Introduction : un conflit matriciel du XXIe siècle
La guerre civile syrienne, débutée en mars 2011, constitue l'un des conflits les plus complexes et destructeurs du début du XXIe siècle. Ce qui apparaissait initialement comme une révolte populaire contre un régime autoritaire s'est rapidement transformé en une guerre civile aux dimensions régionales et internationales. Avec plus de 500 000 morts, 13 millions de déplacés et un pays en ruines, la Syrie offre un cas d'étude essentiel pour comprendre les dynamiques conflictuelles contemporaines. Dans la perspective du programme HGGSP, ce conflit permet d'analyser les interactions entre facteurs internes et externes, la fragmentation de la souveraineté étatique et la reconfiguration des équilibres géopolitiques au Moyen-Orient.
Contexte et causes profondes du conflit
Un régime autoritaire fragilisé
La Syrie de Bachar al-Assad, au pouvoir depuis 2000 après son père Hafez al-Assad (1970-2000), est caractérisée par un système politique verrouillé dominé par le parti Baas et l'appareil sécuritaire. Le régime repose sur une minorité alaouite (environ 12% de la population) qui contrôle les leviers du pouvoir, créant des tensions communautaires avec la majorité sunnite (environ 70%). La libéralisation économique des années 2000 a accru les inégalités sociales, tandis que la sécheresse historique de 2006-2010 a provoqué un exode rural massif et accru la pauvreté. Ces facteurs structurels créent un terrain propice à la contestation.
Le déclencheur des Printemps arabes
En mars 2011, dans la ville de Deraa, la arrestation et la torture d'adolescents accusés d'avoir tagué des slogans révolutionnaires déclenchent des manifestations. La répression violente du régime transforme rapidement les revendications démocratiques en insurrection armée. Le contexte régional des Printemps arabes (Tunisie, Égypte, Libye) encourage la mobilisation et donne une dimension transnationale au mouvement de protestation. La réponse du régime, refusant toute réforme substantielle et optant pour la confrontation militaire, radicalise l'opposition et fait basculer le pays dans la guerre civile.
Les acteurs du conflit : une mosaïque complexe
Les forces loyalistes
Le régime syrien dispose de plusieurs piliers : l'armée syrienne traditionnelle, affaiblie par les désertions ; les Forces de défense nationale (milices pro-régime) ; et les unités d'élite comme la 4e division blindée. S'y ajoutent des acteurs extérieurs décisifs : l'Iran, qui déploie des conseillers militaires et finance des milices chiites (dont le Hezbollah libanais) ; et la Russie, dont l'intervention aérienne et terrestre à partir de septembre 2015 a renversé le rapport de forces en faveur du régime. Cette alliance illustre le concept d'ingérence et de parrainage étatique dans les conflits contemporains.
L'opposition fragmentée
L'opposition armée est extrêmement divisée. On distingue : l'Armée syrienne libre (ASL), initialement soutenue par l'Occident et les monarchies du Golfe ; les groupes islamistes modérés ; et les organisations djihadistes, dont le Front al-Nosra (affilié à Al-Qaïda) et surtout l'État islamique (EI), qui a proclamé un « califat » en 2014 sur des territoires syriens et irakiens. La lutte contre l'EI a constitué une priorité internationale, créant des alliances contre-nature entre le régime, les Kurdes et la coalition internationale.
Les Forces démocratiques syriennes (FDS) et la question kurde
Dominées par les Unités de protection du peuple (YPG), branche armée du Parti de l'union démocratique (PYD), les FDS ont établi une administration autonome dans le nord-est syrien (Rojava). Soutenues par la coalition internationale menée par les États-Unis contre l'EI, elles représentent l'ambition kurde d'autonomie, ce qui les met en tension avec le régime syrien mais aussi avec la Turquie, qui les considère comme une extension du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). L'intervention turde (opérations « Bouclier de l'Euphrate », « Rameau d'olivier », « Source de paix ») vise à repousser les milices kurdes et à créer une zone tampon.
