Introduction : Un Pilier de l'Ordre International Fissuré
Le multilatéralisme, défini comme la coopération entre trois États ou plus au sein d'institutions et de règles communes, a structuré les relations internationales depuis 1945. Pourtant, ce modèle est aujourd'hui en proie à une crise profonde. Des conflits comme la guerre en Ukraine aux blocages au Conseil de Sécurité de l'ONU, en passant par les difficultés à coordonner une réponse globale au changement climatique, les signes d'essoufflement sont multiples. Pour les élèves de Terminale HGGSP, comprendre cette crise est essentiel. Elle touche au cœur des thèmes du programme : la recherche d'un nouvel ordre mondial depuis les années 1990, les dynamiques des puissances, et les enjeux de la gouvernance globale face aux défis du XXIe siècle.
Les Racines Historiques et Structurelles de la Crise
Pour bien saisir la crise actuelle, il faut remonter à ses fondations. Le système multilatéral de l'après-guerre, incarné par l'ONU, le FMI ou le GATT, reflétait l'équilibre des puissances de l'époque et était largement influencé par les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, notamment les États-Unis.
Un Système Contesté dans un Monde Bipolaire puis Unipolaire
Durant la Guerre froide, le multilatéralisme a fonctionné de manière sélective, souvent court-circuité par la logique des blocs. Avec la fin de la bipolarité et l'émergence d'un moment « unipolaire » américain dans les années 1990, les institutions multilatérales ont été parfois perçues comme des instruments au service des intérêts et des valeurs de l'Occident. Cette perception a nourri des ressentiments, notamment de la part de puissances émergentes comme la Chine, l'Inde ou le Brésil, qui estiment que leur poids économique et démographique n'est pas suffisamment représenté dans la gouvernance mondiale.
L'Érosion de la Confiance et la Montée du Nationalisme
La crise financière de 2008 a constitué un premier choc majeur, révélant les limites de la coordination économique internationale. Par la suite, la montée en puissance de mouvements nationalistes et populistes dans plusieurs démocraties (États-Unis de Trump, Brexit au Royaume-Uni) a promu une vision « souverainiste » des relations internationales, privilégiant les accords bilatéraux et le « America First » au détriment des engagements multilatéraux. Cette défiance a directement affecté des institutions comme l'OMS lors de la pandémie de Covid-19 ou l'Accord de Paris sur le climat.
Manifestations Contemporaines : Guerres, Blocages et Rivalités
La crise n'est pas seulement théorique ; elle se manifeste de façon concrète et violente sur la scène internationale.
Le Conseil de Sécurité de l'ONU Paralysé
L'invasion de l'Ukraine par la Russie en février 2022 est l'illustration la plus frappante de la paralysie du principal organe chargé du maintien de la paix et de la sécurité internationale. L'utilisation du droit de veto par la Russie a empêché toute action coercitive directe de l'ONU, renvoyant la réponse à des coalitions d'États (soutien à l'Ukraine, sanctions occidentales). Cette paralysie rappelle douloureusement celle de la Guerre froide et souligne que le système de sécurité collective onusien est inefficace lorsque une grande puissance permanente est partie à un conflit.
La Compétition Stratégique Sino-Américaine
La rivalité entre les États-Unis et la Chine réorganise le paysage multilatéral. Washington promeut des « minilatéralismes » ou des coalitions d'États partageant ses valeurs (comme l'AUKUS en Indo-Pacifique) pour contrer l'influence chinoise. Pékin, de son côté, développe ses propres initiatives (Nouvelle Route de la Soie, Banque Asiatique d'Investissement pour les Infrastructures) comme alternatives aux institutions traditionnelles dominées par l'Occident. Le multilatéralisme devient ainsi un champ de bataille où s'affrontent deux visions de l'ordre international.
Les Défis Transnationaux en Souffrance
La lutte contre le changement climatique, la régulation du numérique ou la prévention des pandémies nécessitent une coopération globale. Or, les conférences internationales (COP) peinent à traduire les engagements en actions contraignantes et rapides. Les inégalités Nord-Sud et les questions de justice climatique complexifient les négociations. Le multilatéralisme montre ici ses limites à produire des biens publics mondiaux face à des intérêts nationaux divergents et à l'urgence des crises.
Conséquences et Scénarios pour la Gouvernance Mondiale
Cette crise du multilatéralisme n'aboutit pas à une simple disparition de la coopération, mais à sa transformation, voire à sa fragmentation.
Vers un Multilatéralisme à Géométrie Variable ?
On observe une prolifération de formats de coopération plus restreints et flexibles : le G7, le G20, les coalitions ad hoc. Ces « clubs » peuvent être plus efficaces pour avancer sur des sujets précis, mais ils posent des problèmes de légitimité et d'inclusivité. Ils risquent d'exclure une grande partie des pays du Sud et de créer un système à plusieurs vitesses, où les règles du jeu diffèrent selon les coalitions.
Le Risque d'un Monde « Westphalien Renforcé »
Un scénario plus sombre serait un retour à une logique purement interétatique et de rapports de force, où chaque puissance défend ses intérêts sans cadre commun contraignant. La résurgence de la guerre de conquête en Europe, les tensions en mer de Chine méridionale et la course aux armements vont dans ce sens. La gouvernance mondiale laisserait alors place à une simple diplomatie de puissance, avec les risques de conflits généralisés que cela comporte.
Les Voies de la Réforme et de la Résilience
Malgré tout, le multilatéralisme reste un outil indispensable. Personne ne peut résoudre seul des problèmes comme le réchauffement climatique. Des voix s'élèvent pour réformer les institutions, notamment l'ONU (élargissement du Conseil de Sécurité). La société civile mondiale et les acteurs non-étatiques (ONG, entreprises, villes) jouent aussi un rôle croissant pour pallier les défaillances des États et pousser à l'action, comme le montre le mouvement climatique.
Conclusion et Ouverture HGGSP : Quel Avenir pour la Coopération Internationale ?
La crise du multilatéralisme est le symptôme des profondes transformations de l'ordre mondial. Elle met en lumière le décalage entre des institutions conçues au XXe siècle et les réalités du XXIe : l'émergence de nouvelles puissances, la nature transnationale des menaces, et la contestation de l'hégémonie occidentale. Pour le programme HGGSP, cette analyse croise directement l'étude des « chemins de la puissance » et la réflexion sur « l'environnement, entre exploitation et protection ». La question qui se pose est moins celle de la mort du multilatéralisme que celle de sa réinvention. Assisterons-nous à sa fragmentation en blocs rivaux, ou à l'émergence, difficile et conflictuelle, d'un multilatéralisme plus inclusif et adapté aux défis contemporains ? L'avenir de la paix et de la coopération internationale en dépend.
