Introduction : L'Indonésie, un géant démocratique à la croisée des chemins
Le 14 février 2024, plus de 200 millions d'électeurs indonésiens étaient appelés aux urnes pour élire leur président, leurs députés et leurs représentants locaux, lors de ce qui constitue la plus grande élection organisée en une seule journée dans le monde. Ce scrutin revêt une importance capitale non seulement pour l'archipel, première puissance démographique et économique d'Asie du Sud-Est, mais aussi pour les équilibres géopolitiques régionaux et mondiaux. Pour les élèves de spécialité HGGSP, cette élection constitue un objet d'étude riche, à la croisée des axes du programme : « Analyser les relations entre puissances » et « Étudier les divisions politiques du monde ». Elle permet d'interroger la consolidation démocratique dans un pays au passé autoritaire, le rôle des nouvelles technologies dans la vie politique, et la stratégie d'une puissance émergente prise dans la rivalité sino-américaine.
Contexte historique et politique : de Suharto à l'ère Jokowi
Pour comprendre les enjeux de 2024, un retour historique s'impose. L'Indonésie a connu une longue période autoritaire sous le régime de Suharto (1967-1998), marquée par un développement économique rapide mais aussi par une répression politique forte et une centralisation du pouvoir. La chute de Suharto en 1998 a ouvert la voie à la Reformasi (Réforme), une transition démocratique souvent citée comme un succès dans le monde musulman. Le pays a instauré des élections libres, une décentralisation significative et une presse dynamique. Le président sortant, Joko Widodo, dit « Jokowi » (élu en 2014 et réélu en 2019), incarne cette période. Populaire pour ses politiques de développement d'infrastructures et sa gestion pragmatique de l'économie, son mandat a toutefois été critiqué pour un certain recul des libertés démocratiques et la consolidation du pouvoir de l'élite politique traditionnelle. La Constitution lui interdisant un troisième mandat, l'élection de 2024 marque donc une véritable passation de pouvoir.
Le système politique indonésien : un président fort dans un archipel fragmenté
L'Indonésie est une république présidentielle où le chef de l'État, élu au suffrage universel direct pour un mandat de cinq ans renouvelable une fois, détient d'importants pouvoirs exécutifs. Le Parlement (DPR) est élu selon un système de représentation proportionnelle. La grande complexité du pays tient à sa géographie (plus de 17 000 îles) et à sa diversité ethnique, religieuse et linguistique. La gestion de ces divisions est un défi permanent pour tout gouvernement. La devise nationale, « Bhinneka Tunggal Ika » (« L'unité dans la diversité »), résume cet impératif. La campagne électorale se déroule donc sur une scène politique nationale, mais elle est profondément influencée par des dynamiques locales et identitaires.
Les principaux candidats et les clivages de la campagne
Trois tandems principaux se sont affrontés lors de cette élection, reflétant différentes alliances au sein de l'élite politique.
- Prabowo Subianto et Gibran Rakabuming Raka : Ancien général, ministre de la Défense sortant et candidat malheureux face à Jokowi en 2014 et 2019, Prabowo Subianto a construit une image d'homme fort nationaliste. Son choix de colistier, Gibran Rakabuming Raka, fils aîné du président Jokowi, a été perçu comme un soutien tacite de ce dernier et a considérablement boosté sa campagne. Leur programme met l'accent sur la continuité des politiques de développement de Jokowi, la souveraineté alimentaire et énergétique, et un nationalisme économique.
- Anies Baswedan et Muhaimin Iskandar : Ancien gouverneur de Jakarta, Anies Baswedan représente une alternative plus libérale sur le plan politique et économique. Intellectuel et éloquent, il a su mobiliser une partie de l'électorat déçu par Jokowi, notamment les milieux urbains et les défenseurs des libertés civiles. Son alliance avec Muhaimin Iskandar, leader du puissant parti islamiste Nahdlatul Ulama, lui a permis de toucher l'électorat musulman traditionaliste modéré.
- Ganjar Pranowo et Mahfud MD : Candidat du parti de Jokowi (PDI-P), Ganjar, ancien gouverneur de Java central, incarnait initialement la continuité. Homme du peuple, sa campagne a cependant pâti de son positionnement perçu comme ambigu sur certaines questions et du retrait du soutien apparent de Jokowi. Son colistier, Mahfud MD, ancien ministre coordinateur chargé des Affaires politiques et de la Sécurité, apportait une crédibilité en matière de droit et de lutte contre la corruption.
Les clivages ont porté moins sur des idéologies clairement définies que sur des questions de leadership, de continuité politique et, en filigrane, sur le rôle de l'islam dans la vie publique, même si tous les candidats se réclament du pluralisme religieux inscrit dans la philosophie étatique du Pancasila.