Les interventions internationales
La guerre syrienne est devenue le théâtre d'une confrontation par procuration et d'un jeu d'échecs géopolitique. Les États-Unis, la France et le Royaume-Uni interviennent principalement dans le cadre de la lutte contre l'EI et pour limiter l'usage d'armes chimiques. Les monarchies du Golfe (Arabie saoudite, Qatar) ont soutenu financièrement et militairement divers groupes rebelles. Israël mène des frappes ciblées contre les positions iraniennes et du Hezbollah. Cette multiplicité d'interventions illustre la notion de « conflictualité interconnectée » et la difficulté de résolution des conflits dans un contexte d'ingérences multiples.
Enjeux géopolitiques et dimensions du conflit
Enjeux régionaux : l'affrontement Iran-Arabie saoudite
La Syrie constitue un maillon essentiel de l'« axe de la résistance » mené par l'Iran, qui cherche à maintenir un accès terrestre vers le Hezbollah au Liban et à projeter son influence régionale. Face à cela, l'Arabie saoudite et ses alliés sunnites voient dans la chute du régime alaouite (proche des chiites) une opportunité de réduire l'influence iranienne. Cette dimension confessionnelle (chiites vs sunnites) recoupe une rivalité géopolitique pour l'hégémonie régionale, transformant la Syrie en champ de bataille par procuration.
Enjeux internationaux : le retour de la Russie sur la scène mondiale
L'intervention russe, décidée en 2015, a plusieurs objectifs : sauver le régime allié de Bachar al-Assad, maintenir la base navale de Tartous (seule base russe en Méditerranée), contrer l'influence occidentale et affirmer le retour de la Russie comme puissance globale. Le succès de cette intervention, combinée à la retrait américain décidé par Donald Trump en 2019, a redessiné les équilibres au Moyen-Orient et démontré les limites de l'engagement occidental. C'est une illustration concrète du concept de « guerre hybride » et de révisionnisme des puissances.
Enjeux humanitaires et migratoires
Le conflit a provoqué l'une des plus graves crises humanitaires du siècle. Plus de la moitié de la population a été déplacée, dont 6,8 millions de réfugiés à l'étranger (principalement en Turquie, Liban, Jordanie). Cette crise a eu des répercussions majeures sur la politique européenne, avec la « crise migratoire » de 2015 qui a divisé l'UE et alimenté les partis populistes. Les questions d'accès humanitaire, d'utilisation d'armes chimiques (condamnées par l'ONU mais restées impunies) et de reconstruction future posent le problème de l'efficacité du droit international humanitaire.
Enjeux territoriaux : la fragmentation de la Syrie
En 2024, la Syrie est de facto divisée en plusieurs zones d'influence : le régime contrôle environ 70% du territoire (les grandes villes et l'ouest) avec l'appui russo-iranien ; les FDS kurdes administrent le nord-est riche en pétrole et en terres agricoles ; la Turquie et ses supplétifs syriens occupent une bande frontalière au nord ; et des poches rebelles subsistent dans le nord-ouest (province d'Idlib). Cette fragmentation illustre le concept d'« État failli » et pose la question de la future gouvernance du pays, entre recentralisation autoritaire, fédéralisme ou partition durable.
Conclusion et ouverture HGGSP
La guerre civile syrienne dépasse le cadre d'un simple conflit interne pour incarner un « conflit-monde » où se superposent et s'entremêlent des logiques locales, régionales et internationales. Elle met en lumière l'effritement de l'ordre westphalien au Moyen-Orient, la résurgence des compétitions entre grandes puissances et l'impuissance relative des organisations internationales (l'ONU étant paralysée par les veto russe et chinois). La Syrie post-conflit, sous contrôle d'un régime victorieux mais légitimité affaiblie, devra faire face à des défis colossaux : reconstruction économique, réconciliation nationale, retour des réfugiés et gestion des zones d'influence étrangères.
Ouverture HGGSP : L'étude de la guerre syrienne permet d'éclairer plusieurs thèmes du programme. Elle illustre la notion de « conflictualité interconnectée » (thème 2 sur les dynamiques des puissances) où conflits internes et rivalités internationales se nourrissent mutuellement. Elle questionne les formes de la guerre aujourd'hui (guerre hybride, utilisation de milices, drones). Elle interroge également l'efficacité du système international dans la prévention et la résolution des conflits, ainsi que les limites de la souveraineté étatique dans un monde globalisé. Enfin, elle offre un cas d'école pour analyser les recompositions géopolitiques au Moyen-Orient, espace au cœur des enjeux énergétiques et stratégiques contemporains.
