Introduction : L'Arctique, un nouvel échiquier géopolitique
L'océan Arctique, longtemps perçu comme une frontière glacée et hostile, est aujourd'hui au cœur des préoccupations stratégiques mondiales. Le Canada, deuxième plus grand pays du monde, voit près de 40% de son territoire et une immense partie de ses côtes situés dans cette région. La fonte accélérée de la banquise, conséquence directe du changement climatique, ouvre de nouvelles voies maritimes et rend accessibles d'immenses ressources, transformant l'Arctique en un espace de convoitise et de tensions. Pour les élèves de Terminale HGGSP, cette situation est une étude de cas exemplaire pour comprendre les dynamiques de la puissance, les enjeux de la souveraineté dans un monde globalisé, et l'impact des bouleversements environnementaux sur les équilibres géopolitiques.
Partie 1 : Les fondements de la souveraineté canadienne en Arctique
Un héritage historique et une présence affirmée
La revendication du Canada sur l'Arctique repose sur un argumentaire historique et juridique complexe. Elle s'appuie notamment sur la « doctrine des secteurs », un principe selon lequel les États riverains de l'Arctique exercent leur souveraineté sur les terres et les glaces situées entre leurs côtes et le pôle Nord. Bien que cette doctrine ne soit pas universellement reconnue en droit international, elle a longtemps structuré la vision canadienne. La présence de communautés autochtones (Inuits) depuis des millénaires est un autre pilier de cette revendication, incarnant une souveraineté humaine et continue. Le gouvernement fédéral renforce régulièrement cette présence par des investissements dans les infrastructures, la surveillance (notamment via le Commandement du Nord des Forces armées canadiennes et le programme des Rangers canadiens) et le soutien aux gouvernements territoriaux (Yukon, Territoires du Nord-Ouest, Nunavut).
Le cœur du différend : le statut du passage du Nord-Ouest
Le point de friction géopolitique le plus aigu est le statut du passage du Nord-Ouest. Cette voie maritime, qui serpente entre les îles de l'archipel arctique canadien, constitue un raccourci potentiel entre les océans Atlantique et Pacifique. Le Canada le considère comme des eaux intérieures, soumises à sa souveraineté pleine et entière. En revanche, les États-Unis, l'Union européenne et d'autres puissances maritimes le voient comme un détroit international, où s'applique le droit de passage en transit, limitant le contrôle d'Ottawa. Cette divergence oppose deux logiques du droit de la mer : la défense de l'intégrité territoriale face à la liberté de navigation et les intérêts du commerce mondial. Les incidents, comme le passage sans autorisation du brise-glace américain Polar Sea en 1985 ou plus récemment de navires de croisière, rappellent régulièrement la vivacité de ce contentieux.
Partie 2 : Les nouveaux enjeux stratégiques et économiques
La course aux ressources et la convoitise internationale
La fonte des glaces rév��le un potentiel économique colossal. Les estimations de l'U.S. Geological Survey suggèrent que l'Arctique renfermerait environ 13% des réserves mondiales de pétrole non découvertes et 30% de celles de gaz naturel, une grande partie se trouvant dans des zones revendiquées par le Canada. L'accès à ces ressources pose des défis techniques, environnementaux et financiers immenses, mais attire déjà l'intérêt des multinationales et des États. Parallèlement, les terres rares et autres minerais stratégiques, essentiels pour les technologies vertes et numériques, sont également présents. Cette ruée potentielle place le Canada dans une position délicate : entre le désir de développement économique pour ses régions nordiques et l'impératif de protection d'un écosystème fragile déjà sous pression.
L'Arctique, espace de compétition entre puissances
La région n'est plus l'apanage des seuls États riverains (Canada, États-Unis, Russie, Norvège, Danemark). Des acteurs extérieurs, qualifiés d'« États observateurs » au Conseil de l'Arctique, comme la Chine, y affichent des ambitions croissantes. Pékin se présente en « puissance quasi arctique » et développe ses capacités scientifiques, économiques (via les investissements dans les infrastructures) et même militaires (construction de brise-glaces). La Russie, de son côté, militarise massivement son littoral arctique, rouvrant d'anciennes bases soviétiques. Cette dynamique de compétition, parfois qualifiée de « nouvelle guerre froide » dans les médias, oblige le Canada à réévaluer sa posture stratégique, en renforçant ses partenariats au sein de l'OTAN et avec les États-Unis (via le NORAD, commandement de la défense aérospatiale), tout en tentant de préserver le Conseil de l'Arctique comme forum de coopération pacifique.
Partie 3 : Les défis environnementaux et sociétaux
Le changement climatique, facteur de déstabilisation
Le paradoxe est frappant : le réchauffement, qui menace directement l'environnement et le mode de vie des populations autochtones, est aussi ce qui rend la région plus accessible et convoitée. La fonte du pergélisol (permafrost) détruit les infrastructures, libère du méthane et modifie les écosystèmes. L'augmentation du trafic maritime pose des risques de marées noires dans des conditions extrêmes où les opérations de sauvetage et de nettoyage seraient quasi impossibles. Pour le Canada, gérer l'Arctique signifie donc gérer les conséquences directes et indirectes du changement climatique, en tentant de concilier sécurité environnementale et sécurité nationale.
Les droits et le développement des peuples autochtones
Les Inuits du Canada ne sont pas de simples spectateurs de ces transformations. Par des accords d'autonomie gouvernementale (comme la création du Nunavut en 1999) et leur participation active aux instances de gouvernance, ils sont devenus des acteurs incontournables. Leur savoir traditionnel est vital pour la surveillance environnementale et la sécurité. Leur vision du développement, qui privilégie souvent la souveraineté alimentaire et la protection de la culture, entre parfois en tension avec les projets d'exploitation des ressources. La question centrale est de savoir comment le développement économique et stratégique de l'Arctique peut se faire avec et pour ses habitants, et non à leurs dépens.
Conclusion et ouverture HGGSP
La situation du Canada en Arctique est un condensé des enjeux géopolitiques contemporains. Elle montre comment le changement climatique redessine la carte des rivalités de puissance, en rendant accessibles de nouveaux espaces et ressources. Elle illustre la tension permanente entre la logique de l'État souverain, qui cherche à contrôler son territoire, et les logiques transnationales (économiques, environnementales, sécuritaires) qui le dépassent. Enfin, elle pose la question de la gouvernance multilatérale face à la résurgence des comportements de puissance et de compétition.
Ouverture pour le programme HGGSP : L'étude de l'Arctique canadien invite à une réflexion plus large sur la notion de frontière. Est-elle une limite ferme de la souveraineté ou un espace de contact et de négociation permanente ? Elle permet aussi d'interroger le concept de puissance à l'ère de l'Anthropocène : la vraie puissance ne réside-t-elle pas désormais dans la capacité à gérer les biens communs globaux (comme le climat) et à construire une gouvernance légitime et inclusive des espaces en mutation ? L'Arctique, laboratoire des défis du XXIe siècle, nous oblige à repenser les cadres classiques des relations internationales.