Enjeux géopolitiques majeurs : entre Chine, États-Unis et leadership régional
La position de l'Indonésie en fait un acteur incontournable en Asie du Sud-Est et au-delà. Son futur président devra naviguer dans un environnement international de plus en plus tendu.
La stratégie d'équilibre (free and active foreign policy) à l'épreuve
Traditionnellement, l'Indonésie mène une politique étrangère « libre et active », cherchant à éviter tout alignement strict sur une grande puissance. Sous Jokowi, cette politique s'est traduite par un pragmatisme économique marqué : coopération étroite avec la Chine pour les investissements dans les infrastructures (notamment dans le cadre des « Nouvelles Routes de la Soie »), tout en maintenant et en renforçant la coopération sécuritaire avec les États-Unis et l'Australie (exercices militaires conjoints). Le défi pour le nouveau président sera de maintenir cet équilibre délicat face à une rivalité sino-américaine qui se durcit, notamment en mer de Chine méridionale, où l'Indonésie, bien que n'étant pas un plaignant majeur, défend ses droits souverains autour des îles Natuna.
Leadership au sein de l'ASEAN et enjeux climatiques
En tant que poids lourd démographique et économique de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (ASEAN), l'Indonésie est attendue sur son leadership régional. Elle doit contribuer à maintenir la cohésion de l'organisation face aux pressions extérieures. Par ailleurs, en sa qualité de gardienne de vastes forêts tropicales et de mangroves, sa politique environnementale est scrutée internationalement. Les engagements en matière de transition énergétique et de lutte contre la déforestation seront un marqueur important de sa politique étrangère et de son soft power.
Dynamiques internes : démocratie, réseaux sociaux et économie
L'épreuve de vérité pour la démocratie indonésienne
Cette élection est un test pour la résilience des institutions démocratiques. Plusieurs points d'attention ont émergé : la neutralité présumée compromise de l'appareil d'État et de l'armée, l'influence du président sortant dans la campagne, et la montée en puissance d'une dynastic politics (avec la candidature du fils de Jokowi). La victoire annoncée de Prabowo, qui a une histoire controversée liée aux violations des droits de l'homme sous l'ère Suharto, pose également la question de la mémoire et de la justice transitionnelle dans le processus démocratique.
Le rôle décisif des réseaux sociaux et de la désinformation
Avec une population jeune et ultra-connectée, la campagne de 2024 a été marquée par une bataille féroce sur les plateformes numériques comme TikTok, Instagram et WhatsApp. Les équipes de campagne, notamment celle de Prabowo, ont massivement utilisé des contenus courts, des mèmes et une communication émotionnelle (repositionnant l'image de l'ancien général en « papa gentil ») pour toucher les électeurs de moins de 40 ans, qui représentent plus de la moitié du corps électoral. Ce phénomène soulève des questions cruciales sur la formation de l'opinion publique, la qualité du débat démocratique et la lutte contre la désinformation, thèmes centraux en HGGSP.
Les défis économiques et sociaux
Le futur président devra faire face à des attentes immenses : réduire les inégalités sociales et territoriales, créer des emplois pour une jeunesse nombreuse, assurer l'autosuffisance alimentaire, et gérer l'exploitation des immenses ressources naturelles (nickel, étain, huile de palme) de manière à la fois profitable et durable. Le modèle de développement basé sur les exportations de matières premières est remis en question, appelant à une montée en gamme de l'économie.
Conclusion et ouverture HGGSP
L'élection présidentielle indonésienne de 2024 démontre la vitalité, mais aussi les tensions, d'une grande démocratie du Sud. Elle confirme le rôle central de l'Indonésie comme puissance régionale pivot, dont les choix internes et externes influencent directement l'équilibre géopolitique en Asie-Pacifique. La campagne a illustré la transformation des pratiques politiques à l'ère du numérique, où l'image et la narration l'emportent parfois sur les programmes.
Ouverture pour la réflexion géopolitique : Le cas indonésien invite à une comparaison féconde avec d'autres démocraties émergentes ou consolidées (Inde, Brésil, Turquie, etc.) confrontées à des défis similaires : concilier développement économique et stabilité démocratique, gérer des sociétés pluralistes, et définir une voie souveraine dans un monde bipolaire. Il interroge également le concept de « puissance » au XXIe siècle : l'influence de l'Indonésie repose-t-elle davantage sur sa démographie et sa position géostratégique, ou sur sa capacité à incarner un modèle de démocratie musulmane modérée et de développement durable ? L'analyse de cette élection nous rappelle enfin que les dynamiques politiques les plus cruciales pour l'avenir du monde se jouent bien souvent au-delà du cercle traditionnel des puissances occidentales.
