Introduction : Le Yémen, un État failli au cœur des rivalités régionales
Le conflit au Yémen, qui dure depuis 2014, est souvent qualifié de « guerre oubliée » malgré son caractère dévastateur. Pour les élèves de Terminale HGGSP, il constitue une étude de cas exemplaire pour comprendre les dynamiques des conflits contemporains. Il dépasse le simple cadre d'une guerre civile pour incarner une guerre par procuration (proxy war) où s'affrontent des puissances régionales, dans un contexte de fragmentation étatique et de compétition géopolitique. Ce conflit interroge directement les notions du programme : la souveraineté, les acteurs non-étatiques, les rivalités de pouvoir et la régulation internationale des crises.
Partie 1 : Les racines historiques et les causes immédiates du conflit
Un État historiquement fragile
Pour comprendre le conflit, il faut remonter à la construction de l'État yéménite. L'unification du Nord et du Sud en 1990 n'a jamais été pleinement consolidée. Le Yémen a toujours été marqué par des divisions tribales, régionales (entre le Nord zaïdite et le Sud), et par une extrême pauvreté, aggravée par l'épuisement des ressources en eau. Le régime autoritaire d'Ali Abdallah Saleh (président de 1990 à 2012) a maintenu un équilibre précaire par un système de clientélisme et de cooptation, mais n'a pas réussi à bâtir des institutions étatiques solides.
Le Printemps arabe et la transition chaotique
En 2011, le Printemps arabe provoque la chute de Saleh après des mois de protestations. Une transition politique parrainée par le Conseil de coopération du Golfe (CCG) amène au pouvoir son vice-président, Abd Rabbo Mansour Hadi. Cette transition, fragile, est incapable de répondre aux attentes de la population (chômage, corruption) et de s'imposer face aux réseaux de l'ancien régime et aux groupes armés. Cette faillite de l'État crée un vide du pouvoir exploitable.
La prise de Sanaa par les Houthis : l'étincelle
Le mouvement Houthi (ou Ansar Allah), issu de la communauté zaïdite (branche du chiisme) du nord du Yémen, profite de cette faiblesse. S'estimant marginalisés politiquement et économiquement, les Houthis, qui mènent une rébellion intermittente depuis 2004, lancent une offensive majeure. En septembre 2014, ils s'emparent de la capitale Sanaa, puis progressent vers le sud, contraignant le président Hadi à s'exiler en Arabie saoudite en mars 2015. Cette avancée est le déclencheur direct de l'intervention militaire internationale.
Partie 2 : Les acteurs du conflit et leurs motivations
Les acteurs internes : une fragmentation complexe
- Les Houthis (Ansar Allah) : Mouvement rebelle se présentant comme une force de résistance contre la corruption et l'influence étrangère. Leur idéologie combine zaïdisme, nationalisme yéménite et un discours anti-israélien et anti-américain.
- Le gouvernement internationalement reconnu du président Hadi (basé à Aden puis Riyad) : Soutenu par la communauté internationale, il incarne la légitimité institutionnelle mais son autorité sur le terrain est très limitée.
- Le Conseil de transition du Sud (STC) : Séparatiste, il contrôle une grande partie du sud du Yémen et aspire à la restauration de l'État du Sud Yémen (avant 1990). Il est un allié fluctuant du gouvernement Hadi.
- Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA) et l'État islamique (EI) : Groupes jihadistes sunnites qui prospèrent dans le chaos, exploitant les failles de l'État et s'opposant aux Houthis.
Les acteurs régionaux : une guerre par procuration
- La coalition menée par l'Arabie saoudite : Intervient militairement en mars 2015 sous le nom d'« Opération Tempête décisive ». Motivations : 1) Sécurité frontalière : empêcher un groupe considéré comme une milice pro-iranienne de prendre le contrôle d'un État voisin. 2) Hégémonie régionale : contrer l'influence de l'Iran, son grand rival, dans ce qu'il perçoit comme son « arrière-cour ». 3) Légitimité interne : affirmer le leadership de la famille royale saoudienne dans le monde sunnite.
