Ameriques28 janvier 202610 min de lecture

Colombie post-FARC : entre paix fragile et nouveaux défis géopolitiques

L'accord de paix de 2016 a marqué un tournant historique en Colombie, mettant fin à plus d'un demi-siècle de conflit avec les FARC. Cependant, la mise en œuvre de l'accord révèle des défis majeurs : recomposition des violences, intégration socio-économique des ex-combattants et gouvernance des territoires anciennement contrôlés. Cette situation illustre les dynamiques complexes de sortie de conflit et les enjeux de souveraineté dans un contexte régional en mutation.

Introduction : Un tournant historique aux conséquences géopolitiques durables

La signature de l'accord de paix entre le gouvernement colombien et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) en novembre 2016 a constitué un événement géopolitique majeur pour les Amériques. Cet accord, fruit de près de quatre ans de négociations à La Havane, a officiellement mis fin au conflit armé le plus long de l'hémisphère occidental, débuté en 1964. Pour les élèves de spécialité HGGSP, l'analyse de la Colombie post-FARC offre un cas d'étude riche sur les thématiques centrales du programme : les recompositions territoriales et politiques après un conflit, les défis de la construction de la paix, et l'insertion d'un État dans un environnement régional en transformation. Cette situation interroge directement les concepts de souveraineté, de légitimité étatique et de gouvernance multiscalaire.

L'accord de paix de 2016 : architecture et ambitions

L'accord final, révisé après un rejet initial par référendum, repose sur six piliers fondamentaux :

  • Réforme rurale intégrale : visant à transformer les structures agraires, source historique du conflit.
  • Participation politique : ouvrant des espaces démocratiques aux mouvements issus de la guérilla.
  • Fin du conflit : avec le désarmement, la démobilisation et la réintégration (DDR) des combattants.
  • Solution au problème des drogues illicites : par une approche de substitution des cultures.
  • Droits des victimes : via un système complet de vérité, justice, réparation et non-répétition.
  • Mise en œuvre et vérification : avec un mécanisme international de suivi.

Ce cadre ambitieux illustre la complexité des sorties de conflit modernes, qui dépassent la simple cessation des hostilités pour s'attaquer aux racines structurelles de la violence. La Mission de Vérification des Nations Unies en Colombie incarne le rôle des organisations internationales dans la consolidation de la paix, un thème clé du programme HGGSP.

La recomposition territoriale : des « zones libérées » aux nouveaux défis de gouvernance

Le retrait des FARC d'immenses territoires ruraux (estimés à près de 10% du pays) a créé un vacuum de pouvoir aux conséquences géopolitiques directes. Ces espaces, longtemps sous contrôle ou influence de la guérilla, sont devenus l'objet de compétitions féroces entre :

  • Les groupes armés dissidents des FARC (comme la faction d'Iván Márquez), refusant le processus de paix.
  • L'Armée de libération nationale (ELN), dernière guérilla active d'envergure.
  • Les organisations criminelles et narcotrafiquantes, cherchant à contrôler les routes de la drogue et les mines illégales.
  • Les paramilitaires post-AUC (Autodéfenses unies de Colombie), souvent liés à des intérêts économiques locaux.

Cette fragmentation de la violence remet en cause le monopole de la violence légitime de l'État, concept wébérien fondamental. L'incapacité de l'État à étendre sa présence administrative, judiciaire et sociale de manière effective dans ces territoires périphériques pose la question de la souveraineté réelle et de la cohésion territoriale de la Colombie.

Les défis de la réintégration et la justice transitionnelle

Le processus de réintégration des près de 13,000 combattants démobilisés constitue un autre défi géopolitique interne. Les « territoires de paix et de réincorporation », espaces dédiés à la réintégration socio-économique, sont des laboratoires de la construction post-conflit. Cependant, ils font face à des difficultés majeures :

  • Insécurité persistante : plus de 400 ex-combattants ont été assassinés depuis 2016, menaçant la crédibilité du processus.
  • Défis économiques : les projets productifs peinent à assurer des revenus durables, poussant certains à rejoindre des groupes illégaux.
  • Acceptation sociale : les divisions sociales et la méfiance historique entravent la réconciliation.

