Elections mondiales28 janvier 202610 min de lecture

Nigéria 2023 : Élections, défis démocratiques et enjeux géopolitiques

L'élection présidentielle nigériane de février 2023, remportée par Bola Tinubu, offre un cas d'étude riche pour le programme HGGSP. Elle illustre les tensions entre démocratie formelle et réelle dans un État fédéral complexe, marqué par des fractures ethnoreligieuses, une insécurité endémique et une économie dépendante du pétrole. Son analyse permet d'aborder les dynamiques de puissance en Afrique de l'Ouest et les défis de la gouvernance dans un pays pivot du continent.

Introduction : Le Nigéria, un géant africain à l'épreuve des urnes

L'élection présidentielle nigériane de février 2023 constitue un événement géopolitique majeur, tant pour le continent africain que pour l'étude des démocraties dans des contextes de fortes tensions internes. Plus peuplé d'Afrique avec environ 220 millions d'habitants et première économie du continent, le Nigéria est un État fédéral complexe, structuré autour de 36 États. Cette élection, qui a vu la victoire controversée de Bola Tinubu du Congrès des progressistes (APC), succédant à Muhammadu Buhari, intervient dans un contexte de crises multidimensionnelles : insécurité généralisée (Boko Haram, banditisme, conflits agropastoraux), crise économique aiguë, inflation galopante et fractures ethno-religieuses persistantes. Pour le programme HGGSP, elle offre une illustration concrète des thèmes « Analyser les dynamiques des puissances internationales » et « Étudier les divisions politiques du monde », en interrogeant la nature de la puissance nigériane et la réalité de sa pratique démocratique.

Contexte et enjeux : Un État fédéral sous pression

Un héritage historique et des clivages structurants

Pour comprendre les élections de 2023, un retour historique est nécessaire. Le Nigéria, ancienne colonie britannique, a connu une guerre civile meurtrière (1967-1970, guerre du Biafra) et de longues périodes de dictature militaire avant un retour à la démocratie en 1999. Le système politique est profondément marqué par un clivage tripartite géo-ethnique et religieux entre le Nord majoritairement musulman et haoussa/peul, le Sud-Ouest yoruba et le Sud-Est igbo, majoritairement chrétiens. La Constitution prévoit une rotation informelle du pouvoir entre le Nord et le Sud, principe qui a pesé lourd en 2023 puisque Buhari, un Nordiste, terminait son second mandat. La candidature de Bola Tinubu, un Yoruba du Sud-Ouest, s'inscrivait dans cette logique, tandis que son principal rival, Atiku Abubakar (Parti démocratique populaire, PDP), est un Nordiste musulman.

Des défis sécuritaires et économiques omniprésents

La campagne s'est déroulée dans un climat d'insécurité extrême, limitant la tenue de meetings et même l'accès aux bureaux de vote dans certaines régions. L'armée est engagée sur plusieurs fronts : contre l'insurrection jihadiste de Boko Haram et de l'État Islamique en Afrique de l'Ouest (ISWAP) dans le Nord-Est ; contre les gangs criminels kidnappeurs (« bandits ») dans le Nord-Ouest ; et contre les séparatistes du mouvement IPOB dans le Sud-Est. Parallèlement, l'économie, très dépendante des revenus pétroliers, souffre d'une crise de production, de vols massifs de brut (« bunkering ») et d'une dette importante. L'inflation, notamment alimentaire, a été un sujet central de la campagne, tout comme le chômage des jeunes, dans un pays où 70% de la population a moins de 30 ans.

Le déroulement du scrutin et ses controverses : Une démocratie à l'épreuve

Une innovation technique : le système de transmission électronique des résultats

Pour la première fois, la Commission électorale nationale indépendante (INEC) a utilisé la technologie BVAS (Bimodal Voter Accreditation System) pour identifier les électeurs par empreinte digitale et reconnaissance faciale, et transmettre électroniquement les résultats des bureaux de vote. Présentée comme un outil de transparence pour limiter la fraude, cette innovation a été au cœur des polémiques. Si l'accréditation a globalement bien fonctionné, de nombreux observateurs, dont les missions de l'Union Européenne et du Centre Carter, ont noté des dysfonctionnements majeurs dans la transmission et la publication des résultats sur le portail en ligne de l'INEC. Les partis d'opposition ont dénoncé des écarts entre les résultats affichés localement et ceux finalement proclamés, jetant un doute sur l'intégrité du processus.

