Introduction : L'Amazonie, un théâtre géopolitique brûlant
La forêt amazonienne, dont près de 60% se trouve au Brésil, est bien plus qu'un "poumon de la planète". C'est un espace stratégique où se superposent et s'affrontent des logiques de puissance, de souveraineté et de gouvernance mondiale. Depuis le retour au pouvoir de Luiz Inácio Lula da Silva en janvier 2023, la politique amazonienne du Brésil est scrutée comme un cas d'école des tensions entre développement national et biens communs globaux. Cet article analyse cette situation récente à travers les grilles de lecture du programme HGGSP : l'étude des rivalités de puissance, la gouvernance des espaces mondiaux, et l'analyse des dynamiques territoriales.
Partie 1 : L'Amazonie, un enjeu de souveraineté et de puissance pour le Brésil
La souveraineté nationale face aux pressions internationales
Historiquement, les gouvernements brésiliens, qu'ils soient militaires ou civils, ont considéré l'Amazonie comme un espace à intégrer et à développer pour affirmer la puissance nationale. Le slogan "Integrar para não entregar" (Intégrer pour ne pas céder) des années 1970 résume cette vision. Aujourd'hui, le gouvernement Lula navigue entre cette tradition souverainiste et les engagements internationaux. En 2023, il a relancé le Plan d'Action pour la Prévention et le Contrôle de la Déforestation en Amazonie Légale (PPCDAm), tout en réaffirmant le contrôle exclusif du Brésil sur son territoire. Cette position est régulièrement mise à l'épreuve, notamment par les propositions de certains dirigeants européens ou par les conditionnalités environnementales liées à l'accord commercial UE-Mercosur.
L'Amazonie dans la projection de puissance régionale du Brésil
Le Brésil utilise la question amazonienne comme un levier de leadership en Amérique du Sud. Lula a rapidement réactivé l'Alliance du Bassin Amazonien, initiée en 1978, pour promouvoir une gouvernance régionale sous direction brésilienne. Cette initiative vise à contrer les ingérences extra-continentales et à positionner le Brésil comme médiateur indispensable entre la forêt et le monde. La gestion de l'Amazonie devient ainsi un élément clé de la soft power brésilienne et de sa quête d'un siège permanent au Conseil de Sécurité de l'ONU.
Partie 2 : La gouvernance multiniveaux d'un bien commun global contesté
Le retour du Brésil sur la scène de la gouvernance climatique
Après les années Bolsonaro marquées par un retrait et un scepticisme climatique, le Brésil de Lula a opéré un virage spectaculaire. Le pays a accueilli le sommet des chefs d'État de l'Amazonie à Bélem en août 2023 et a été un acteur central de la COP28. Il a notamment relancé le Fonds Amazonie, financé principalement par la Norvège et l'Allemagne, qui symbolise les partenariats Nord-Sud dans la gouvernance environnementale. Cependant, ce fonds illustre aussi les tensions : les donateurs exigent des résultats tangibles en matière de réduction de la déforestation, tandis que Brasília défend sa souveraineté décisionnelle.
Acteurs étatiques et non-étatiques : un jeu d'influences complexe
La gouvernance de l'Amazonie met en lumière l'imbrication des échelles et des acteurs :
- Au niveau local : Les gouvernements des États amazoniens (comme le Pará ou l'Amazonas), souvent favorables à l'agrobusiness, s'opposent parfois aux politiques fédérales de protection.
- Au niveau national : Le ministère de l'Environnement, dirigé par Marina Silva, doit composer avec un Congrès où le « lobby ruraliste » (représentant les grands propriétaires terriens) reste très puissant.
- Au niveau transnational : Les ONG (Greenpeace, WWF), les instituts de recherche, les peuples autochtones organisés (comme l'APIB - Association des Peuples Indigènes du Brésil) et les entreprises multinationales exercent une influence croissante, contournant parfois l'État.
Partie 3 : Conflits d'usage et recompositions territoriales
La frontière agricole, moteur de la déforestation et des conflits
L'avancée de la frontière agricole pour la culture du soja et l'élevage bovin reste la première cause de déforestation. Cette dynamique territoriale, encouragée sous Bolsonaro, a été partiellement freinée par Lula. Cependant, le défi est immense : concilier la position du Brésil comme « ferme du monde » et la préservation de la forêt. Les « terres publiques sans affectation » (terres de l'État non catégorisées) sont particulièrement vulnérables à l'accaparement et à la déforestation illégale, générant des conflits violents avec les communautés traditionnelles.
Les territoires autochtones, remparts écologiques et enjeux de reconnaissance
Les données scientifiques sont claires : les Terres Indigènes (TI) homologuées sont les mieux préservées. Sous Lula, la démarcation de nouvelles TI, gelée sous le précédent gouvernement, a repris, comme celle du territoire du peuple Yanomami, gravement touché par l'orpaillage illégal. La reconnaissance de ces territoires est donc un enjeu écologique autant que de justice sociale. Elle s'inscrit dans des débats HGGSP plus larges sur la décolonisation des savoirs et la multiplicité des rapports à l'espace.
Infrastructures et intégration continentale : le dilemme du développement
Des projets d'infrastructures majeurs, comme la route BR-319 ou les projets de barrages hydroélectriques, sont relancés ou reconsidérés. Ils incarnent le dilemme permanent du développement brésilien : ces axes sont vus par les promoteurs comme nécessaires à l'intégration et au désenclavement économique de la région, mais par les environnementalistes comme des « vecteurs de déforestation » ouvrant la forêt à une exploitation non contrôlée. C'est toute la question du modèle de développement pour l'Amazonie qui est posée.
Conclusion et ouverture HGGSP
Le cas brésilo-amazonien montre que la gestion d'un écosystème crucial dépasse largement la simple question environnementale. C'est un analyseur des rapports de force internationaux, des limites de la souveraineté étatique à l'ère de l'Anthropocène, et des contradictions du capitalisme global. La politique de Lula tente une périlleuse synthèse entre affirmation nationale, leadership régional et responsabilité globale.
Ouverture HGGSP : Cette étude de cas invite à des comparaisons fécondes avec d'autres espaces stratégiques soumis à des tensions similaires entre exploitation et préservation, et entre logiques nationales et globales. On peut penser à la forêt du Congo, deuxième massif forestier tropical, où la République Démocratique du Congo affirme aussi sa souveraineté face aux pressions internationales. De même, l'Arctique, espace convoité pour ses ressources mais aussi vulnérable, pose des questions comparables de gouvernance multilatérale et de rivalités de puissance. Enfin, l'analyse des discours et représentations (« Brésil, puissance verte » vs. « Brésil, prédateur de l'Amazonie ») serait un excellent prolongement pour comprendre comment se construisent les légitimités politiques sur la scène mondiale. L'Amazonie nous enseigne que la géopolitique du XXIe siècle se joue aussi, et peut-être surtout, dans la gestion des biens communs de l'humanité.
