Introduction : Les sommets UE-Afrique, un objet géopolitique majeur
Le sommet Union européenne-Union africaine de février 2022 à Bruxelles constitue un événement international significatif pour comprendre les recompositions géopolitiques du XXIe siècle. Ces rencontres au sommet, initiées au Caire en 2000, rythment les relations entre les deux continents et matérialisent ce que le programme HGGSP nomme un « partenariat stratégique ». Loin d'être de simples réunions diplomatiques, ces sommets sont des analyseurs privilégiés des rapports de force, des représentations mutuelles et des stratégies d'influence à l'œuvre dans un monde multipolaire. Ils interrogent directement les notions clés du baccalauréat : souveraineté, puissance, frontières, et la dialectique entre coopération et rivalités internationales.
Contexte historique et géopolitique : un héritage complexe
De la relation post-coloniale au partenariat affiché
Les relations UE-Afrique s'inscrivent d'abord dans une histoire profondément asymétrique, marquée par la colonisation européenne puis par les accords de Yaoundé (1963) et de Lomé (1975). Ces derniers organisaient les échanges commerciaux entre la CEE et les États ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) selon une logique préférentielle. Le sommet du Caire en 2000, avec l'instauration d'un dialogue politique formel, a tenté de tourner la page de ce cadre jugé paternaliste pour promouvoir une relation d'« égal à égal ». Pourtant, comme l'enseigne l'HGGSP, les représentations et les structures héritées du passé pèsent durablement sur les dynamiques présentes. La mémoire de la colonisation et des conditionnalités politiques et économiques imposées par l'UE dans les années 1990-2000 reste un prisme à travers lequel de nombreux acteurs africains analysent les propositions européennes.
Un environnement international concurrentiel
Le contexte géopolitique de ces sommets a radicalement changé en vingt ans. L'UE n'est plus le partenaire incontournable du continent africain. Elle fait face à une concurrence multiforme et intense d'autres puissances, que le programme HGGSP invite à cartographier. La Chine, avec son initiative « la Ceinture et la Route » et son Forum sur la Coopération Sino-Africaine (FOCAC), est devenue le premier partenaire commercial de l'Afrique. La Russie étend son influence, notamment via des groupes de sécurité privés comme Wagner. La Turquie, les Émirats arabes unis, l'Inde et le Brésil développent également leurs propres réseaux d'influence et d'échanges. Cette multipolarité offre aux États africains une marge de manœuvre et un pouvoir de négociation inédits, leur permettant de pratiquer ce que les politistes appellent le « multi-alignement ».
Analyse des enjeux du dernier sommet (2022) : entre ruptures et continuités
La « Global Gateway » : une réponse européenne à l'influence chinoise ?
L'initiative phare présentée par l'UE en 2022 est la « Global Gateway », un plan d'investissement de 150 milliards d'euros pour l'Afrique d'ici à 2027. Présentée comme une alternative aux « Nouvelles Routes de la Soie » chinoises, elle vise à financer des infrastructures numériques, énergétiques et de transport. D'un point de vue géopolitique, cet instrument illustre la notion de puissance structurelle chère à Susan Strange : l'UE cherche à façonner l'environnement économique et normatif africain par des investissements et des standards (environnementaux, de transparence, de gouvernance). Cependant, cette offre se heurte à des critiques africaines sur sa complexité bureaucratique, ses conditionnalités et son rythme de déploiement, perçu comme trop lent face aux urgences du développement.
Les questions sécuritaires et migratoires : un agenda conflictuel
Les sommets sont toujours le théâtre de tensions sur les priorités. L'UE, préoccupée par la sécurisation de ses frontières extérieures, met l'accent sur la lutte contre le terrorisme au Sahel et la gestion des migrations. Elle promeut une approche intégrée, liant aide au développement, coopération policière et militaire (comme les missions de formation de l'EUTM Mali). Les pays africains, quant à eux, réclament une focalisation sur le développement économique et la création d'emplois, considérant que c'est la clé d'une stabilité à long terme. Ils dénoncent également le « deux poids, deux mesures » dans l'accès aux vaccins lors de la pandémie de COVID-19, révélateur selon eux d'un déséquilibre persistant du partenariat.
