Introduction : Le vaccin, d'objet sanitaire à outil géopolitique
La pandémie de Covid-19 a brutalement rappelé à la communauté internationale l'importance cruciale de la santé comme enjeu de sécurité et de relations internationales. Au-delà de la course scientifique et industrielle pour développer un vaccin, une compétition parallèle, tout aussi intense, s'est engagée : celle de son contrôle, de sa distribution et de son utilisation à des fins d'influence. Ce phénomène, qualifié de « diplomatie du vaccin », illustre parfaitement comment un objet de santé publique peut être instrumentalisé pour servir des intérêts géopolitiques. Pour nous, élèves de Terminale en HGGSP, cette crise est un cas d'étude riche qui croise les axes du programme sur les formes de conflits, les instruments de la puissance et la gouvernance mondiale. Elle nous invite à réfléchir à la manière dont la souveraineté des États, la solidarité internationale et la notion de bien public mondial sont redéfinies en temps de crise.
La diplomatie du vaccin : définition et manifestations
La diplomatie du vaccin désigne l'utilisation stratégique de la fourniture de vaccins contre la Covid-19 par des États ou des groupes d'États pour atteindre des objectifs politiques et diplomatiques. Il ne s'agit pas d'une aide humanitaire purement désintéressée, mais d'un outil de soft power et d'influence.
Les acteurs et leurs stratégies
Plusieurs modèles de diplomatie vaccinale se sont affrontés sur la scène internationale.
- Le modèle chinois : Pékin a mené une campagne agressive de « diplomatie du masque » puis du vaccin, principalement à destination des pays en développement d'Afrique, d'Amérique latine et d'Asie du Sud-Est. En fournissant ses vaccins Sinovac et Sinopharm, souvent par des dons ou des prêts concessionnels, la Chine cherche à renforcer son image de puissance responsable, à contrer l'influence taïwanaise, et à s'assurer le soutien diplomatique de ces pays dans les enceintes internationales. C'est un outil clé de sa Belt and Road Initiative (Nouvelles Routes de la Soie) sanitaire.
- Le modèle russe : Moscou a utilisé son vaccin Spoutnik V comme un instrument de sa politique étrangère, visant notamment les anciennes républiques soviétiques et des pays en tension avec l'Occident (Serbie, Hongrie). La rapidité annoncée de son développement était aussi un moyen de vanter la supériorité du modèle politique russe.
- Le modèle occidental (États-Unis/Union Européenne) : Après une phase initiale de « nationalisme vaccinal » où chacun sécurisait ses doses, les pays occidentaux, notamment sous l'impulsion de l'administration Biden, ont lancé des initiatives de dons (COVAX, dons bilatéraux). Leur objectif est double : répondre à une exigence éthique et de santé publique mondiale, mais aussi reprendre l'initiative narrative face à la Chine et à la Russie, en promouvant un modèle de coopération multilatérale.
COVAX : l'ambition multilatérale à l'épreuve des réalités géopolitiques
Lancé par l'OMS, la CEPI et Gavi, COVAX incarnait l'idéal d'une réponse collective et équitable. Son objectif était de mutualiser les achats et d'assurer une distribution proportionnelle aux besoins, et non au pouvoir d'achat. Cependant, cette initiative s'est heurtée à la réalité de la souveraineté des États et à la logique de puissance. Les pays riches, soucieux de vacciner d'abord leur propre population, ont signé des accords bilatéraux directs avec les laboratoires, accaparant les premières doses. Cela a créé un fossé vaccinal Nord-Sud criant, transformant l'accès au vaccin en nouveau marqueur des inégalités mondiales. COVAX, dépendant des dons et des surplus des pays riches, a peiné à remplir sa mission, montrant les limites de la gouvernance mondiale face aux intérêts nationaux.
Analyse géopolitique : conflits, puissance et souveraineté
La diplomatie du vaccin est un prisme pour analyser des concepts clés de notre programme.
Un conflit d'un nouveau type
Il ne s'agit pas d'un conflit armé classique, mais d'une guerre narrative et d'influence. Chaque camp promeut son modèle (autoritaire vs démocratique, bilatéral vs multilatéral) à travers son vaccin. La bataille pour la reconnaissance des vaccins par l'OMS a été hautement politique, certains pays refusant de reconnaître les vaccins de leurs rivaux. La question des brevets a aussi cristallisé les tensions, opposant les pays en développement (soutenus par l'Inde et l'Afrique du Sud) demandant une suspension temporaire pour booster la production, aux pays occidentaux et leurs laboratoires pharmaceutiques défendant la propriété intellectuelle comme moteur de l'innovation.
Le vaccin, instrument de puissance et de soft power
La capacité à produire et à fournir un vaccin est devenue un attribut de la puissance au XXIe siècle. Elle combine puissance scientifique (recherche), puissance économique (industrie) et puissance d'influence (diplomatie). La Chine et la Russie ont cherché à convertir leur succès vaccinal (réel ou perçu) en gain de soft power, pour améliorer leur image souvent écornée à l'Ouest. Pour les États-Unis, les dons massifs de vaccins étaient un moyen de réaffirmer leur leadership mondial après le retrait trumpien des affaires mondiales.
Souveraineté sanitaire vs interdépendance
La crise a révélé la vulnérabilité des chaînes d'approvisionnement globalisées et la dépendance de nombreux pays envers quelques producteurs. En réaction, l'idée de souveraineté sanitaire ou autonomie stratégique (notamment prônée par l'UE) a gagné du terrain. Elle pousse à relocaliser certaines productions stratégiques. Cependant, la nature même d'une pandémie rappelle l'interdépendance fondamentale des nations : aucun pays n'est en sécurité tant que le virus circule ailleurs. Cette tension entre repli souverainiste et nécessité de coopération est au cœur des débats actuels sur la gouvernance mondiale de la santé.
Conclusion et ouverture HGGSP : Vers une géopolitique de la santé ?
La diplomatie du vaccin n'est pas un épisode isolé. Elle marque probablement l'entrée dans une ère où la santé devient un champ de rivalités géopolitiques à part entière, une géopolitique de la santé. La crise a exacerbé les rivalités entre grandes puissances et mis en lumière les failles de la coopération multilatérale. Pour aller plus loin dans notre réflexion en HGGSP, nous pouvons nous interroger : cette expérience va-t-elle conduire à une refonte des institutions de santé mondiale, comme l'OMS, pour les rendre plus fortes et indépendantes ? La notion de « bien public mondial » (comme un vaccin accessible à tous) peut-elle vraiment s'imposer face aux logiques de profit et de puissance des États et des firmes ? Enfin, comment les pays du Sud, souvent réduits au rôle de bénéficiaires dans cette crise, pourront-ils construire leur propre souveraineté sanitaire et devenir des acteurs à part entière de cette nouvelle géopolitique ? La pandémie a agi comme un révélateur des lignes de fracture du monde contemporain, et son héritage géopolitique est appelé à durer bien au-delà de la crise sanitaire elle-même.
