Introduction : Le plus grand exercice démocratique du monde à la loupe géopolitique
Du 19 avril au 1er juin 2024, près de 970 millions d'électeurs indiens sont appelés aux urnes pour élire les 543 membres de la Lok Sabha, la chambre basse du Parlement. Ce marathon électoral de 44 jours, organisé en sept phases, est un événement mondial par son ampleur et ses implications. Pour les élèves de spécialité HGGSP, il constitue un objet d'étude exceptionnel pour comprendre les interactions entre démocratie, nationalisme, développement et puissance. L'Inde, souvent présentée comme « la plus grande démocratie du monde », est à un carrefour : son modèle politique, son affirmation sur la scène internationale et sa cohésion sociale sont en jeu. Ce scrutin est un test pour la résilience des institutions démocratiques face à la montée d'un nationalisme hindou majoritaire et pour la capacité du pays à concilier croissance économique et réduction des inégalités.
Partie 1 : Contexte politique et enjeux nationaux : démocratie et nationalisme
Un paysage politique remodelé par une décennie de pouvoir BJP
Depuis 2014, l'Inde est gouvernée par le Bharatiya Janata Party (BJP, Parti du peuple indien) de Narendra Modi. Son idéologie, le Hindutva (« indianité »), promeut l'identité hindoue comme fondement de la nation, marginalisant de facto les minorités religieuses, notamment les 200 millions de musulmans. Le BJP a consolidé son emprise grâce à un leadership personnalisé (la « modimania »), un appareil de communication numérique redoutable et des politiques sociales ciblant les plus pauvres. L'opposition, menée par le Congrès national indien (parti historique de l'indépendance) et une coalition hétéroclite (INDIA), tente de recentrer le débat sur les enjeux socio-économiques, la défense du sécularisme constitutionnel et les atteintes présumées aux libertés.
Les enjeux démocratiques au cœur du scrutin
Ce scrutin pose des questions fondamentales pour le thème « Faire la guerre, faire la paix » et « Analyser les dynamiques des puissances internationales » :
- La qualité de la démocratie : Des observateurs pointent l'érosion des contre-pouvoirs (médias, justice), l'utilisation de la fiscalité pour museler l'opposition et les discours polarisants. L'élection est un test de robustesse institutionnelle.
- Le modèle séculariste vs l'État ethno-religieux : La Constitution de 1950 définit l'Inde comme une république séculière. Le projet du BJP tend à redéfinir la citoyenneté autour de l'appartenance religieuse, comme l'a illustré la loi sur la citoyenneté (CAA) de 2019, discriminatoire envers les musulmans.
- Les fractures sociales et territoriales : Les clivages de caste, de religion et de région structurent le vote. Le Sud, plus développé et séculariste, résiste souvent au BJP, tandis que le « cœur hindou » du Nord et de l'Ouest lui est largement acquis.
Partie 2 : Enjeux économiques et sociaux : la quête de puissance entre croissance et inégalités
Le bilan économique et le pari du d��veloppement
Narendra Modi fait campagne sur son bilan économique : l'Inde est la cinquième économie mondiale et connaît une croissance parmi les plus rapides au monde (autour de 7%). Le gouvernement met en avant des infrastructures pharaoniques, une politique industrielle volontariste (« Make in India ») et des programmes de protection sociale numérisés. Cependant, ce récit masque des faiblesses structurelles :
- Chômage des jeunes et informalité : La création d'emplois formels reste insuffisante pour absorber une population active très jeune.
- Inégalités criantes : L'Inde reste l'un des pays les plus inégalitaires au monde. La croissance profite de manière disproportionnée à une élite urbaine.
- Dépendance agricole : Près de 45% de la population active dépend de l'agriculture, un secteur en crise, source de mobilisations massives.
La puissance par la technologie et la démographie
L'Inde mise sur son capital humain et numérique pour asseoir sa puissance. Elle est devenue un leader mondial du numérique (identité numérique Aadhaar, paiements électroniques) et exporte ses compétences en IT. Sa démographie dynamique (âge médian de 28 ans) contraste avec le vieillissement chinois ou occidental, offrant un « dividende démographique » potentiel. La campagne ��lectorale est saturée de promesses sur l'innovation, l'autosuffisance technologique (Atmanirbhar Bharat) et la formation professionnelle, autant de leviers pour une puissance complète.
Partie 3 : Dimensions géopolitiques : l'Inde sur l'échiquier mondial
Un acteur stratégique « multi-aligné »
La politique étrangère de Modi a renforcé le statut de l'Inde comme puissance pivot incontournable. Refusant de rejoindre tout bloc, elle pratique un « multi-alignement » pragmatique :
- Avec les États-Unis et l'Occident : Partenariat stratégique du QUAD (avec USA, Japon, Australie) face à l'influence chinoise dans l'Indo-Pacifique.
- Avec la Russie : Relations historiques et dépendance militaire, maintenues malgré la guerre en Ukraine (achats massifs de pétrole russe à prix bradé).
- Avec le Sud global : Leadership au G20 en 2023 et promotion d'une voix des pays en développement.
Le résultat de l'élection sera scruté pour sa continuité ou ses inflexions dans cette diplomatie agile.
La rivalité structurante avec la Chine
La relation avec Pékin est le principal défi sécuritaire. Malgré des affrontements frontaliers en 2020, les relations économiques restent denses. L'élection pourrait influencer la ligne suivie : fermeté militaire accrue ou recherche d'un modus vivendi économique ? La position de l'Inde dans la nouvelle guerre froide entre Washington et Pékin en dépend.
L'image et le soft power démocratique
L'Inde instrumentalise son statut de grande démocratie pour affirmer son leadership moral, en opposition aux modèles autoritaires. Une élection perçue comme libre et équitable renforce ce soft power. À l'inverse, des accusations de dérive autoritaire l'affaibliraient dans la compétition narrative mondiale.
Conclusion et ouverture HGGSP : L'Inde, laboratoire des défis des démocraties au XXIe siècle ?
Les élections indiennes de 2024 transcendent le simple cadre national. Elles interrogent la capacité des démocraties libérales à résister aux tentations majoritaires et identitaires dans des sociétés complexes. Le scrutin illustre la tension entre la recherche de la puissance (économique, militaire, diplomatique) et les exigences de la cohésion sociale et des libertés individuelles. Quel que soit le résultat, l'Inde demeurera un acteur géopolitique de premier ordre, dont les choix internes auront un impact régional et global.
Ouverture HGGSP : Cette analyse de l'Inde invite à une comparaison systémique avec d'autres grandes démocraties (États-Unis, Brésil, Union européenne) confrontées à des poussées populistes et à des remises en cause internes. Elle permet d'alimenter la réflexion sur les axes du programme : comment les formes de conflictualité (ici politique et identitaire) se manifestent-elles au sein même des démocraties ? En quoi la puissance d'un État est-elle conditionnée par sa stabilité politique et son modèle de société ? L'étude de cas indienne montre que la démocratie n'est pas un état acquis, mais un processus dynamique et conflictuel, au cœur des équilibres géopolitiques contemporains.