Une participation faible et un résultat contesté

La participation a été historiquement basse (environ 27%), reflétant une certaine défiance et les difficultés d'accès aux bureaux de vote. Bola Tinubu l'a emporté avec 36,6% des voix, devant Atiku Abubakar (29,1%) et Peter Obi (25,4%), candidat surprise du Parti travailliste (LP) qui a su mobiliser la jeunesse urbaine et les classes moyennes, notamment dans le Sud. Tinubu a remporté 12 États, mais n'a obtenu que 19% des voix dans son propre État de Lagos, signe de divisions internes. Sa victoire, bien que validée par la Cour suprême en octobre 2023 après des recours de l'opposition, reste contestée par une partie importante de la population, illustrant la fragilité de la légitimité électorale.

Analyse géopolitique : Le Nigéria entre puissance régionale et vulnérabilités internes

Un leadership ouest-africain en question

Le Nigéria est traditionnellement considéré comme la puissance hégémonique de la CEDEAO (Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest). Son poids démographique, économique et militaire lui confère un rôle de leader, notamment dans les opérations de maintien de la paix et la lutte contre le terrorisme au Sahel. Cependant, ses vulnérabilités internes – instabilité, crises économiques – limitent sa capacité de projection et son soft power. L'élection de 2023 a été observée avec attention par les voisins, car la stabilité du Nigéria est cruciale pour toute la région. Un effondrement ou une paralysie politique du géant aurait des conséquences désastreuses en termes de flux migratoires, de sécurité et d'économie.

Les enjeux énergétiques et la dépendance au pétrole

Le Nigéria est le premier producteur de pétrole d'Afrique, mais cette richesse est aussi une malédiction (« resource curse »). La campagne a peu abordé la nécessaire diversification économique pour sortir de la dépendance aux hydrocarbures. Les enjeux sont pourtant colossaux : transition énergétique, gestion des revenus, corruption dans le secteur, et impacts environnementaux désastreux dans le delta du Niger (pollution, conflits communautaires). La politique énergétique du nouveau président, entre exploitation des ressources fossiles et développement des énergies renouvelables, sera scrutée par les partenaires internationaux et les investisseurs.

Un espace de compétition internationale

Le Nigéria est un terrain d'influence pour les puissances extérieures. Les anciennes puissances coloniales comme le Royaume-Uni, mais aussi les États-Unis, y ont des intérêts sécuritaires (lutte anti-terroriste) et économiques (pétrole, marché de consommation). La Chine y est très active via des prêts infrastructurels et des investissements, dans le cadre des « Nouvelles Routes de la Soie ». La Russie, via le groupe Wagner, a tenté d'y étendre son influence, notamment en proposant son assistance sécuritaire. L'élection et la capacité du nouveau gouvernement à stabiliser le pays influencent directement ces rapports de force et la place du Nigéria dans la géopolitique mondiale.

Conclusion et ouverture HGGSP

L'élection présidentielle nigériane de 2023 démontre que la tenue régulière d'élections, si elle est une condition nécessaire, n'est pas suffisante pour caractériser une démocratie apaisée et consolidée. Elle met en lumière le décalage entre les institutions formelles (Constitution fédérale, commission électorale, cours de justice) et une réalité marquée par la violence, la défiance, les clivages identitaires et des pratiques contestées. Elle interroge la notion même de « puissance » : le Nigéria dispose d'attributs de puissance (démographie, ressources, armée), mais ses faiblesses internes entravent considérablement son rayonnement et sa capacité d'action.

Ouverture HGGSP : Ce cas nigérian invite à une réflexion plus large sur les démocraties électorales dans des contextes de fortes tensions sociales. Il permet de comparer avec d'autres pays étudiés en spécialité, comme l'Inde ou le Brésil, où la démocratie doit aussi composer avec d'immenses inégalités, des populismes et des fractures identitaires. Il questionne également le rôle des organisations régionales comme la CEDEAO dans l'accompagnement et la garantie des processus démocratiques, à l'heure où les coups d'État font leur retour au Sahel. Enfin, il soulève le problème de la souveraineté des États face aux défis transnationaux (terrorisme, changement climatique, flux financiers illicites) qui déstabilisent leurs fondements mêmes. L'avenir de la démocratie au Nigéria sera donc un indicateur clé de la trajectoire politique de toute l'Afrique de l'Ouest.

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