Parallèlement, le Système intégral de vérité, justice, réparation et non-répétition (SIVJRNR), avec la Juridiction spéciale pour la paix (JEP) en son cœur, représente une innovation majeure en matière de justice transitionnelle. Son travail, qui implique aussi des agents de l'État et des tiers, cherche à établir les responsabilités dans les crimes du conflit. Ce processus cristallise des tensions politiques profondes, notamment avec certains secteurs des forces armées et de l'élite traditionnelle, montrant comment la quête de justice peut devenir un enjeu de pouvoir national.

La dimension régionale et internationale : un environnement en mutation

La situation colombienne ne peut se comprendre hors de son contexte régional. La crise vénézuélienne voisine a des impacts directs :

  • Flux migratoires : la Colombie accueille plus de 2,5 millions de réfugiés vénézuéliens, une pression sociale et économique immense.
  • Insécurité transfrontalière : les groupes armés colombiens opèrent depuis le Venezuela, compliquant les opérations militaires et diplomatiques.
  • Recomposition des alliances : le gouvernement du président Gustavo Petro cherche à renouer le dialogue avec le régime de Maduro et l'ELN, marquant un tournant après l'alignement pro-étasunien des gouvernements précédents.

De plus, la politique américaine, via le « Plan Colombie » puis le « Plan Paz », a historiquement joué un rôle crucial, mêlant aide militaire, lutte antidrogue et soutien au processus de paix. L'évolution de cette relation bilatérale, ainsi que le rôle d'autres acteurs comme l'Union européenne (principale contributrice au fonds pour la paix) ou Cuba (pays garant des négociations), illustre l'imbrication des échelles dans la résolution des conflits contemporains.

Le gouvernement Petro : une nouvelle orientation géopolitique ?

L'élection de Gustavo Petro en 2022, premier président de gauche de l'histoire colombienne, a introduit une nouvelle variable géopolitique. Sa politique de « Paix Totale » vise à élargir les négociations à tous les groupes armés, y compris l'ELN et les groupes criminels. Cette approche, combinée à une diplomatie active cherchant à réintégrer la Colombie dans le concert des nations latino-américaines progressistes (rapprochement avec le Mexique, le Chili, le Brésil de Lula), signale une volonté de repositionnement régional. Elle s'accompagne aussi d'une politique de développement rural et de transition énergétique, cherchant à adresser les inégalités structurelles. La capacité de ce gouvernement à concilier ses ambitions transformatrices avec les réalités d'un État encore fragile et d'une société polarisée est un enjeu géopolitique majeur pour la stabilité des Amériques.

Conclusion et ouverture HGGSP

Huit ans après l'accord, la Colombie post-FARC incarne les défis complexes d'une société en sortie de conflit. La paix, bien que précaire, a permis des avancées démocratiques indéniables, comme la participation politique des ex-combattants. Cependant, la recomposition des violences, les limites de l'État à contrôler son territoire entier et les tensions sociales persistantes montrent que la signature d'un accord ne suffit pas à construire une paix durable. Ce cas nous invite à réfléchir, dans le cadre du programme HGGSP, à plusieurs questions fondamentales : Comment la souveraineté étatique se reconstruit-elle après un conflit interne prolongé ? Quel est le rôle des acteurs internationaux et des normes globales (comme la justice transitionnelle) dans ces processus ? Enfin, en quoi la Colombie illustre-t-elle les nouvelles formes de conflictualité au XXIe siècle, où guerres civiles, criminalité organisée et enjeux économiques globaux (narcotrafic, extraction minière) s'entremêlent ? L'avenir de la Colombie dépendra de sa capacité à consolider une gouvernance inclusive sur l'ensemble de son territoire, défi qui résonne avec celui de nombreux États confrontés à des fractures internes dans un monde globalisé.

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