Introduction : Le TNP, un pilier contesté de l’ordre international
Signé en 1968 et entré en vigueur en 1970, le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) constitue la pierre angulaire du régime international de contrôle des armements. Avec 191 États parties, il repose sur un équilibre souvent qualifié de « pacte faustien » entre les puissances nucléaires reconnues (États-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni) et les autres. Il articule trois piliers fondamentaux : la non-prolifération (empêcher la diffusion des armes), le désarmement (engagement des puissances nucléaires à réduire leurs arsenaux) et l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire. Dans un contexte géopolitique marqué par le retour des tensions entre grandes puissances et la remise en cause du multilatéralisme, le TNP est soumis à des pressions inédites qui interrogent son efficacité et sa pérennité.
Le cadre HGGSP : Analyser un régime international
Dans le programme de spécialité HGGSP, le TNP est un objet d’étude privilégié pour aborder les thématiques de la puissance, des conflits et de la gouvernance mondiale. Il permet de comprendre comment un traité multilatéral tente de réguler un enjeu de sécurité absolue. L’analyse doit mobiliser plusieurs échelles :
- Échelle globale : Le TNP comme élément de l’ordre international issu de la Guerre froide.
- Échelle régionale : Son impact sur les équilibres sécuritaires, par exemple au Moyen-Orient ou en Asie du Nord-Est.
- Échelle étatique : Les stratégies nationales de sécurité et de souveraineté face aux normes internationales.
Il s’agit aussi d’étudier les acteurs (États, Agence internationale de l’énergie atomique - AIEA, ONG) et les logiques de puissance à l’œuvre, entre coopération et défiance.
Développement : Les défis contemporains du régime de non-prolifération
1. La crise ukrainienne et la remise en cause des garanties de sécurité
La guerre d’agression russe contre l’Ukraine, lancée en février 2022, a porté un coup sévère à l’esprit du TNP. En 1994, l’Ukraine avait accepté de rendre à la Russie les armes nucléaires soviétiques stationnées sur son territoire en échange de garanties de sécurité inscrites dans le Mémorandum de Budapest, signé par la Russie, les États-Unis et le Royaume-Uni. La violation de l’intégrité territoriale de l’Ukraine par la Russie est perçue comme une trahison de ces engagements. Cette crise a une portée systémique : elle sape la confiance dans les accords de sécurité liés au désarmement et pourrait inciter certains États à reconsiderer leur renoncement à l’arme nucléaire, estimant que seule la dissuasion assure leur survie. Elle illustre le lien intime entre sécurité collective et désarmement.
2. Les cas de prolifération « en crise » : Corée du Nord et Iran
Deux dossiers épineux mettent à l’épreuve les mécanismes de contrôle du TNP.
La Corée du Nord, partie au TNP jusqu’en 2003, a développé un arsenal nucléaire et balistique opérationnel. Malgré plusieurs cycles de sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU et de tentatives de dialogue (comme les pourparlers à six), Pyongyang a consolidé son statut de puissance nucléaire de fait. Ce cas pose la question de l’irréversibilité de la prolifération et de l’efficacité des outils diplomatiques et coercitifs face à un État déterminé.
L’Iran, signataire du TNP, fait l’objet de vives suspicions concernant la possible dimension militaire de son programme nucléaire. L’accord de Vienne de 2015 (JCPOA) avait instauré un régime de contrôle strict en échange d’une levée des sanctions. Le retrait unilatéral des États-Unis en 2018 et les violations iraniennes subséquentes ont plongé l’accord dans l’impasse. Cette crise révèle les tensions entre vérification technique (par l’AIEA) et considérations géopolitiques, ainsi que la fragilité des arrangements diplomatiques complexes.
3. Modernisation des arsenaux et nouvelles compétitions stratégiques
Le pilier du désarmement, déjà considéré comme le maillon faible du TNP, est aujourd’hui paralysé. Les puissances nucléaires reconnues, loin de poursuivre un désarmement tangible, modernisent et diversifient leurs arsenaux (armes tactiques, missiles hypersoniques). La compétition stratégique entre les États-Unis, la Russie et la Chine prend des accents nucléaires, avec la fin des grands traités de contrôle bilatéraux (comme le traité INF). Par ailleurs, la perspective d’une course aux armements dans les domaines spatial et cyber, pouvant affecter les systèmes de commandement nucléaire, ajoute une couche de complexité. Cette dynamique contredit l’article VI du TNP qui impose des négociations de bonne foi sur le désarmement.
4. L’essor du nucléaire civil et le risque de prolifération « latente »
La crise énergétique et l’impératif de décarbonation ont relancé l’intérêt pour l’énergie nucléaire civile. Le TNP garantit ce droit, sous le contrôle de l’AIEA. Cependant, le développement de technologies sensibles (comme l’enrichissement de l’uranium et le retraitement du combustible usé) crée un risque de prolifération latente : un État peut acquérir, sous couvert de programme civil, une capacité technique (« seuil nucléaire ») lui permettant de se doter rapidement de l’arme atomique s’il le décide. Ce défi technique et diplomatique requiert un renforcement constant des garanties de l’AIEA.
Conclusion et ouverture HGGSP : Quelle gouvernance pour l’âge nucléaire ?
Le régime du TNP apparaît donc sous une tension extrême, tiraillé entre les exigences de non-prolifération, la stagnation du désarmement et les besoins énergétiques mondiaux. Son avenir dépendra de la capacité des acteurs à réinventer des formes de coopération et de confiance dans un environnement géopolitique fragmenté. Les conférences d’examen quinquennales du TNP, comme celle de 2022 qui s’est soldée par un échec à adopter un document final, sont des baromètres de cette crise de la gouvernance multilatérale.
Ouverture pour les élèves de HGGSP : Cette analyse du TNP invite à une réflexion plus large sur la gouvernance des biens communs mondiaux, ici la sécurité face aux armes de destruction massive. On peut établir un parallèle avec d’autres régimes internationaux fragilisés, comme ceux concernant le changement climatique ou la biodiversité. Dans tous les cas, se pose la question centrale du programme : comment concilier la souveraineté des États, leurs intérêts nationaux souvent divergents, et la construction d’un ordre international stable et coopératif ? L’étude du TNP montre que sans progrès tangible sur le désarmement et sans garanties de sécurité crédibles pour tous, la norme de non-prolifération pourrait progressivement s’éroder, avec des conséquences incalculables pour la paix mondiale.
