Introduction : La Turquie, un laboratoire politique au carrefour des mondes
Les élections générales de mai 2023 en Turquie ont représenté bien plus qu'un simple renouvellement des institutions. Dans un contexte de crise économique aiguë (inflation avoisinant les 85% en 2022) et de reconstruction après les séismes dévastateurs de février 2023, ce scrutin a cristallisé les enjeux fondamentaux du programme de spécialité HGGSP : la nature des régimes politiques (démocratie/autoritarisme), l'exercice de la puissance à l'échelle régionale, et les recompositions géopolitiques dans un espace eurasiatique en tension. La victoire de Recep Tayyip Erdoğan, au pouvoir depuis 2003 (d'abord comme Premier ministre, puis comme Président), face à une coalition d'opposition inédite, offre une étude de cas riche sur la résilience d'un modèle politique hybride et ses implications internationales.
Partie 1 : Le cadre politique turc : entre héritage kémaliste et transformation sous l'AKP
Un régime en mutation : du parlementarisme au présidentialisme
Pour bien comprendre les enjeux de 2023, un retour historique est nécessaire. La République de Turquie, fondée par Mustafa Kemal Atatürk en 1923, a longtemps été considérée comme une démocratie parlementaire laïque, pilier de l'OTAN face à l'URSS. L'arrivée au pouvoir du Parti de la justice et du développement (AKP), islamo-conservateur, en 2002, marque un tournant. Erdoğan initie une transformation profonde du régime. Le référendum constitutionnel de 2017, approuvé de justesse, a instauré un système présidentiel fort, concentrant d'immenses pouvoirs exécutifs entre les mains du Président, affaiblissant le Parlement et l'indépendance judiciaire. Les élections de 2023 étaient les deuxièmes organisées sous ce nouveau système, testant sa légitimité et sa stabilité.
Un espace politique polarisé et un contrôle accru des leviers de pouvoir
Le scrutin a mis en lumière une société turque profondément divisée. D'un côté, une coalition hétéroclite, l'Alliance de la Nation, rassemblant des kémalistes laïcs (CHP), des nationalistes de droite (İYİ Parti), des islamistes modérés et des partis kurdes. Face à elle, l'Alliance du Peuple, menée par l'AKP et alliée aux nationalistes ultranationalistes du MHP. L'AKP a consolidé son emprise sur l'État profond (armée, police, justice) et les médias (près de 90% des médias nationaux seraient pro-gouvernementaux). Cette mainmise, couplée à l'utilisation de ressources publiques pendant la campagne, pose la question centrale des élections compétitives mais inéquitables, caractéristique des régimes hybrides ou « démocratures ».
Partie 2 : Les élections de 2023 comme révélateur des dynamiques de puissance et de souveraineté
Une campagne axée sur la souveraineté nationale et la stature internationale
La campagne d'Erdoğan a habilement mobilisé des thèmes chers à la géopolitique : la souveraineté nationale et l'affirmation d'une puissance turque indépendante. Le slogan « Grande Turquie » (Türkiye Yüzyılı) renvoyait à une ambition néo-ottomane, projetant le pays comme un acteur incontournable. Les réalisations en matière de défense (drones Bayraktar, programme d'armement national) ont été largement mises en avant, symbolisant une autonomie stratégique face aux alliés occidentaux. La gestion des flux migratoires (accord avec l'UE de 2016) et les interventions militaires en Syrie, Libye et Haut-Karabakh ont été présentées comme des preuves de cette puissance restaurée. L'opposition, menée par Kemal Kılıçdaroğlu, a tenté de recentrer le débat sur l'économie, la démocratie et un retour à un alignement plus pro-occidental, avec moins de succès.
La question kurde : un enjeu interne aux répercussions géopolitiques
Aucune analyse n'est complète sans aborder la dimension kurde. Le HDP (Parti démocratique des peuples, pro-kurde), interdit en cours de procédure, s'était rallié à l'opposition. La répression continue contre les maires kurdes et les figures politiques kurdes depuis 2016 a aliéné une partie de cet électorat. Cette politique de fermeté nationale répond à une frange nationaliste de l'électorat mais complique les relations avec les partenaires occidentaux préoccupés par les droits de l'homme, et influence la politique régionale de la Turquie en Syrie et en Irak, où elle combat le PKK et ses affiliés.
Partie 3 : Implications géopolitiques : la Turquie, un pivot eurasiatique réaffirmé
Une politique étrangère « multivectorielle » et pragmatique
La réélection d'Erdoğan signifie très probablement la poursuite d'une politique étrangère agile et parfois contradictoire, caractéristique des puissances pivot. La Turquie maintient son statut de membre de l'OTAN tout en achetant des systèmes de défense russes (S-400), créant des frictions majeures avec les États-Unis. Elle joue un rôle de médiateur crucial dans la guerre en Ukraine (accords sur les céréales) tout en entretenant des relations économiques étroites avec la Russie. Elle s'oppose à la Grèce et à Chypre en Méditerranée orientale, tout en cherchant à normaliser ses relations avec des rivaux comme l'Arabie saoudite ou les Émirats arabes unis. Cette stratégie de « l'homme malade n'est plus » vise à maximiser l'autonomie et le poids d'Ankara sur la scène mondiale.
Relations avec l'Union européenne : un partenariat nécessaire mais conflictuel
Le processus d'adhésion à l'UE est au point mort. Les préoccupations concernant l'état de droit, les libertés fondamentales et la séparation des pouvoirs se sont accentuées. Pourtant, l'UE et la Turquie restent liées par des intérêts vitaux : le contrôle des migrations, la sécurité énergétique, et la stabilité du Moyen-Orient et de la mer Noire. Les élections n'ont pas fondamentalement changé cette équation de coopération conflictuelle. La Turquie utilise souvent la carte migratoire comme levier de négociation avec Bruxelles, illustrant l'asymétrie des dépendances dans les relations internationales.
Conclusion et ouverture HGGSP
Les élections turques de 2023 offrent un cas d'école pour le programme HGGSP. Elles illustrent la complexité des régimes politiques contemporains, où des élections pluralistes coexistent avec une érosion des contre-pouvoirs et des libertés, posant la question des typologies (démocratie illibérale, régime hybride). Elles démontrent comment la politique intérieure (nationalisme, religion, clientélisme) façonne directement la politique étrangère et la projection de puissance. Enfin, elles soulignent le rôle des acteurs individuels (le leadership charismatique et polarisant d'Erdoğan) dans les trajectoires nationales.
Ouverture : La trajectoire turque invite à une comparaison féconde avec d'autres puissances régionales en quête d'affirmation souveraine et au régime politique en transformation. On peut ainsi établir un parallèle avec la Russie de Poutine (concentration du pouvoir, nationalisme, politique étrangère revancharde) ou, sous un angle différent, avec l'Inde de Modi (combinaison de nationalisme, de populisme et d'ambitions de puissance). La Turquie interroge également sur l'avenir des alliances : un pays membre de l'OTAN peut-il durablement poursuivre une politique étrangère aussi autonome, voire contradictoire avec les intérêts du bloc, sans remettre en cause la cohésion de l'Alliance atlantique ? L'étude de la Turquie nous oblige à penser la multipolarité, la fin de l'unilatéralisme occidental et l'émergence d'acteurs qui refusent de choisir leur camp, définissant ainsi les nouvelles règles du jeu géopolitique du XXIe siècle.
