Introduction : L'Argentine, un laboratoire politique sous tension
L'élection présidentielle argentine de 2023, dont le second tour s'est tenu le 19 novembre, a abouti à la victoire surprenante de Javier Milei, un économiste et député libertarien aux marges du système politique traditionnel. Cet événement ne se limite pas à un simple changement de gouvernement ; il représente un phénomène géopolitique et sociétal complexe qui fait écho à de nombreuses thématiques du programme de spécialité Histoire-Géographie, Géopolitique et Sciences Politiques (HGGSP). En effet, cette élection cristallise des enjeux cruciaux : la recherche de nouvelles formes de souveraineté face à la mondialisation, les défis posés à la démocratie, l'impact des crises économiques structurelles et la reconfiguration des rapports de force internationaux. Analyser ce scrutin, c'est donc mobiliser des concepts clés comme la puissance, les frontières, les régimes politiques et les affiliations continentales.
Partie 1 : Contexte et causes profondes : une démocratie en crise face à la mondialisation
Un héritage économique et politique lourd
Pour comprendre le choc électoral de 2023, il faut remonter aux faiblesses structurelles de l'économie argentine. Le pays connaît une inflation chronique (dépassant les 140% annuels en 2023), une dette publique abyssale, une pauvreté endémique et une alternance politique perçue comme inefficace entre péronistes (centre-gauche) et coalitions de centre-droit. Cette situation place l'Argentine dans une dépendance forte vis-à-vis des acteurs de la mondialisation : le Fonds Monétaire International (FMI), principal créancier, impose des conditionnalités strictes ; les marchés financiers internationaux dictent leur confiance (ou leur défiance) via le « risque-pays » ; et les fluctuations des prix des matières premières (soja, blé) conditionnent les recettes d'exportation. Le programme HGGSP invite ici à réfléchir aux formes de la souveraineté étatique dans un monde interdépendant.
La défiance envers le « système » et les élites traditionnelles
Ce contexte a nourri un profond mécontentement populaire et une crise de la représentation politique. Les partis traditionnels, qu'ils soient péronistes (représentés par le ministre de l'Économie Sergio Massa au second tour) ou de l'opposition républicaine (Juntos por el Cambio, éliminé au premier tour), sont perçus comme faisant partie d'une « caste » corrompue et incompétente. Javier Milei a habilement capitalisé sur cette colère, en se présentant comme un outsider radical, un « lion » prêt à « dynamiter » la Banque centrale, à « dollariser » l'économie et à réduire drastiquement l'État. Son discours s'inscrit dans la montée globale des populismes, thème central en HGGSP, qui opposent un « peuple pur » à des « élites corrompues » et promettent des solutions simples à des problèmes complexes.
Partie 2 : La campagne et le vote : enjeux géopolitiques et clivages sociétaux
Une campagne polarisée et mondialisée
La campagne électorale a été marquée par une polarisation extrême, tant sur le plan économique que culturel. D'un côté, Sergio Massa défendait un État interventionniste, le maintien de programmes sociaux et une intégration prudente dans les blocs régionaux comme le Mercosur. De l'autre, Javier Milei proposait un programme de choc libéral (privatisations massives, dérégulation) couplé à un conservatisme sociétal radical (remise en cause des droits à l'avortement, climatoscepticisme). Cette campagne a aussi été observée et instrumentalisée à l'international. Des figures de la droite mondiale (comme Jair Bolsonaro au Brésil ou des élus républicains américains) ont soutenu Milei, tandis que des gouvernements de gauche latino-américains exprimaient leur inquiétude. On voit ici à l'œuvre la transnationalisation des clivages politiques et la bataille pour l'influence dans l'« arrière-cour » des États-Unis.
Géographie électorale et nouveaux clivages
La cartographie du vote révèle des fractures territoriales significatives. Le vote pour Milei a été particulièrement fort dans les zones urbaines et les provinces les plus dynamiques économiquement (comme la ville de Buenos Aires et la province de Córdoba), mais aussi dans des régions rurales frappées par la crise. Le vote pour Massa s'est concentré dans le cœur historique du péronisme, les provinces du Nord plus pauvres et dépendantes de l'aide sociale, et dans la banlieue populaire de Buenos Aires (le « Grand Buenos Aires »). Cette géographie illustre le dépassement du clivage traditionnel ville/campagne au profit de clivages liés à l'exposition à la mondialisation, au sentiment d'insécurité économique et à l'adhésion à des valeurs sociétales.
Partie 3 : Implications et perspectives : quelle nouvelle puissance pour l'Argentine ?
Une reconfiguration des alliances régionales et internationales
La victoire de Milei promet de bouleverser la position géopolitique de l'Argentine. Sur le plan régional, il a annoncé son intention de se retirer du Mercosur, qu'il qualifie de « distorsion protectionniste », et de se rapprocher des États-Unis et d'Israël, tout en gelant les relations avec les « régimes communistes » comme la Chine et le Brésil de Lula. Cette orientation rompt avec des décennies de politique étrangère fondée sur le multilatéralisme et l'intégration sud-américaine. Elle pose la question, chère au programme HGGSP, de la capacité des États à choisir leurs affiliations et à exercer leur souveraineté dans un système international contraint. L'Argentine pourrait ainsi passer du statut de leader régional à celui d'allié périphérique des puissances occidentales, avec des conséquences incertaines sur sa capacité à négocier sa dette.
Un test pour la démocratie et l'État de droit
Enfin, l'arrivée au pouvoir d'une figure aussi disruptive constitue un test de résilience pour les institutions démocratiques argentines. Les propositions de Milei (fermeture de ministères, remise en cause de la Banque centrale, réduction brutale de la dépense publique) se heurteront à la réalité des contre-pouvoirs : un Congrès où sa coalition est minoritaire, un système fédéral, une société civile organisée (syndicats, mouvements sociaux) et une presse libre. Cette tension entre un projet politique radical et les freins institutionnels est un objet d'étude parfait pour le thème « Analyser les dynamiques des puissances internationales » et le chapitre sur les démocraties. L'Argentine devient un observatoire de la capacité d'un système politique à absorber un choc populiste sans basculer dans l'autoritarisme.
Conclusion et ouverture HGGSP : L'Argentine de Milei, un miroir des tensions globales
L'élection argentine de 2023 est bien plus qu'un fait divers politique. Elle est le produit concentré des défis qui traversent les démocraties au XXIe siècle : défiance envers les élites, recherche de souveraineté économique dans un monde globalisé, montée des idéologies anti-système et reconfiguration des alliances géopolitiques. Pour les élèves de spécialité HGGSP, elle offre une étude de cas riche pour comprendre comment les facteurs internes (crise économique, sociale) et externes (contraintes de la mondialisation, influences étrangères) s'articulent pour produire un changement politique majeur.
Ouverture : Ce cas argentin invite à une réflexion comparative. En quoi cette élection ressemble-t-elle ou diffère-t-elle d'autres « séismes » politiques récents, comme l'élection de Trump aux États-Unis, le Brexit au Royaume-Uni ou la montée de l'extrême droite en Europe ? Ces phénomènes, apparemment nationaux, ne sont-ils pas les symptômes d'une crise globale de la gouvernance dans un monde post-Covid et en recomposition géopolitique ? L'Argentine, avec son histoire tourmentée, nous rappelle que la démocratie est un processus toujours fragile, constamment négocié entre les aspirations populaires, les contraintes économiques et l'équilibre des pouvoirs.
