Introduction : Un seisme diplomatique au Moyen-Orient
Le 15 septembre 2020, sous l'egide des Etats-Unis de l'administration Trump, Israel, les Emirats Arabes Unis et Bahrein signaient les Accords d'Abraham a la Maison Blanche. Cet evenement majeur des relations internationales recentes a bouleverse l'ordre geopolitique regional, etablissant pour la premiere fois des relations diplomatiques completes entre Israel et deux monarchies du Golfe. Par la suite, le Maroc (decembre 2020) et le Soudan (janvier 2021) ont emboite le pas dans le cadre de ce processus. Pour les eleves de Terminale HGGSP, cet evenement constitue une etude de cas exemplaire pour comprendre les dynamiques contemporaines des puissances, la redefinition des frontieres diplomatiques et les nouvelles formes de diplomatie et d'influence.
Contexte historique et geopolitique : Depasser le paradigme du conflit israelo-arabe
Le poids d'un heritage conflictuel
Depuis la creation de l'Etat d'Israel en 1948, la norme dans le monde arabe etait le refus de toute normalisation en l'absence d'un reglement global du conflit israelo-palestinien. Seuls l'Egypte (1979) et la Jordanie (1994) avaient signe des traites de paix, dans un contexte de guerre froide arabe et de negociations specifiques. Les Accords d'Abraham brisent ce tabou en deliant la normalisation avec Israel de la question palestinienne, marquant un changement de paradigme strategique pour les signataires arabes.
Une region en mutation profonde
Cette evolution s'inscrit dans un contexte regional transforme par : l'affaiblissement relatif de l'influence arabe traditionnelle (Egypte, Syrie), la montee en puissance des monarchies du Golfe (notamment les EAU et l'Arabie Saoudite) disposant d'une puissance economique et d'une ambition geopolitique nouvelle, et la perception d'une menace commune emanant de l'Iran et de ses proxies regionaux. La normalisation apparait ainsi comme la formalisation d'une cooperation deja existante, mais clandestine, face a un ennemi percu comme existentiel.
Analyse des acteurs et de leurs strategies (Theme : Les puissances)
Israel : la recherche de la legitimite et de la securite par l'integration
Pour Israel, dirige par Benyamin Netanyahu a l'epoque, ces accords representent une victoire strategique majeure. Ils permettent de :
- Briser son isolement diplomatique dans la region et normaliser son statut d'Etat.
- Consolider sa securite en creant un front commun face a l'Iran avec des partenaires sunnites moderes.
- Developper des partenariats economiques et technologiques majeurs, notamment dans les domaines de l'eau, de l'agro-tech, de la cybersecurite et de la defense.
- Relativiser la centralite de la question palestinienne dans les relations regionales, affaiblissant ainsi le levier de negociation de l'Autorite Palestinienne.
Les Emirats Arabes Unis et Bahrein : une diplomatie d'influence et de realisme
Pour les EAU, puissance emergente dirigee par Mohammed ben Zayed, il s'agit d'affirmer son leadership regional et son pragmatisme. Les motivations sont multiples :
- Acceder a la technologie et au savoir-faire israelien, notamment militaire (drones, systemes de defense antimissile) et dans la securite interieure (cyber, surveillance).
- Renforcer l'alliance de fait avec les Etats-Unis, garant ultime de leur securite, en soutenant une initiative portee par Washington.
- Contrer l'influence iranienne et turque dans la region, en s'alliant avec la puissance militaire la plus forte du Moyen-Orient.
- Diversifier une economie encore dependante des hydrocarbures via des investissements croises.
Bahrein, proche allie des EAU et de l'Arabie Saoudite, a suivi cette dynamique, cherchant egalement a stabiliser son regime face a des tensions internes.
Les Etats-Unis : redefinir son role et son heritage
Sous l'administration Trump, les Etats-Unis ont joue un role d'entrepreneur diplomatique. Cet accord servait plusieurs objectifs :
- Consolider un axe sunnite pro-americain centre sur Israel et les monarchies du Golfe face a l'Iran.
- Offrir un succes diplomatique majeur a Trump a l'approche de l'election presidentielle.
- Marginaliser la question palestinienne, consideree comme un obstacle aux realignements strategiques desires par Washington.
L'administration Biden a, quant a elle, maintenu ces accords tout en reaffirmant son soutien a une solution a deux Etats, illustrant la permanence des interets strategiques americains au-dela des alternances politiques.
Enjeux et consequences : frontieres, conflits et diplomatie
Une nouvelle cartographie des alliances (Theme : Les frontieres)
Les Accords d'Abraham ont redessine la cartographie diplomatique du Moyen-Orient. Ils ont cree un nouvel espace de cooperation economique et securitaire transcendant les anciennes frontieres ideologiques. Cette nouvelle geographie des alliances isole davantage l'Iran et, dans une moindre mesure, la Turquie, tout en fragmentant le monde arabe. La frontiere entre Etats en paix et en conflit avec Israel s'est deplacee, integrant de nouveaux acteurs dans la sphere de normalisation.
La question palestinienne : marginalisation ou opportunite ?
L'une des consequences les plus debattues est l'impact sur le conflit israelo-palestinien. Les Palestiniens ont denonce une "trahison" et une marginalisation de leur cause. Neanmoins, certains analystes estiment que cette normalisation pourrait, a long terme, creer des canaux diplomatiques indirects et une pression des Etats arabes sur Israel pour relancer un processus de paix, ces derniers ayant desormais un interet direct a la stabilite regionale. Pour l'instant, l'effet immediat a ete un affaiblissement de la position de negociation palestinienne.
Une diplomatie economique et securitaire au premier plan
Ces accords ont immediatement debouche sur une multiplication des visites officielles, de la signature de centaines de memorandums d'entente (commerce, tourisme, sante, technologie) et sur une cooperation securitaire renforcee. Ils illustrent le passage d'une diplomatie basee sur des solidarites ideologiques (nationalisme arabe, cause palestinienne) a une diplomatie guidee par des interets nationaux pragmatiques (securite, prosperite economique, avantage technologique).
Conclusion et ouverture HGGSP : Un evenement structurant pour le XXIe siecle ?
Les Accords d'Abraham constituent un evenement structurant des relations internationales contemporaines. Ils temoignent de la reconfiguration des rapports de force au Moyen-Orient, de l'emergence de nouvelles puissances regionales pragmatiques (EAU) et de la persistence d'Etats-acteurs cherchant a briser leur isolement (Israel). Ils montrent egalement comment la diplomatie peut servir a redessiner les alliances et a franchir des frontieres symboliques considerees comme infranchissables.
Ouverture HGGSP : Cette etude de cas invite a une reflexion plus large sur les dynamiques geopolitiques du monde actuel. On peut s'interroger : dans quelle mesure ce modele de normalisation base sur des interets pragmatiques et securitaires, au detriment des causes historiques et identitaires, est-il appele a se generaliser dans d'autres regions du monde ? Par ailleurs, comment les puissances revisionnistes (Iran, Turquie) ou les acteurs non-etatiques (comme le Hamas) reagissent-ils a cette nouvelle architecture regionale qui les marginalise ? Enfin, l'analyse des Accords d'Abraham croise-t-elle les themes de l'affirmation des puissances, de la multiplication des frontieres (ici diplomatiques et economiques) et de l'evolution des formes de l'action diplomatique, au cœur du programme de Terminale HGGSP.