- L'Iran : Il apporte un soutien politique, diplomatique et militaire (fourniture d'armes, de drones, expertise) aux Houthis. Téhéran nie toute présence militaire directe mais utilise ce conflit pour exercer une pression stratégique sur l'Arabie saoudite et ses alliés occidentaux à faible coût, étendant son « axe de résistance ».
- Les Émirats arabes unis (EAU) : Membre clé de la coalition au départ, ils se sont partiellement retirés pour se concentrer sur la lutte contre les islamistes (AQPA, Frères musulmans) et le soutien aux séparatistes du Sud (STC), poursuivant leurs propres intérêts géostratégiques (contrôle des ports, influence dans la Corne de l'Afrique).
Les acteurs internationaux
Les États-Unis et le Royaume-Uni fournissent un soutien logistique, du renseignement et des armes à la coalition saoudienne, tout en appelant à des solutions politiques. Leur position est ambivalente, tiraillée entre l'alliance stratégique avec Ryad et les critiques liées aux crimes de guerre et à la crise humanitaire. La France est également un fournisseur d'armes. L'ONU tente de mener des médiations et coordonne l'aide humanitaire, mais son action est entravée par les vetos et les divisions au Conseil de sécurité.
Partie 3 : Les enjeux géopolitiques et les conséquences
Enjeux stratégiques et sécuritaires
Le Yémen occupe une position géostratégique cruciale, avec le détroit de Bab el-Mandeb, passage obligé pour le commerce maritime mondial (pétrole, marchandises) entre la mer Rouge et le golfe d'Aden. Le contrôle de ce point de passage est un enjeu majeur pour l'économie globale. Le conflit est aussi un laboratoire de la guerre hybride : utilisation de drones et de missiles de moyenne portée par les Houthis contre des infrastructures saoudiennes et émiraties, montrant la vulnérabilité des pays riches face à des acteurs non-étatiques faiblement équipés mais ingénieux.
La pire crise humanitaire au monde
Selon l'ONU, le conflit a directement ou indirectement causé des centaines de milliers de morts. Plus de 20 millions de personnes (les deux tiers de la population) ont besoin d'aide humanitaire. La famine, les épidémies (comme le choléra) et le effondrement du système de santé sont le résultat direct des combats, du blocus imposé par la coalition sur les ports et aéroports contrôlés par les Houthis, et de l'effondrement économique. Cette situation illustre tragiquement le concept de « géographie de la souffrance » et l'incapacité de la « communauté internationale » à faire respecter le droit international humanitaire.
Enjeux de souveraineté et de gouvernance
Le Yémen est un cas d'école d'effondrement de la souveraineté étatique. Le monopole de la violence légitime est éclaté entre une multitude d'acteurs armés. La légitimité politique est contestée et fragmentée. Ce conflit pose la question de l'ingérence et de la responsabilité de protéger (R2P) : l'intervention de la coalition, présentée comme une réponse à une demande d'un gouvernement légitime, a en réalité approfondi la crise. Il interroge aussi sur l'efficacité des mécanismes de règlement des conflits de l'ONU face à des rivalités de puissances.
Conclusion et ouverture HGGSP
Le conflit yéménite est bien plus qu'une guerre civile : c'est un conflit internationalisé qui cristallise les rivalités entre l'Arabie saoudite et l'Iran pour l'hégémonie au Moyen-Orient. Il démontre comment des fractures internes (identitaires, économiques) peuvent être exacerbées et instrumentalisées par des puissances extérieures dans le cadre de leurs compétitions géopolitiques. La guerre a créé un désastre humanitaire qui met en lumière les limites du droit international et de l'action collective face aux intérêts nationaux des États.
Ouverture HGGSP : L'étude du Yémen invite à une réflexion plus large sur la nature de la souveraineté au XXIe siècle dans les États fragiles. Elle questionne également l'éthique des alliances internationales : jusqu'où les démocraties occidentales peuvent-elles soutenir des acteurs engagés dans des pratiques contestables au nom d'intérêts stratégiques ? Enfin, elle permet d'aborder le thème « Analyser les dynamiques des puissances internationales » en montrant comment des puissances moyennes régionales (Arabie saoudite, Iran, Émirats) deviennent des acteurs conflictuels majeurs, redéfinissant les équilibres au Moyen-Orient en dehors du cadre traditionnel de l'affrontement entre grandes puissances.
