisie, Indonésie) et ceux qui prônent l'engagement (Thaïlande, Cambodge). Cette crise teste la crédibilité et la cohésion de l'organisation régionale.
Conclusion et ouverture HGGSP
La crise birmane est un conflit contemporain d'une grande complexité, où s'entremêlent lutte pour la démocratie, revendications ethniques séculaires, enjeux économiques et rivalités géopolitiques. Elle démontre la difficulté des transitions démocratiques dans un contexte de profondes divisions sociétales et de présence militaire hégémonique. Le conflit remet en cause le monopole de la violence légitime par l'État, avec la prolifération d'acteurs armés, et interroge les concepts de souveraineté et d'ingérence.
Ouverture HGGSP : L'étude de la Birmanie invite à une réflexion plus large sur plusieurs axes du programme. Elle illustre parfaitement la notion de « conflit asymétrique » entre une armée conventionnelle et des forces de guérilla. Elle questionne l'efficacité des régimes internationaux de sanctions et le rôle des organisations régionales comme l'ASEAN dans la gestion des crises. Enfin, elle met en lumière la compétition entre grandes puissances (Chine vs Occident) dans un espace stratégique, et la manière dont les acteurs non-étatiques (groupes ethniques, gouvernements en exil) redéfinissent la géopolitique contemporaine. La résolution de la crise birmane passera nécessairement par une réponse qui intègre à la fois la dimension démocratique et la question fédérale, un défi colossal pour la construction étatique au XXIe siècle.