La gouvernance et les droits de l'Homme : un dialogue difficile
L'UE inscrit traditionnellement son action dans un cadre normatif promouvant la démocratie, l'État de droit et les droits de l'Homme. Cette approche, héritée de son identité de « puissance normative », entre souvent en friction avec les réalités politiques africaines et le principe de souveraineté défendu par de nombreux dirigeants. Le sommet de 2022 a ainsi vu des discussions tendues sur la situation dans plusieurs pays, sans aboutir à des condamnations fermes. Cela montre les limites de la conditionnalité politique dans un contexte où l'UE cherche avant tout à préserver son influence face à des compétiteurs moins exigeants sur ces questions.
Perspectives et enseignements pour l'HGGSP
L'Afrique, acteur et enjeu des rivalités internationales
L'étude des sommets UE-Afrique valide pleinement l'analyse du programme HGGSP sur l'Afrique comme théâtre et acteur des rivalités entre puissances. Le continent n'est plus un objet passif de la géopolitique mondiale mais un espace d'agency où les États et les organisations régionales (comme l'Union africaine) négocient, jouent des rivalités extérieures et formulent leurs propres agendas, comme celui de la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf). La capacité de l'UA à parler d'une seule voix face à l'UE, bien qu'imparfaite, est un indicateur de son affirmation politique.
La recomposition des formes de la puissance
Ces sommets démontrent que la puissance au XXIe siècle ne se résume pas à la force militaire. Elle passe par la maîtrise des flux (financiers, migratoires, de données), la capacité à proposer des modèles de développement et à financer des infrastructures. La rivalité entre l'UE et la Chine en Afrique est emblématique de cette compétition entre modèles : approche normative et liée à la « bonne gouvernance » d'un côté, approche pragmatique, non-interférente et centrée sur les infrastructures matérielles de l'autre. L'Afrique devient ainsi un laboratoire de la compétition des modèles de globalisation.
Les limites du multilatéralisme régional
Enfin, le format même de ces sommets intercontinentaux pose la question de l'efficacité du multilatéralisme face au bilatéralisme. Alors que l'UE privilégie le dialogue avec l'UA, de nombreux États membres (France, Allemagne, Italie) mènent en parallèle des politiques nationales ambitieuses en Afrique. De même, les pays africains négocient individuellement avec la Chine, la Russie ou d'autres. Cette tension entre approche collective et logiques nationales fragilise la cohérence et l'impact des engagements pris lors des sommets, et interroge sur la pertinence des cadres hérités de la fin du XXe siècle.
Conclusion et ouverture
Les sommets UE-Afrique sont des moments de cristallisation des dynamiques géopolitiques complexes qui lient les deux continents. Ils révèlent un partenariat en pleine recomposition, tiraillé entre la volonté de dépasser un héritage inégalitaire et la réalité d'une concurrence globale féroce. Pour l'UE, le défi est de transformer son discours sur l'égalité en pratiques concrètes, tout en défendant ses intérêts stratégiques. Pour l'Afrique, l'enjeu est de maximiser les bénéfices de ces rivalités pour son développement, sans tomber dans de nouvelles dépendances.
Ouverture HGGSP : Cette analyse invite à prolonger la réflexion sur deux axes du programme. D'une part, l'étude des frontières : la question migratoire, centrale dans les sommets, montre comment les frontières de l'UE se projettent et s'externalisent en Afrique, devenant des interfaces de négociation et de conflit. D'autre part, la notion de puissance : l'Afrique est aujourd'hui un espace où s'expérimentent et s'affrontent différentes conceptions de la puissance (normative, infrastructurelle, sécuritaire), offrant un cas d'école pour comprendre la géopolitique du siècle naissant. Le prochain sommet, prévu pour 2024, permettra de mesurer l'évolution de ces rapports de force et la capacité des deux unions à construire un agenda véritablement commun face aux défis climatiques, sanitaires et économiques globaux.
